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CINQUIÈME CAHIER DE LA TROISIÈME SÉRIE
GEORGES DELAHACHE
JDIFS
I it
CAHIERS DE LA QUINZAINE
paraissant vingt fois par an
PARIS
8, rue de la Sorbonne, au rez-de-chaussée
Xoiis no piiblicM'ons pas le roman de Tristan et heut.
La picmirrc ('dilioii, tirrc à deux mille, étant épuisée,
les éditeurs eu préparaient eux-niènies une seconde,
aussi à deux nn'lle. Ijilin ils préparent une édition
spc'eiale, avee illustrations, à deux mille, pour livre
détrennes, l'an pioeliain. Nous avons en vente à la
librairie des cahiers (jueUpu^s excMuplaires, les derniers.
i]o la première é<lition. Nous mettons en vente 'a
tleuxième édition, un volume à trois Irancs ciiKjuante.
(lonuue rien ne peut rem|)lacer un aussi beau poème,
il n"v aura pas de cahier <le Noél dans la ti-oisieme
st'rie.
Nous mettrons en vente le lo janvier, jour de sa
publication :
Jkax Jaurès. — Études Socialistes, un volume tle
i.xxvi 4- ^7('> pilles, édit('' par la Sociéli- d'Kdilions
lill('iaires et arlisticpies, librairie Paul Ollendorll', un
volume à trois bancs ciiupianle.
L'averfisserncnt (pie l'on a pu lire dans le (pialiième
cahiei' de la troisièiiM' si'iic n';i p;i< <'|.' l'.iinmiiiii' d;»n>^
l'édition Ollendorll.
Le lunnéro du premier <lécenibre de la Coajn'ration
des Idées est prescpie tout enlier une réponse au cahi«'r
(h' M. (liiailes (iuit'vssè. les l'nU'ersités pojïnlaires et le
inoUK'entent om^rier. ('onlormément à la méthode que
nous avons toujours suivie, nous publi(M'ons tout ce (pie
nous pourrons de cette réponse,
Xoiis OK'orts reçu en innniiserit le deuxième rmnan de
/{('fié Sainmé : la ('lairv(»yance automati(pH'.
Ia' sixième eahier sera la (irève, de Jean lïup^aes.
Xnns mutns reçu de Félieien (Uiallaye denx courriers
(rindo-(^hine (fne n<nis pahlierons le jdns tôt que nous
jtonrroiis.
l'mir Sih'oi/ ( I- (jKf ^<nii M .s {(ilili is. on jit lit rii\in rr
soixante eentimes à M. André Jioarf^eois. administ ra-
tent- des ealiit'is. S, rae de la Sorhonm'. On reeevra en
spéeinien le premier eaidei' de la troisième série. Ptnir
trnis f'rfines eim/nante on reeevra six eahiers s/iéeirnens.
.Xnns meltnns ce eahier di'"- '■• >>,rnrnrrre : nnux le
yi'ndons an frane.
Je serai aax eahiers le Jeudi 2 jamùer iffoj de an:'
h"are a sept !i''iirr< rt />' ri'ii,fi-,'/li V ///> Imi/ lii'iiri'< à
nn:.e henre^
JUIFS
Le mémoire que l'on va lire a été publié pour la pre-
mière fois chez Ollendorff, en 1901. L'auteur l'avait
écrit en 1900, quand l'affaire battait son plein, quand
elle finissait en effet. L'auteur est un Juif. Il a même un
beau nom juif. Mais il a dû garder ici un pseudonyme
habituel.
Cette seconde édition est complètement refondue.
Mais nous n'avons pas pu lui enlever cette marque par-
ticulière d'une affaire qui reste ineffaçable, et qui dans
la mémoire de l'humanité sera grande longtemps après
que les États-Majors constitués pour elle et par elle
auront fini de se décomposer. Les dreyfusards mo-
destes, qui forment le fond de nos abonnés, seront heu-
reux de retrouver pour une heure un certain ton que
nous avons pensé qui serait éternel, et qui date aujour-
d'hui déjà.
Le mémoire de M. Delahache est préalable, en ce
sens qu'il déblaie le terrain. Au cœur de l'affaire, sous
la poussée des haines antisémitiques, nous répondions
victorieusement, par défi ou sincèrement, qu'il n'y a pas
de question juive. On risque toujours de dire une bêtise
quand on prétend qu'il n'y a pas une question. C'est la
question qui manque le moins. Nous nous en sommes
aperçus depuis. Des déchirements douloureux, des dé-
fections lâches, des injures graves, — et, au contraire.
^
^
cinquième cahier de la troisième série
des dévouements tenaces, des amitiés fidèles nous ont
avertis qu'il y a une question juive, et sans doute plu-
sieurs questions juives.
Le mémoire de M. Delahachc déblaie cette question.
Il repousse les gros arguments ou les grosses calomnies
antisémitiques. Il présente les premiers arguments des
Juifs. Il est ainsi d'une utilité première.
Ce mémoire surprendra les personnes habituées cà
traiter les questions en partant de certains postulats, de
certains dogmes, de certains mots. L'auteur n*a pas
transféré dans le réel un judaïsme ou un internationa-
lisme formel. Au contraire il est parti d'un réel qu'il
connaît bien. C'est pour cela que son étude ne cadre ni
avec les programmes dos partis politiques, ni avec les
programmes des partis intellectuels. — Car il y a des
partis intellectuels, qui ont de véritables programmes.
L'histoire des Juifs et leur géographie n'est pas encore
faite. On n'a jamais fait que l'histoire des bourgeois
juifs. Et encore on l'a mal faite. M. Bernard Lazare
prépare une histoire générale d'Israël dans les pays
occidentaux, où les bourgeois juifs auront exactement
leur place.
Un de nos tout prochains cahiers sera de M. Bernard
Lazare son mémoire pour les droits des JuiU dans
l'Europe orientale.
Nous ne publierons pas un cahier du débat survenu
entre M. Joseph Beinach et maître Labnri. Ce débat
contribue à la décomposition du dreyfusisme en France.
Mais il n'a pas lui-même un caractère historique. Il n'a
jamais été que polémique.
Georges Delahache
JUIFS
Après dix-neuf cents années, malgré les Révolu-
tions, le peuple errant poursuit sa course in-
quiète...
Sur le quai de la gare presque désert, ils atten-
dent. Le train qui va les emporter, à la nuit tom-
bante, les jettera demain matin, après huit heures
de roulis monotone à travers les petites stations
interminablement échelonnées sur la ligne, dans
le Paris houleux, dans l'Inconnu. Ils sont là tous
les cinq, serrés l'un contre l'autre, seuls : lui, la
barbe en pointe, légèrement recourbée, grison-
nante, les pommettes roses, les yeux clignotants
de myopie, de fatigue et d'émotion; elle, autrefois
jolie, maintenant empâtée un peu, les yeux en
amande perdus dans la face trop plate ; les deux
gamins, la petite, aquilins et crépus. Groupe de
Juifs, facilement grotesque. Au bout du quai, trois
malles vieillottes, qui depuis longtemps dormaient
sans serrures dans la poussière du grenier, et qu'on
a fait sortir en hâte, ficelées à la diable, pour le
triste exil.
Voici le train... La dernière fois qu'ils avaient
Georges Delahache
ainsi transporté leur foyer, c'était quelque temps
après la guerre. L'aîné venait de naître, là-bas,
dans la Ville-Pucelle, à deux pas de cette Esplanade
qui domine la Moselle et où aujourd'hui un Guil-
laume premier de bronze tourne le dos à notre ma-
réchal Ney. On ne voulait pas que l'enfant fût Alle-
mand; on partit pour la France, simplement, sans
accompagnement d'orchestre patriotique... Aujour-
d'hui, second déménagement, plus triste peut-être,
puisqu'ils n'ont pas, pour relever leur courage,
ridée d'un grand devoir. C'est donc pour rien qu'ils
s'enfuient ainsi, tristes comme le berger de l'églogue,
l'ftme déchirée, incertains de l'avenir?... Oui, pour
rien, — parce qu'un ouragan de sottise et d'ini-
quité a soufflé sur ce pays de bon sens et de justice,
qu'il a entraîné dans son tourbillon une légion
d'imbéciles, de mécontents et de coquins qui font
la terreur sur leur passage. Un capitaine israélitc
est dégradé en grande pompe, à Paris, au Champ
de Mars, à neuf heures du matin : le peuple, ami
des mélodrames et des pièces militaires, n'est pas
tous les jours à pareille fête! et dans les clameurs
sinistres qui s'élevaient de la place Fonlenoy il y
avait je ne sais quelles joies mauvaises... Deux ans
après, la France tressaille à la voix de quelques
hommes d'énergie et de conir qui lui crient son
erreur. J/\ foule, liélas ! continue «V;tl)n\ .«r .m mi-
JUIFS
sérable : soit qu'elle se refuse, par paresse d'esprit
ou par diabolique entêtement, à examiner même la
question, soit que, comme il arrive à chacun dans
la vie de tous les jours, elle sente confusément que
les gêneurs peuvent avoir raison, et qu'elle se mette
à trépigner avec d'autant plus de frénésie qu'il faut
étouffer en soi la voix du doute et l'appel de la
conscience... aX bas les Juifs! » Par ce vocable
de haine, hurlé aux carrefours comme un cri de
ralliement ou soupiré comme une confession dans
la tiédeur des conversations papelardes, les pires
citoyens se mettent en règle avec l'Honneur et le
Devoir, avec la Patrie et la Religion...
On fait le vide autour du bonliomme Lévy, on
craint d'être vu entrant dans sa bouticjne, les
dames, dans la rue, n'osent plus s'arrêter avec sa
femme, les hommes lui font grise mine au café, la
maîtresse de pension néglige la fillette, les gar-
çons rentrent du collège, chaque soir, avec un
nouvel incident à conter, des histoires de coups
de poing, de dos tournés, de colloques hargneux,
et ces adolescents, écœurés, prennent déjà la vie
en haine. On résiste d'abord, le calme renaît...
Mais chaque semaine un incident nouveau sert de
prétexte aux conflits : le procès Zola, le procès de
Versailles, le suicide d'Henry, l'arrestation de du
Paty, la Chambre Criminelle... Les fenêtres volent
Georges Delahache
en éclats, les grosses pierres s'abattent sur les
comptoirs, le père Lévy proteste, défend ses volets,
joue de la barre de fer... et, le lendemain, le com-
missaire lui fait dire, pour son bien, d'être pru-
dent. . . Plus même le droit de se défendre ! . . . Allons !
« on n'y peut plus tenir »! On « vend Taffaire »
n'importe comment, on « réalise » le plus vite pos-
sible, on va chercher fortune ailleurs... Le train
glisse, trépidant à petits coups monotones et
sourds; la ville disparaît dans la brume, et, pâles,
ils n'osent pas se regarder les uns les autres, de
peur de fondre en larmes et de perdre leur reste de
courage... Mais ce soir les i^etits-maitres de la
petite ville seront contents : les bonnes âmes rô-
daient autour de la gare, on a vu « les Juifs » se
presser au guichet, sur le quai, dans le wagon,
avec armes et bagages, et la nouvelle se répand
aussitôt : les Lévy sont partis !
Nous voilà maîtres chez nous! Enfin!
Pourtant ces Juifs sont des hommes...
* *
Il est vrai que ces hommes sont les maîtres du
monde. Voyez !... Regardez !... Ils se sont mis par-
tout, partout ils sont les premiers!...
Je regarde.
JUIFS
Au Parlement. — Parmi les députés, il y en a
deux, dont l'un est un vieux philanthrope qui vote
quelquefois et ne parle jamais, et l'autre, un jeune
élégant qui, pour se faire élire, a dû jouer avec ses
origines et ses opinions tout comme un élève des
Bons Pères. — Au Sénat, trois Juifs, si je ne me
trompe, dont deux ne seront plus ministres, et dont
le troisième l'aurait sans doute été déjà s'il n'était
pas né Israélite. UnhojQime de talent, juif, qui veut
participer activement aux affaires politiques du
pays, a cent fois plus d' efforts à faire et d'obstacles
à vaincre ponr être élu dans une circonscription
que le moindre apothicaire de canton, bien pen-
sant, ignare, intrigant et vide. Et chacun sait qu'un
parlementaire, même libéral, j'ajoute : même cou-
rageux, peut avoir 'pour secrétaire particulier
M. Lévy ou M. Cahen, il n'osera pas, s'il devient
ministre, l'attacher à son cabinet.
L'Administration? — H y a dix ans, trois ou
quatre préfets étaient juifs. Aujourd'hui, un.
Les Administrations ? — Parmi les officiers géné-
raux en activité de service, je crois qu'il n'y a qu'un
seul Israélite ; parmi les colonels, un seul également.
— Il ne suffit sans doute pas, au Conseil d'État, de
deux conseillers Israélites sur quarante-cinq et de
deux maîtres des requêtes sur trente-deux, — à la
Cour de Cassation, d'un conseiller sur quarante-
Georges Delahache
cinq. — à la Cour d'Appel de Paris, de deux conseil-
lers sur soixante-deux, — pour rendre la haute jus-
tice en France boiteuse et vénale. — A la Cour des
Comptes, pas un. — Aux Affaires Étrangères, par
principe, personne. — A l'Instruction Publique :
voyez les directeurs, les recteurs, même les doyens :
rien. — Feuilletez tous les autres annuaires spé-
ciaux : Agriculture, Finances, Commerce : mCmes
constatations partout : on peut dire, d'une façon
presque absolue, qu'il n'y a pas de Juifs parmi
les (( grands chefs ». ni mcmo immédiatement
au-dessous d'eux. — Si vraiment trente -huit
millions de Français catholiques et protestants
étaient gouvernés par quatre-vingt mille Français
israélites, on pourrait se demander par l'effet de
quels sortilèges cette minorité infime « gouverne »
cette écrasante majorité.
Il y a bien, je le sais, flustilut, et les Universités.
Mais ce ne sont pas là des fonctions administratives,
puissantes et dorées, à propos desquelles, pour le
moindre incident de service intérieur, l'inférieur
« aryen » puisse gémir d'éti*e sous la main d'un
supérieur juif; ce sont des postes d'honneur intel-
lectuels, oii l'on n;»rrivo pas au i>etit bonheur des
camaraderies politiques ou par le fonctionnement
paresseux des hiérarchies automatiques, et personne
encore dans ce pays ne rcproclicrait sérieusement à
8
JUIFS
un Darmesteter son traitement de Professeur à la.
Faculté des Lettres, à M. Henri Weil ou à M. Salo-
mon Reinacli leurs jetons de présence à l'Académie
des Inscriptions. — Et je n'oublie pas non plus les
cadres subalternes, les jeunes, la foule de ceux qui
ne sont pas encore « arrivés » : je reconnais volon-
tiers qu'après avoir dû déployer parfois, aux exa-
mens et aux concours, pour lutter contre d'étranges
tendances,.des énergies particulièrement méritoires,
nombre de Juifs figurent parmi les lieutenants et les
capitaines, les rédacteurs et les sous-chefs, les audi-
teurs au Conseil d'Etat, les agrégés de l'Université,
les ingénieurs, les avocats, les médecins.
Mais encore faut-il, à propos de ces Juifs auxquels
on reproche tant d'être là, se demander pourquoi
ils y sont. Les manuels dans lesquels nous avons,
adolescents, appris l'histoire de notre pays, nous
ont enseigné qu'au quinzième siècle, sous l'influence
d'événements politiques considérables et de causes
sociales très complexes, une poussée formidable
s'était produite vers la lumière intellectuelle,
qu'après une longue compression de l'esprit humain,
tout à coup et comme miraculeusement, du peuple
naguère abêti, de la bourgeoisie naguère enfoncée
dans la matière, était née une foule brillante de
poètes, d'artistes, d'humanistes, de philosophes. Or,
cette invasion gigantesque se produit fatalement
Georges Delahache
chaque fois que se présentent des circonstances
analogues à celles qui ont provoqué le mouvement
de la llcnaissance. Les Juifs de France avaient vécu,
de longs siècles, esclaves et méprisés, séparés abso-
lument des autres sujets du roi, sans aucun droit à
la culture libérale, à la vie intellectuelle, politique,
administrative du pays. Ils étaient las d'entasser des
écus sur un comptoir obscur ou de mener des bœufs
de marché en marché, sui' les routes de Lorraine et
d'Alsace. La Révolution a fait tomber les barrières :
ils se sont rués dans la carrière avec une ardeur
qu'en toute justice nous devons trouver louable
et généreuse. Ils ont même déployé dans la lutte
des qualités d'énergie et d'intelligence qu'on ne son-
gerait môme pas à admirer si l'on voulait bien ap-
pliquer à ce milieu social, comme à d'auti'es, des
comparaisons scientifiques presque banales aujour-
d'hui, et remarquer que d'une façon toute naturelle
la sève devait couler d'autant plus vigoureuse et
plus abondante qu'elle avait été plus longtemps
contenue et que la plante était plus « neuve ». Et si,
depuis une trentaine d'années, ce mouvement des
jeunes gens israélites vers les professions libérales
s'est accentué, s'ils sont chaque jour plus* nombreux
ceux qui, fils de drapiefs, de banquiers et de colpor-
teurs, veulent devenir olïiciers, médecins, avocats,
soit que cette autre vie leur apparaisse comme plus
lu
JUIFS
élevée intellectiiellemeiit que celle de leurs pères,
soit pour échapper par une « carrière sûre » aux ha-
sards et aux tracas des affaires, ce n'est pas à notre
démocratie de leur en faire un reproche, ni surtout
à cette bourgeoisie jfrançaise dont la bourgeoisie
juive n'est qu'une toute petite portion et qui lui
donne l'exemple de la « curée... »
Enfin gardez- vous de croire que ces petits fonc-
tionnaires juifs menacent les autres et que la
carrière soit grande ouverte à leurs ambitions : ils
ont partout leurs lisières, comme dans l'armée :
on les détourne de l'École de Guerre, et, quand ils
entraient encore à Saint-Cyr, on ne leur permettait
jamais — non pas en droit, grand Dieu! mais en
fait — d'en sortir « dans la cavalerie » : tout serait
perdu si des Juifs sans particule, nés dans une
arrière-boutique de province, allaient, de par l'éga-
lité des mess, frayer avec le rejeton des vieilles
souches, fier de ses aïeux comme s'il les avait
faits, fds de vieux marcheur très noble ou de
financier douteux et catholique, et, mal dégrossis
encore, s'avisaient de jeter dans les traditions
de cette arme, où l'on a pour essentielle mission
d'être chics, un peu de leur esprit sérieux, de
leur application constante, de leur ténacité au
travail.
Reste le monde des affaires. Je ne voudi^ais pas
II
Georges Delahache
rappeler l'arg-ument trop banal : les Juifs, installés
partout d'une façon précaire, à la merci d'un caprice
princier, écartés de la propriété territoriale, écartés
des corporations , et obligés de recourir, pour
vivre, au trafic, à toutes les sortes de trafics, et à
celui de l'or en particulier. Malheureusement, les
circonstances actuelles ont donné à cet argument
une force et une vie nouvelles : car elles nous ren
dent témoins du perpétuel recommencement imposé
à la race opprimée. Parmi ces jeunes gens qui
avaient embrassé avec enthousiasme les carrières
libérales, beaucoup, après plusieurs années de
parfaite conscience professionnelle, d'efforts éner-
giques et d'illusions tenaces, sont obligés d'ouvrir
les yeux à la réalité : pas d'avancement, les cama-
raderies sans franchise, la province défiante, la vie
terne à perpétuité... Et après des luttes pénibles,
dans un moment de dépit, on donne sa démission,
on profite de relations non encore perdues et d'une
jeunesse encore liardio pourw chercher autre chose »,
une situation moins dépendante dos administra-
tions offîcielles, et plus lucrative : car voici que se
réveillent des désirs qu'autrefois, dans l'orgueil de
leur mandarinat, ces jeunes gens méprisaient ou
l)h\inaient autour d'eux, jusque chez ceux dont la
volonté de «gagner de l'argent» leur avait assui'é
les moyens d'être des mandarins. Ils ont dû s'aper-
JUIFS
cevoir que l'argent est indispensable pour vivre,
qu'il faut en acquérir par sa propre activité si l'on
veut un jour donner à ses enfants la même vie qu'on
a vécue soi-même, qu'on est plus indépendant quand
on a «du bien» derrière soi, et que le jour où ces
messieurs s'aviseraient de vous battre froid dans
votre garnison ou de lancer des pierres dans vos
volets : qu'importe, après tout, si vous pouvez
demain, sans risquer de jeter à la misère votre
femme et vos enfants, fermer votre boutique ou
envoyer votre démission au ministre?... Et voilà
comment, au lieu de se reposer de père en fils sur
un domaine une fois acquis, sur une fortune une
fois faite, sur un nom une fois établi, et de s'abâ-
tardir de génération en génération dans la noncha-
lance d'une existence assurée, presque tous les
hommes de ce peuple, perpétuellement fouetté par
des persécutions violentes ou sournoises, sont con-
traints de faire eux-mêmes leur apprentissage et
leur vie, d'adapter leurs organes à des fonctions
toujours nouvelles et à des milieux toujours nou-
veaux, sans pouvoir dans leur course s'arrêter
jamais... Et si cette nécessité perpétuelle de « se
tirer d'affaire » entretient merveilleusement le jeu
de leurs organes, c'est par une loi toute naturelle.
Leurs adversaires n'ont pas à s'étonner de Jleur
souplesse, de leur énergie et de leur ténacité, et,
i3
Georges Delahache
partant, de leur richesse même : c'est eux qui les
condamnent à être riches.
Douce condamnation sans doute, si elle avait
toujours son plein efl'el! Mais de ce que les Roth-
schild sont juifs, et les Cahen d'Anvers, et les Fur-
tado, il serait d'un raisonnement trop simpliste ou
trop perfide de conduire au « millionnariat » de
tous leurs coreligionnaires. J'ai sous les yeux une
statistique intéressante établie par M. Louis Du-
rieu dans un article sur Le Prolétariat juif en
Algérie (i), et j'y remarque, par exemple, qu' « à
Constanliue, sur 1.249 niénages, on en compte 208
aisés, en considérant comme tels ceux où l'on peut
dépenser un franc par jour et par pei*sonne. 11 y a
1.016 ménages d'une indigence extrême, 364 seule-
ment sont secourus. 717 ont pour logis un bouge
recevant le jour par la porte seulement; les privilé-
giés, c'esl-à-diitî ceux qui sont assistés, reçoivent
en moyenne deux francs par semaine, les autres
sont réduits à la mendicité ».
Je ne dis pas que si l'on pouvait faire la même
enquête sur la population juive de la métropole, on
constaterait exactement les mêmes proportions. Il
n'en est pas moins vrai que là comme partout les
très riches sont les moins nombreux, et ceux qui
(1; Revue socialiste, numéro 173, de mai 1899.
i4
JUIFS
gagnent leur vie à la force du poignet, la majorité.
Les Juifs ne sont pas un bloc. Il y a autant de
différences de fortune, d'habitudes, d'âme entre
les barons de l'ayenue Marigny et la colporteuse
en pâtisserie qui vit misérablement dans son taudis
de la rue des Écouffes, qu'entre Louis XIV et les
mendiants de Gallot, et il est aussi illogique de
rendre la vie impossible à celle-ci à cause de
ceux-là, qu'il le serait de couper les vivres aux mi-
neurs de Garmaux sous prétexte que le baron Reille
est millionnaire. Jajoute que si l'on trouvait,
comme le disent parfois même des personnes d'or-
dinaire sensées et justes, que par rapport au nombre
total des Juifs de France, le nombre, par exemple,
des bijoutiers aisés d'origine Israélite est trop
considérable, la raison se refuse obstinément à
comprendre l'objet de cette remarque et à admettre
le fondement d'un di^oit quelconque» qu'on aurait de
supprimer ce prétendu inconvénient : pourquoi ne
pas se plaindre aussi que les Limousins soient trop
nombreux dans la corporation des ouvriers du
bâtiment et que parmi les ramoneurs toutes les
places soient prises par des Savoyards? — J'ajoute
enfin que, quand même tous les Juifs de France
seraient rentiers dodus et puissants financiers,
quand il n'y aurait parmi eux ni ces petits em-
ployés qui ont tout simplement besoin de gagner
i5
Georges Delahache
leur vie, ni « ces officiers de fortune » qui n'ont
d'autre fortune que leur solde, ni ces tristes mé-
nages (jui croupissent dans les ruelles du Marais
avec quatre francs par jour et un nouveau-né tous
les ans, la raison se refuse obstinément à com-
prendre de quel droit on établirait une différence
entre les millionnaires juifs et les autres : si le ca-
pital est odieux, il l'est toujours et partout, qu'il
soit « juif » ou « chrétien »: il n'y a pas déraison
pour qu'un industriel sémite soit une « sangsue »
si son confrère non-sémite est un « homme de
bien »; pour que le ruban rouge soit ridicule ou
inconvenant sur la poitrine d'un couturier, s'appe-
lùt-il Isidore, comme le faisait remarquer un de ces
messieurs de la droite avec une insistance spiri-
tuelle, — s'il ne l'est pas à la boutonnière d'un
fabricant d'alcools catholique qui a fait de « ponnes
affaires » en empoisonnant ses concitoyens. Pour-
quoi un groupe de coulissiers juifs serait-il plutôt
suspect (jue la Chambre des agents de change — qui
se refuse presque absolument, remarquons-le l)ien, à
s'ouvrir aux Israélites? Ils sont pourtant, les uns
et les autres, des hommes d' « affaires », des hommes
d'argent, des hommes de Bourse. Quand, i\ la nou-
velle du désastre de AVaterloo, le marché monta, il
n'y avait pas de Rothschild, petits ni grands, à la
Bourse de Paris.
A la foule de ceux qui, sans être antisémites en
principe, suspectent le Juif toujours, on peut citer les
exemples les plus variés de la misère juive, depuis
le marchand de poissons algérois juscpi'au savetier
-de la rue des Rosiers : leur assurance est inébran-
lable. Il y a des Juifs pauvres? — Peut-être; mais
ils seront riches : « Ils se connaissent tous, ils se
soutiennent, ils se poussent les uns les autres. »
Eh bien, ici encore, il faut, les hommes et les
faits étudiés, ramener à plus de justesse des appré-
ciations portées à la légère, et nier avec énergie,
si audacieuse qu'en puisse paraître la négation aux
esprits prévenus, cette prétendue solidarité juive.
Qu'ils se connaissent, sans doute ! Ils sont environ
quatre-vingt mille en tout, ils ont été parqués pen-
dant des siècles, en trois régions : Juifs de Lorraine
et d'Alsace, — Juifs d'Avignon, — Juifs de Bor-
deaux et Bayonne, — et en une seule profession :
le négoce. Quand la liberté est venue, quand ils se
sont dispersés, naturellement ils ont « formé des
courants » : un Juif de Bordeaux qui prospérait à
Paris devait, par son seul exemple, attirer dans la
même viUe et le même métier un autre Juif de Bor-
deaux. Je ne crois pas que personne songe à s'éton-
ner que les « Terre-Neuviens » se connaissent entre
eux, ni que les « Barcelonnettes » constituent une
colonie française à Mexico.
17
Georges Delahache
Mais croire qu'ils se prêtent un mutuel appui,
sacrifiant chacun ses petits intérêts pour le plus
grand succès des ambitions communes d'un groupe,
c'est mal connaître la nature humaine ou prêter aux
Juifs une élévation d'âme qu'ils ne sauraient avoir.
Pourquoi voudrait-on que deux négociants juifs,
qui trafiquent des mêmes objets, ne fussent pas
aussi âpres à la concurrence que s'ils étaient tous
deux chrétiens? Les malins diraient même que la
lutte doit être d'autant plus vive qu'ils sont juifs
tous les deux.
Dans les professions libérales particulièrement,
dans tous les « milieux » où le Juif était encore une
exception, Varrwé prenait volontiers une attitude à
l'égard de Yarrivant. Ceftx des Juifs qui avaient
réussi, il y a vingt-cinq ou trente ans, à sortir du
monde commerçant, étaient encore en nombre très
restreint, et ils n'avaient acquis cette situation
exceptionnelle que grâce à 1' « aristocratie » relative
d'une famille qui avait déjà pu leur donner l'édu-
cation nécessaire pour y parvenir : premier motif
de vanité. Ajoutez que la grande ambition de ces
parvenus devait être naturellement d'échapper à la
suspicion générale, de se détacher le plus nettement
possible du groupe méprisé, de se mêler le plus
intimement possible au groupe où l'on était fier
d'entrer, de rompre les ponts derrière soi ; et les cas
i8
JUIFS
que je pourrais citer sont nombreux, où, au lieu
d'accueillir aimablement le jeune homme qui s'effor-
çait d'être jugé dignus intrare à son tour, on le
recevait avec une froideur volontiers hostile : peut-
être mal dégrossi, encore imprégné sans doute des
habitudes anciennes, il pouvait compromettre, en
rappelant par sa seule présence le milieu ancien,
une situation bien établie dans le milieu nouveau :
tels ces parents de province, pot-au-feu du vieux
style, qui débarquent un soir de grand dîner
très parisien... On veut paraître d'autant plus
impartial qu'on se sent toujours suspect de partialité,
et conserver les distances parce qu'on se sent
menacé par des familiarités facilement audacieuses.
Et c'est peut-être pour ces raisons que parmi leurs
coreligionnaires, les officiers juifs ont été les plus
lents à devenir « dreyfusards » : coterie pour coterie,
ils aimaient mieux la nouvelle, qui glorifie, que
l'ancienne, qui humiliait, et pour paraître moins
juifs, voulaient paraître d'autant plus soldats :
M . Jourdain premier ministre serait plus royaliste
que le roi.
A côté de cette erreur, qui provient d'une obser-
vation psychologique insuffisante, il y en a une
autre qui repose sur une connaissance trop super-
ficielle des faits. On se représente la société juive
comme formant un tout dont l'étroite cohésion
19
Georges Delahache
serait due à une communauté absolue d'origine, de
goûts et d'habitudes. Rienn'est moins exact.
La société israélite de Paris, par exemple, se
composait, il y a dix ans encore, de deux éléments
très didérents et qui ne sympathisaient guère,
quoi qu'en pensent et qu'en disent les gens qui ne
la connaissent que de loin. Parmi ces Juifs de Paris,
en cfTet, il y a d'abord ceux qu'on pourrait appeler
les vieux Français : les uns, venus de leur province
à Paris au milieu de ce siècle, avec quelques francs
en poche, ont fait à Paris leur apprentissage de
commis et d'emi)loyés, puis, à force de travail,
d'initiative et de perspicacité, sont arrivés à la
fortune, tout comme de simples Auvergnats catho-
liques, et, âgés aujourd'hui, sont restés fidèles aux
goûts, aux habitudes, aux mœurs simples, aux ami-
tiés du début; d'autres, peut-ôtrc plus misérables
encore à l'origine, sans le moindre appui dans la
capitale, ont dû s'expatrier, courir les Amériques
pour y tenter la fortune, passer de longues années
dans les hasards et les périls, avant de revenir en
France, d'y établir la « maison de commission »,
d'y vieillir dans le contentement du pays retrouvé
et de l'aisance conquise. Ils se nomment Lévy,
Gahn, Dreyfus...
L'autre catégorie est beaucoup moins autochtone.
Originaires d'au delà du Rhin et du Danube, nés
20
JUIFS
de familles qui avaient pour la plupart acquis
déjà quelque fortune dans les Bourses de Francfort
ou de Vienne, ils ne sont venus en France qu'assez
tard : leur arrivée a dû coïncider avec la grande
extension des affaires financières sous le second
Empire. Plus riches dès l'origine, partant plus
répandus dans la haute société, beaucoup portaient
des noms plus étrangers peut-élre, mais moins
spécialement juifs, et ainsi, quoique étrangers,
ils ont parfois rencontré moins d'obstacles que les
autres.
Entre ces deux éléments de la société Israélite
parisienne, les relations étaient plutôt correctes que
vraiment cordiales, on se classait réciproquement,
dans le jargon juif, sous des épithètes spéciales, on
ne se mariait pas volontiers d'un clan à l'autre, le
snobisme du Boulevard Malesherbes méprisait la
roture de la Pointe Rivoli ; le Sentier, vibrant de ses
origines lorraines ou alsaciennes, répugnait à l'exo-
tisme de la Plaine Monceau. Et quand éclata l'affaire
en 1894, je crois bien que le Boulevard Malesherbes
n'éprouva pas toute la tristesse qu'on s'imagine
volontiers : pas de doute attristé, plutôt des sourires
et des insinuations : « Ce n'est pas un des nôtres,
celui-là, un de ceux dont se défie toujours votre
patriotisme étroit : pas de mélange chez ce Dreyfus,
il est de cliez vous tout à fait, c'est un vieux Fran-
21
Georges Delahache
çais sans alliances et sans origines suspectes, un
bourgeois, un Mulhousien... »
Quatre ans plus tard, tout était changé. Il avait
bien fallu, lAnie en détresse, constater que si, avec
une étrange rapidité de déduction, le capitaine
Dreyfus, d'antipathique, était devenu suspect, si,
avec une étrange rapidité d'exécution, on avait
passé, à son égard, du soupçon à l'accusation, de
l'accusation à l'arrestation, de l'arrestation à la
condamnation, c'était parce qiiil était juif; que
si, trois ans après, on avait, dès les premiers
mots, fait le vide autour de Scheurer-Kcstner,
ce n'était pas parce que Scheurer-Kestner vou-
lait réhabiliter un condamné — pour moins de
courage, le sénateur Marcou était devenu célèbre et
Pierre Vaux avait été élu député, — c'était bien
parce que, cette fois, le condamné réhabilitable
était un Juif. Les lieutenants ne pouvaient plus
mépriser les marchands, les Juifs élégants ne pou-
vaient plus se targuer de leurs belles relations,
hélas! les vieux Français ne pouvaient plus se
redresser avec orgueil dans leur quiUité de Français :
tous également Juifs, enveloppés dans la môme
suspicion générale, ceux des professions libérales
et ceux du négoce, ceux de la rue LafTittc et ceux de
la rue de la Lyre, ceux de Francfort et ceux de
Strasbourg, ils étaient rejetés les uns vers les autres,
JUIFS
par la faute de leurs ennemis, pêle-mêle, en foule
misérable et désemparée, cohue de parias, comme
au temps des exodes dont le souvenir, jusque-là
pâle et froid, s'animait d'une étrange intensité de
vie à l'infâme lumière delà Grande Iniquité.
*
* *
On connaît le mot : « L'orthodoxie, c'est ma doxie
à moi; l'hétérodoxie, c'est la doxie des autres. »
Ainsi la « Solidarité », — bonne, louable, géné-
reuse, utile aux particuliers et à l'État, panacée
universelle quand elle est pratiquée par un grou-
pement de personnes sympathiques, — est fonciè-
rement mauvaise et dangereuse , ferment de
dissolution, quand ceux qui s'entr'aident sont nos
adversaires. Ainsi la prétendue solidarité des Juifs a
contribué à les rendre suspects : puisqu'ils ont des
noms, des origines, des habitudes, des relations
communes, il faut se méfier de cette minorité active
et ambitieuse qui forme un État dans l'État, une
petite patrie étrangère, hostile à la grande patrie.
Je n'ai pas besoin de rappeler que c'est sur ce
point spécial que s'est concentrée l'énergie de la
campagne. La France aux Français! formule admi-
rable parce qu'elle est sonore et qu'elle a l'air de
signifier quelque chose... Et ce sont — suprême
logique — les mômes gens qui accusent les Juifs
23
Georges Delahache
de « se faufiler » partout, d'occuper dans toutes les
branches de l'activité française des places émi-
nentes, (jui leur reprochent aussi de se tenir à
l'écart du « milieu », de se singulariser : autant dire
qu'ils s'assimilent sans s'assimiler.
C'est cette négation de leur assimilation au
milieu, c'est cette perpétuelle mise en doute de leur
patriotisme qui a le plus ému les Juifs de France,
parce que ces attaques paraissaient à leur raison
insensées et à leur cœur outrageantes.
Il serait tout à fait amusant, si la constatation
n'en était pas si triste et si l'alTaire n'était pas
lourde de haines, de prendre nos concitoyens
en perpétuel flagrant délit d'absurdité. Certains
prétendent que ce qu'ils détestent dans le Juif,
c'est l'étranger. Mais je ne sache pascjue. ilans les
salons les plus élégamment antisémites, on soit si
exclusivement et si farouchement Français. La
société française dans son ensemble me rappelle
cette giaiulr tîaiiu' (|ui accueillait dans son cercle,
avec inie faveur marquée, un bonhomme suspect
qui se présentait comme ca])itaine roumain, et
fit une moue glaciale, tout un jour, à quelqu'un
cjui voulait lui présenter un polytechnicien du nom
de Lévy... Lisez les avis mondains du Gaulois, du
Figaro, de VLcho de Paris : vous y trouverez les
titres les plus éclatants de la vieille noblesse fran-
JUIFS
çaise accolés aux blasons les plus hétéroclites de
l'étranger. On parle très haut de sang français, de
race pure, et, parmi les plus acharnés nationalistes,
on échange son nom contre des millions américains
et l'on ne rougit pas de mêler au sang bleu de la
vieille race le sang doré d'outre-mer... Et cela est
très bien porté, puisque ce sont catholiques bien
pensants qui s'allient ainsi, de la noblesse au
million, fils des preux et filles des dollars, sans souci
des frontières. Ceux-là ont donc le privilège de
rester Français, quand un Juif de Paris qui épouse-
rait une Juive de Genève, de Bruxelles, voire de
Strasbourg, est un « cosmopolite »? — Et si vraiment
on s'indigne de ce qu'il y a des Juifs au delà comme
en deçà, pourquoi ne s'indignerait-on pas de voir
aussi dans tous les camps des protestants, et des
catholiques ? et qui sont très capables de s'entre-
tuer à l'occasion, sans souci de la religion com-
mune? On dit même que les aristocraties militaires
de pays très étrangers l'un à l'autre, et parfois
ennemis, comptent dans leurs rangs des petits-
cousins très authentiques, et je crois volontiers
qu'il y a plus de rapports de parenté, d'éducation,
d'habitudes, par exemple, entre le grand-duc de
Mecklembourg, le prince de Galles, le duc de
Chartres et le grand-duc Vladimir, qu'entre l'un
quelconque de ces messieurs et leurs compatriotes
25
Georges Delahache
d'état populaire, le brasseur de Nuremberg, le
batelier de la Tamise, le moujik et le camelot...
Nous n'allons pas dire pourtant qu'ils ne sauraient
pas très bien, s'il le fallait, charger sabre au poing
l'un contre l'autre, pour l'idée du devoir envers
leurs patries respectives.
Il convient de remarquer d'ailleurs que sur dix
millions de citoyens français, il n'y en a pas deux
millions, j'imagine, qui connaissent avec certitude
leur fdiation au delà de la troisième ou quatrième
génération. Ce que faisait leur bisaïeul, au temps de
Louis XV ou de la Révolution, où il habitait, d'où
il venait, s'il était Bourguignon ou Normand,
Basque ou Piémontais, Anglais, Italien, Allemand,
Dupont l'ignore autant que l'histoire de la Révolu-
tion de 48 et Durand s'en moque autant que de la
Déclaration des Droits. Amusante application du
dicton de la paille et de la poutre : tout en suspectant
chez les autres l'aloi de leur titre de Français, on
n'est pas très sûr de ne pas être un peu moins
Français qu'eux. Remarquez même que les habi-
tants des villes sont certainement, sinon les seuls,
du moins les plus émus par ces querelles, qu'ils se
montrent, dans l'ardeur de la dispute, les plus
injustes et les plus acharnés, et que c'est eux préci-
sément que le doute rendrait plus circonspects s'ils
songeaient un seul instant combien leur « natio-
a6
JUIFS
nalité » est précaire, étant le produit d'éléments
hétérogènes que le hasard de la vie sociale a accou-
plés sans se demander d'où ils venaient...
Sans doute, il y a cent ans, les Juifs ne comptaient
pas dans la nation française, et les noms qu'ils
portent sont à eux seuls comme des témoignages
historiques indélébiles, des marques extérieures,
qui dénoncent au premier venu leur passé d'escla-
vage : car ils n'étaient même pas, comme les autres
Français, attachés à un seigneur par ces liens de
vassalité, de clientèle, qui font du supérieur et de
l'inférieur des membres d'un même corps, des
collaborateurs, des soutiens réciproques . Ils étaient
simplement hors la nation, hors la loi. Leur refuser
aujourd'hui la qualité de Français parce qu'ils ne
l'avaient pas en 1789, c'est aussi ridicule que si l'on
s'avisait de dénier à Mounet-Sully et à Goquelin la
possibilité d'être bons citoyens et bons territo-
riaux, sous prétexte que les comédiens aussi étaient
hors la loi... avant 1789. Et cet illogisme est plus
frappant encore dans une « démocratie » qui se
grise depuis cent ans de flatteries pompeuses, qui
entend dire tous les jours qu'elle a donné la liberté
au monde et qu'elle marche à l' avant-garde de
l'humanité : « des mots ! des mots! » que tout cela,
si la démocratie française, au milieu des parfums
de gloriole dont on l'encense, vient faire comme un
27
Georges Delahache
reproche de cette émancipation généreuse à ceux
mêmes qu'elle a affranchis.
Il semblerait, d'après les discours et les actes de
ces gens, que nul ne saurait être patriote, hors eux
et leurs amis. Dans leur parti pris de circonscrire
le patriotisme en des limites étroites et de consi-
dérer comme de mauvais fils de la patrie française
ceux qui ne sont pas de leur club, de leur cénacle et
de leur paroisse, ils en arrivent à donner ou à
refuser la qualité de Français suivant le caprice de
circonstances toutes formelles et contingentes. Ils
ignorent sans doute la belle définition de Michelet :
« la patrie est une grande amitié », ils ne tiennent
pas compte des conditions morales, des lois de l'ha-
bitude et de l'éducation, ils suppriment, en somme,
ce qui est l'àme même de la patrie. Car, fût-il petit-
fils d'Esquimaux et de Soudanais, le bébé qui fait
rouler son cerceau sur le gravier des Tuileries, le
gosse qui joue à la marelle sur les dalles du bou-
levard Richard-Lenoir, quand il aura usé ses pan-
talons sur les bancs de la « laïque » ou du « bazar »,
et chanté, sac au dos, sur la route de Louviers
ou de Saint-Xazairo, la chanson des pousse-
cailloux entre Pitou et Dumanet battant de l'épaule
contre lui, celui-là a quelque chance d'être aussi
Français qu'homme de France. J'imagine, après
tout, que les royalistes, qui forment une moitié
a8
JUIFS
du nationalisme militant, ne vont pas jusqu'à
renier le cardinal Giulio Mazarini, et que les impé-
rialistes qui en forment l'autre moitié ne refusent
pas la qualité de Français au lieutenant d'artillerie
Napoleone Buonaparte...
Lillustre compositeur à propos duquel on a usé
les épithètes les plus « françaises », esprit mousseux
comme du Champagne, fantaisie diabolique de
Parisien en verve, n'était-il pas Jacques OfTen-
bach, juif allemand? Et cet homme, d'esprit
français entre tous par l'élégance, la discrétion,
l'ironie aimable et fine, ne s'appelle-t-il pas
Ludovic Halévy, vieux Français, mais Juif? 11
était Juif, « le chevaleresque Fr anche tti », (i) com-
mandant des Eclaireurs de la Presse, qui fut tué à
Champigny. Ils étaient Juifs, le sergent Dennery
qui périt il y a vingt ans avec la mission Flatters,
et le capitaine Braun qui vient de mourir dans la
mission Bretonnet. Il était Juif, Eugène Manuel, le
poète « de l'École et du Foyer », qui fut si souvent,
après la guerre, le chantre ému des malheurs et des
espoirs de la patrie... Au même moment qu'on
honnissait les Juifs, d'autres hommes étaient portés
sur le pavois. L'un, chargé de rendre la justice « au
nom du peuple français » et de l'armée française,
(1) Arthur Chuquet, Histoire de la Guerre de iSlO-lSll.
29 u.
Georges Delahache
laisse dévier à l'audience l'aflaire Esterhazj' en
aflaire Picquart, ouvre toutes grandes les portes sur
la foule tandis qu'on accuse et les ferme brus-
quement dès que l'accusé prend la parole pour
se défendre. Cela n'est pas juste, et cela n'est
pas français. L'autre, accusé d'avoir donné commu-
nication de certaines pièces aux juges hors la pré-
sence du prévenu ou de son défenseur, nie d'abord
énergiquement, puis, acculé, intimidé, tremblant,
en une phrase monstrueuse dont les commentateurs
illustreront les éditions futures des Provin-
ciales, avoue : « ... Je n'ai lu qu'une pièce, mais je
n'ai pas dit : il n'a été lu qu'une pièce... Après cette
picce lue, j'ai passé le dossier à mon voisin en
disant : «Je suis fatigué... » Gela n'est pas franc,
et cela n'est pas français. Celui-ci, dans son journal,
publiait en caractères gras toutes les affirmations
péremptoircs et vides de preuves qui accablaient le
forçat, et tronquait misérablement ou interprétait
tortueusement tout ce qui pouvait provoquer au
doute l'esprit de ses lecteurs. Gela n'est pas loyal,
et cela n'est pas français. Celui-là faisait subir au
prisonnier h)intain le contre-coup de tous les etforts
faits ici pour le sauver, aggravant les doubles
cloisons par h»s doubles boucles. Gela n'est pas
humain, et cela n'est pas français.
Laissons de côté les cas particuliers. Nous avons
3o
JUIFS
un témoignage plus général de ce que peut l'édu-
cation, de la force inéluctable avec laquelle le
contact de la société ambiante et l'habitude de vie
preniière transforment les résidus de l'atavisme :
c'est précisément ce fait que tous les jeunes gens de
la petite, moyenne et grande « juiverie » étaient en
train de perdre les qualités d'initiative et d'énergie
individuelle de leurs pères. Regardez dans ce monde
juif : vous y verrez des hommes mûrs et des
vieillards qui, sortis de familles misérables, partis
de villages infimes, ont parcouru le monde et tra-
versé la vie avec la fièvre d'une inlassable activité
— pour faire de leurs fils des hommes de tout repos
qui se distinguent le moins possible de leurs cama-
rades non juifs, — bons petits élèves au lycée, bons
petits employés, bons petits fonctionnaires, régu-
liers, rangés et médiocres, qui ne pourront vivre
que grâce à la fortune acquise par les parents... et
les beaux-parents. Encore une ou deux générations,
et tout cela se fondra dans l'universelle torpeur. . .
Car c'est une observation qui n'a pas été faite : ces
Juifs qu'on vilipende représentaient un peu parmi
nous cet esprit anglo-saxon qu'on exalte. Et M. Jules
Lemaître, qui a « lancé » le livre de Demolins et le
comité Bonvalot, M. Jules Lemaître n'y voit rien!
Les Juifs de France, dont le sens naturel s'avivait
encore sous les piqûres d'épingle de l'injure quoti-
3i
Georges Delahache
dienne, devaient souffrir péniblement de tant
dinconséquences. Mais c'était pour eux autre
chose qu'une souffrance intellectuelle et théorique :
en doutant de leur patriotisme, on touchait peut-
être à la corde la plus sensible de leui^ être intime.
Les « vieux Français » avaient en effet une
excellente raison d'aimer la France : c'est que,
sans la France, ils n'étaient rien. S'ils sont quelque
chose, c'est à la France de 89 qu'ils le doivent. Et
cet attachement à la patrie, où entrait comme élé-
ment fondamcntid la reconnaissance pour un
bienfait précis, a toujours été très vif jusque chez
les plus ignorants et chez les plus humbles. Ils éprou-
vaient tous et toujours une fierté un peu hautaine,
devant les Juifs étrangers, au récit de quelque
odieuse persécution, à dire qu'en France « cela ne
se passait pas ainsi », qu'ils étaient égaux aux non-
Juifs, qu'ils pouvaient aspirer conmie eux aux plus
hautes situations. Je me rappelle une page de
J.-J. AVciss, mi peu oubliée peut-être, qu'il écrivit
il y a quinze ans au retour d'un voyage en Alsace.
Le spirituel et sagace écrivain s'amuse, pour résu-
mer d'une façon vivante ses observations sur l'état
d'âme de nos concitoyens perdus, à mettre en scène
quatre personnages importants de petite ville (i),
(\) J.-J. ^Veiss, Au Pays du Hliin, Cliarpcnlicr, 1886.
32
JUIFS
qui, réunis au frais dans le jardin de la brasserie,
bavardent en vidant des chopes. Le notaire, fils de
l'ancien juge de paix, n'aime pas les Allemands,
mais il trouve que « tout n'est pas si mauvais dans
la loi allemande... elle a bien abrégé les cérémonies
dans nos études... » Mathias, le bourgeois, est dans
les mêmes dispositions d'esprit à la fois hostiles et
conciliantes : «... Sacrés cochons d'Allemands! Ils
nous ont tout de même envoyé de Paderborn un
excellent juge de paix... » Quant au garde forestier,
qui revient du régiment, il reconnaît qu'au bataillon
de Jaeger, à Greifswald, on se trouve un peu loin
de Bischwiller. « Mais si vous me demandez mon
avis en tant qu'Alsacien, on ne m'y a pas traité plus
mal que si j'avais été de Poméranie comme les
autres. » Restait le Juif. Quand vint son tour de
parole, il « regarda prudemment autour de lui, et,
baissant la voix, il s'exprima de la sorte : « Et moi,
« je les hais ! ils ont augmenté les appointements de
« notre rabbi, comme ceux de l'instituteur, du curé
« et du pasteur. Oh ! ils sont habiles et ils font tout
« ce qu'ils peuvent pour séduire et mettre de leur
« côté les chefs de file du peuple alsacien. Mais moi,
« ils ne me payent pas comme mon rabbi, qui tâche
« à m' enjôler. Je ne me ferai jamais à eux. Vive la
« France ! Vous m'amusez, monsieur Mathias, avec
« la justice du juge de paix. C'est une politique
33
Georges Delahache
«. qu'ils ont pour nous amadouer... J'ai trimé long-
« temps ; j'ai maintenant du bien; je voudrais faire
a quelque chose de mes fils... Comment?... Si mon
« fils cadet, qui est toujom'S dans les livres, travail-
« lait pour être professeur à l'Université de Stras-
« bourg ou de Heidelberg, quand même il aurait
« toute la science du monde, les professem's refu-
« seraient de voter pour lui; le Rector magnificus
« et le curateur diraient : On ne peut pas, cest un
« sémite. — Quel baragouin ! Sémite ! Leurs phi-
« lologues ont inventé ce grimoire. Je vous demande
« si, du temps de France, on entendait parler de
« philologue et de sémite. Tous Français, en France !
« Tous également de la société quand on était bien
« élevé... Est-ce que le Bezirks-Praesident de la
« Basse-Alsace ne nous a pas retranché la subven-
« tion que le département avait toujours donnée à
« notre orphelinat de Strasbourg? Il nous a dit :
<( Pourquoi le gouvernement allemand payerait-il
« les frais d'apprentissage de vos orphelins? ils
« n'ont pas plutôt seize ans qu'ils laissent l'Alsace
« pour aller travailler à Nancy, à Épinal, à Paris. —
(( Eh bien I après? Ces jeunes gens font bien de
« s'en aller... A Paris, le Juif est l'égal de tout le
« monde... »
Et en fait, je sais de ces Israélites d'Alsace des
li'aits de délicatesse patriotique et de fidélité tenace
JUIFS
qui mériteraient d'être contés. Et je sais quelle
amertume les vieux sentent remonter au cœur
quand ils repassent aujourd'hui, aux vacances, la
frontière nouvelle, quand ils revoient les villages
de leur enfance, inconnus au bon temps d'alors,
aujourd'hui lugubrement célèbres, les Froeschwiller
ou les Wissembourg, — car la botte ennemie est
figée là et des ossements français ont durci cette
glèbe. Et je sais des pèlerinages touchants qu'ont
faits les jeunes pour revoir, guidés par les souvenirs
des pères, ces coins de village, ces vieux quartiers
de ville où l'on avait été si heureux du temps fran-
çais. Et maintenant, toujours «peuple » jusqu'aux
moelles, malgré les injustices, les haines et les ava-
nies, ils ne peuvent pas entendre sans ce frisson qui
hérisse la peau et agace les nerfs, avec la vision
lointaine de la flèche de grès rose, le tintamarre de
« Sambre-et-Meuse » ou de « Sidi-Brahim » (i).
Quant aux autres, ceux que les çieux Français
suspectaient, il a bien fallu réfléchir et comprendre
qu'ils pouvaient être Français quand même, pour
(1) Ces Israélites d'Alsace — sur lesquels j'insiste parce que ce
sont eux qui, pour certaines particularités tout extérieures, ont
prêté le plus à la ( blague » et à la calomnie, et qui en ont le plus
souffert — sont toujours, même dispersés à travers le monde, restés
Français avant tout, nerveusement et bruyamment Français. Par-
courez les listes des Sociétés Alsaciennes-Lorraines qui se sont
constituées un peu partout après la guerre, et demandez à Dérou-
léde s'ils ne s'étaient pas enrôlés en foule, lors de la fondation, dans
sa Ligue des Patriotes.
35
Georges Delahache
des raisons analogues et avec autant de sincérité.
Poursuivis, suspects, haïs, traqués dans leurs pays,
ils étaient venus vers la France parce que la France,
disait on, était accueillante et généreuse. Et en
effet, pendant de longues années, ils purent croire
qu'on ne leur avait pas menti. Et ils aimaient la
France du fond du cœur, comme les naufragés
aiment la grève hospitalière, comme les hommes
ont toujours aimé le pays qui leur donnait, quand
ils y arrivaient tremblants des périls de la persécu-
tion et fatigués des routes d'exil, la sécurité et la
paix. Il y a même, dans l'histoire de notre pays, un
exemple qu'il ne serait pas malséant de rappeler
aujourd'hui. Au dix-septième siècle, quand la pas-
sion de l'unification à outrance, surexcitée encore
par les adiurations intéressées de prédicateurs plus
catlioliques que chrétiens, eut amené le Roi à signer
la révocation de l'Édit de Nantes, les Français pro-
testants durent chercher ailleurs un pays adoptif
qui leur fût moins inclément que le pays de leurs
pères. Recueillis j)ar le margrave de Brandebourg,
ils furent pour lui des sujets reconnaissants et
loyaux, ils se donnèi^nt corps et àme à leur nou-
velle patrie, ils l'aimèrent avec d'autant plus de fer-
veur sans doute qu'il se mêlait à leur amour une
sorte d'amertume à l'égard des frères d'autrefois qui
n'avaient plus voulu d'eux, et peut-êtro un âpre
JUIFS
désir, très humain, de mettre en valeur avec plus
d'énergie chaque jour toutes leurs qualités
d'hommes et de citoyens, pour provoquer chez leurs
persécuteurs, en même temps que le remords d'un
crime, le regret d'uamauvais calcul. Eh bien! pour-
quoi tous ces Juifs chassés de Russie, de Pologne,
de Roumanie, n'auraient-ils pas aimé, n'aime-
raient-ils pas la France qui les accueille, comme les
Français chassés il y a deux siècles par l'aberration
religieuse aimèrent, de reconnaissance d'abord, puis
d'amour, le pays qui les faisait siens ? Tel jeune
médecin, Juif d'Autriche, réfugié en France et qui
fait honneur à nos laboratoires, a d'autres raisons,
plus profondes et plus conscientes, d'aimer la
France, que beaucoup de braves gens qui se sont
donné seulement la peine facile d'y naître et
le plaisir également facile d'y crier Vwe V armée!
Le petit Juif d'Oran qui, du fond de son échoppe,
à la clarté douteuse de sa lampe de pauvre, rêve,
en préparant ses examens, à la gloire d'être un jour
officier français ou ingénieur français, celui-là se
fait de la France une idée plus haute, plus con-
forme à son rôle traditionnel, plus digne d'elle,
que les massacreurs des tramv^ays d'Alger....
J'ai pu montrer que la « suprématie des Juifs »
n'est qu'un mot, qu'on exagère en parlant de leur
3;
Georges Delahache
solidarité, qu'on calomnie en niant leur patrio-
tisme, — et je n'ai peut-être convaincu personne,
j'entends de ceux qui ont une opinion contraire.
Même si leur conviction est ébranlée par ces rai-
sonnements, nos adversaires n'acquiesceront que
du bout des lèvres, comme ces timides auxquels,
après avoir plaidé, discuté, insisté pendant des
heures, on arrache enlin un engagement contraire
à leurs plus chères routines, et qui, dès qu'on a
tourné le dos, se ressaisissent et vous dépêchent
un billet embarrasse pour se rétracter. — Oui,
vous avez raison, tout ce que vous dites est
juste... Mais ce sont des Juifs, et je me délie... C'est
le sans dot, c'est le tarte à la crème, l'éternel
refrain, tenace, obstiné, absurde, de ceux qui n'ont
ni raisons, ni raison... Le vieux Démos a l'imagi-
nation surexcitée, le cœur et la raison pervertis par
une passion — la nmsiijuc militaire. — et par une
haine — le Juif, — cl la (|ucstion s'étant un jour,
devant lui, grâce à des sojdiismes habiles, posée
entre 1' « Armée » et un certain Dreyfus, il ne lui
était plus possible d'être juste.
C'est que son sentiment tient à des racines pro-
fondes : d'abord hi haine de l'homme asservi par
une vieille discipline intellectuelle, morale et
sociale, contre celui qui, plus indépendant, plus
capable d'initiative et d'énergie, plus désireux
38
JUIFS
d'arriver à quelque chose sur cette terre, cherche à
« réussir » avec plus de persévérance et d'ingénio-
sité ; la haine aussi de celui qui mène péniblement
une vie médiocre contre un groupe d'hommes, dont
beaucoup, pauvres aussi à l'origine, sont parvenus
à l'aisance, et dont les noms, très significatifs, ne
lui permettent pas d'ignorer Torigine et la religion ;
le besoin de ne pas regarder en soi, de ne pas cher-
cher en soi les causes du mal et les possibilités de
remède, mais, directement, commodément, d'ac-
cuser les autres, de jeter la responsabilité de son
mal personnel et du mal social sur un homme ou
sur un groupe d'hommes : cela soulage délicieuse-
ment la conscience : c'est la faute à Voltaire — c'est
la faute à Rousseau — c'est la faute aux Juifs, — et,
quand ces idées ont pénétré dans son esprit, l'hon-
nête ouvrier qui gagne cinq ou six francs par jour
s'imagine qu'il serait patron millionnaire depuis
longtemps si les Rothschild étaient toujours restés
dans le ghetto de Francfort.
Mais il y eut aux violences de la dispute une
raison plus profonde et plus intime encore. L'af-
faire Dreyfus n'est peut-être qu'un incident d'une
lutte très vieille — vieille comme la France.
Augustin Thierry, Taine, Michelet l'ont répété :
en ce pays plus peut-être qu'en tout autre subsiste
l'antagonisme entre les conquérants et les conquis,
39
Georges Delahache
entre les seigneurs qui pendant des siècles furent
les maîtres, et les humbles qui pendant des siècles
ne vécurent que par et pour les seigneurs. Brisés
par 89, les premiers ne se sont jamais consolés de
leur chute. AlTranchis et exaltés par 89, les seconds
nont jamais satisfait complètement leur désir de
liberté absolue. Parmi les descendants de la vieille
noblesse puissante et riche, les uns ont conservé à
travers les révolutions politiques et économiques
leurs fortunes intactes. Ils possèdent maison de
ville et maison des champs, des arrondissements
entiers, des mines entières, des domaines infinis en
France et à l'étranger, et le chifTre représentatif de
leurs biens ne serait pas moins stupéfiant pour
limagination des petits bourgeois et des prolétaires
qne celui de la fortune du juif Rothschild. Mais s'ils
ont encore la richesse, ils n'ont plus tout à fait le
pouvoir : d'autres puissances se sont élevées à coté
de la leur, nées de rien, et ils voient avec regret
ces puissances roturières, puisque par leur seule
existence, elles diminuent l'importance de la leur,
et que sur elles le « privilège de ranti(iuo noblesse »,
la « pureté du sang », le « long dévouement aux
rois », l'éclat du titre ne leur assurent plus qu'une
supériorité très vaine et très illusoire. Ils étaient les
premiers jadis, même pauvres : aujourd'hui, même
riches, ils ne sont plus les premiers de droit. Dans
40
JUIFS
la vie ordinaire, les nécessités politiques et sociales,
les relations mondaines, la communauté des habi-
tudes et des opinions, ont pu, entre catholiques,
atténuer certaines aversions — quoique le feu couve
toujours et que les moindres flammèches d'une dis-
cussion un peuvive risquent de rallumer l'incendie...
Mais les chances de désastre sont beaucoup plus
nombreuses entre catholiques et juifs. C'est que,
même — ou surtout — dans le « grand monde » où
semblent fraterniser grands juifs et grands chré-
tiens, ceux-là sont pour ceux-ci, par le seul fait de
leur existence, je le répète, le symbole de la grande
commotion qui a élevé les uns et abaissé les autres.
Les Juifs auront beau s'enfler pour prendre un air
d'ancien régime : ils sont la démocratie, le produit
de la Révolution. Ajoutez que ce Juif, même baron
et vivant de la vie élégante du Faubourg, échappe
« par définition » au souvenir d'antiques traditions
^qui sont une consolation pour la noblesse et par
lesquelles les nobles même déchus tiennent toujours
les « parvenus » de leur monde : le souvenir de la
tutelle ancienne, des relations de suzerain à vassal,
de cette soumission dont l'Église pendant des
siècles inculqua la nécessité aux âmes des fidèles,
traduisant ainsi dans le langage social l'idée sublime
de résignation pour en faire un procédé très pra-
tique de gouvernement. Enfin l'antisémitisme con-
4i
Georges Delahache
sti tuait pour eux un moyen facile de se refaire une
vertu en rejetant sur un bouc émissaire la respon-
sabilité de tous les crimes et de toutes les hontes,
de diminuer leur impopularité en spéculant sur celle
des autres, et de montrer du doigt d'autres inso-
lentes fortunes pour que les leurs échappassent
peut-être plus aisément à l'envie publique.
Mais si ceux qui possèdent avec un nom illustre
les moyens pécuniaires d'en soutenir dignement
l'éclat selon l'honneur du monde, voient avec cette
mauvaise humeur des hommes nouveaux se tailler
une place à coté de la leur, quels sentiments de ran-
cuneuse et basse jalousie doivent fermenter dans
l'âme des nobles anémiés et ruinés ! Les biens des
ancêtres, depuis un siècle, ont fondu ; la famille
s'est divisée à l'infini, et la fortune avec elle : l'un,
pour se relever, a fait des spéculations malheu-
reuses, l'autre, pour se distraire, a dépensé au jeu
et aux femmes plus d'argent cpi'il ne convenait.
Les ressorts tlu corps et de l'àme se sont détendus
dans la fête ou dans l'inertie. Et maintenant les
jeuues végètent, bienheureux d'accepter encore
quelque fonction administrative ou militaire à dix
louis par mois. Et si l'on a été obligé, pour subsis-
ter quand même, de vendre à quelque Juif parvenu,
mais qui n'était pour rien dans la débAcle. une
chasse, un domaine, des collections précieuses,
42
JUIFS
avouez que l'injure est trop tentante, et qu'il fau-
drait, pour observer la dignité du silence, une trop
belle âme.
Voilà par quel processus psychologique et quelles
modifications sociales les « aristocrates » ont été
naturellement antisémites, entraînant avec eux l'ar-
mée, le haut clergé, la haute finance catholique, tout
ce qui veut se rapprocher de la noblesse, épouser
ses traditions, ses préjugés, ses passions, ses modes,
comme pour profiter de l'antiquité de sa gloire, —
tout ce qui a toujours vécu du principe d'autorité,
et veut aujourd'hui, si ébranlé soit-il, le ressusciter
contre le Juif. En face d'eux alors les autres se sont
levés, et non pas seulement ceux qui au principe
d'autorité absolue opposeraient volontiers le prin-
cipe de liberté absolue, mais ceux qui simplement
n'acceptent pas sans discussion et sans examen le
mot d'ordre, l'opinion hiérarchique, l'interpréta-
tion traditionnelle, tous ceux qui regrettent peut-
être la tranquillité d'âme et de conscience que donne
la Foi, mais qui ne se résoudront jamais à étrangler
en eux la Raison. Le jour où le capitaine Alfred
Dreyfus reçut l'ordre de se rendre au ministère de
la guerre, le i5 octobre 1894, en tenue civile, pour
une séance d'inspection générale, ce n'était rien
qu'une mauvaise petite querelle de bureaucrates
jaloux, — ce n'était que les deux moitiés de la
43
Georges Delahache
France qui se détachaient Tune de l'autre, le réveil
furieux, au grand jour, de deux intérêts et de deux
esprits éternellement en lutte sourde, et le <r beau
tapage » rendu plus inévitable et peut-être avancé
de cinquante ans.
*
* *
Quand, deux heures après l'arrestation du capi-
taine, le directeur du Cherche-Midi lalla visiter, il
le trouva « tout bouleversé dans sa chambre : le ca-
pitaine Dreyfus avait l'air d'un fou, les yeux san-
glants et, à mes premières paroles, il ne répondit
que par des sons rauqucs»... (i) Il se frappait la
tête contre les murs, il tournait « comme un lion en
cage » (2), ahuri, fou de douleur et de surprise, cher-
cliant, ne comprenant pas...
Cette rage folle du prisonnier contre les murs de
sa prison, c'était par avance comme un symbole des
colères également légitimes et naturelles, également
insensées et impuissantes, qui devaient soulever à
plusieurs reprises, entre l'incidont Schourer-Kestner
et la condamnalion de Rennes, les âmes généreuses
et justes. Loi'sque le Président Delegorgue laissait
tomber de sa voix pale, avec la conscience d'une
(1) Disposition du ooniinandant Foi-zinclli dcvanl la Cour de Cas-
sation, le 2-1 déccnibrc 189N.
(2) Lcllrc du capHainc Dreyfus à sa femme, décembre 1894.
44
JUIFS
autorité tranquillement brutale, ces mots : «La ques-
tion ne sera pas posée » ; lorsque M. Cavaignac,
dans son cabinet ministériel, tenant devant lui le
colonel Henry désemparé, eut la discrétion de ne
pas pousser l'interrogatoire plus loin qu'il ne con-
venait aux désirs secrets d'un état-major embar-
rassé, — ou, au sortir de cet entretien, l'adresse de
n'en communiquer aux agences qu'un compte rendu
qui suffit à expliquer l'arrestation d'Henry, mais
non pas à expliquer sa conduite ; lorsque, par des
sentiments de dignité et de réserve d'ailleurs expli-
cables, les juges de Rennes se refusèrent à inter-
roger Schwarzkoppen, et que Schwarzkoppen, non
interrogé, décida de ne point parler, — nous avons
tous compris, atterrés, à quelle triste impuissance
est réduit l'homme qui veut savoir en face de
l'homme qui ne veut rien dire, et frémi de rage
devant cette main de plomb de l'Impossibilité Maté-
rielle qui, immanquablement, s'abattait sur la
Vérité chaque fois que, penchée en avant, la Vérité
allait faire le saut décisif.
Les Juifs sont et demeurent citoyens français.
Si les Juifs de France savent comprendre qu'ils
ont commis, par le seul fait d'avoir raison, une
faute qu'on ne pardonne jamais; qu'ils ne peuvent
pas plus compter qu'auparavant sur l'équité bien-
' 45 ui.
Georges Delahache
veillante de leurs concitoyens, qu'ils doivent être
plus rigoristes envers eux-mêmes que leurs plus
âpres adversaires, et qu'enfin ils sont condamnes
à la vertu, comme les protestants du dix-septième
siècle, comme les jansénistes, comme toutes les
minorités persécutées, alors ni Tépilepsie de
M. Drumont et de M. Rocliefort, ni la sophistique
de M. Maurras et de M. Lemaitre ne les empê-
cheront de vivre leur vie en France. Car leur
cause est. qu'on le veuille ou non. une cause
essentiellement française : quand, parlant de l'Af-
faire Dreyfus, on disait que la France avait son
cas de conscience, que voulait-on dire, sinon que
l'âme de la France était disputée entre une passion
et une idée, entre un préjugé et un principe, entre
un caprice de démocratie soupçonneuse et jalouse,
et ce rôle de justicière qu'elle se vantait d'avoir
tenu dans l'humanité? Les Juifs sont les Armé-
niens de l'Europe. Ils sont, devant une sorte
d'absolutisme démocratique dont la « loi de dessai-
sissement » a été la plus significative et la plus
odieuse manifestation, ce qu'étaient, devant l'abso-
lutisme monarchique, les hommes de 1789. Ils
sont ce qu'est depuis 1S71 la France elkvmème.
Ils représentent, en face de la Force et du Nombre,
l'inéluctable Droit.
L'AFFAIRE HERVÉ
On peut à présent publier qu'il y a longtemps que
l'affaire Hervé est finie. Elle est finie du jour où
M. Gustave Hervé, qui était professeur, mit les pieds
dans les salles de rédaction de la Petite République.
Le soir de la séance où le Conseil Supérieur de
l'Instruction publique avait condamné Hervé, celui des
juges qui depuis le commencement de l'affaire et dans
les débats même avait défendu l'accusé avec le plus de
patience exacte, avec le plus de sérieux, avec le plus de
sûreté, quittant la séance, rencontra M. Gustave Téry.
— Eh bien ? demanda Téry.
— Eh bien il est condamné, et vous pouvez vous
vanter d'y avoir contribué pour beaucoup.
— Tant mieux, répondit Téry, c'est ce que nous
voulions.
Puisque nos États-Majors continuent à nous faire
battre d'un cœur léger, puisque dans cette aÛ'aire, où
tant et de si grosses libertés se jouaient, M. Gustave
Téry s'est fait général en chef à trente ans et dictateur,
quand nous aurons siibi la dernière défaite, nous lui
demanderons le compte qu'il nous doit. Quand la
dernière cour de justice aura rendu la dernière sentence,
nous dirons tout ce que nous savons de l'affaire Téry.
Nous publions ci-après les articles de Hervé qui nous
restaient sur le marbre.
Gustave Hervé
A BAS LA GUERRE
Une délégation d'ouvriers anglais, représentant
plusieurs centaines de syndicats et de coopératives,
a été reçue à la Bourse du travail de Paris par plu-
sieurs milliers de travailleurs français. Les ouvriers
anglais venaient déclarer à leurs camarades français que
malgré les excitations de la presse chauvine doutre-
Manclie il y a là bas, de l'autre côté du détroit, bon
nombre de travailleurs qui détestent la guerre et qui
n'éprouvent pour le reste du prolétariat que des senti-
ments de fraternité. Ces bonnes et réconfortantes
paroles ont été acclamées comme elles le méritent.
C'est mi signe des temps nouveaux, qui sont proches,
que cette nausée de sang qui saisit la partie la plus
saine et la plus consciente du prolétariat universel, au
moment précis où nos classes dirigeantes, celles de
France, d'Angleterre et des autres pays, commettent au
Transvaal, en Chine, aux Pliilippines, au Soudan et
ailleurs les atrocités que vous savez. « Assez de sang !
à bas la guerre ! » voilà ce que signifie cette simple et
touchante démarche d'une partie du prolétariat anglais î
Un jour viendra, chacun le pressent aujourd'hui, où
les prolétaires ne se '.-ontenteront pas de ces manifes-
tations élo(juentes, mais platoniques. _
Un jour viendra où quand des troupes de soudards
partiront pour aller égorger des Boers, des Chinois ou
des nègres, sur leur roule, à chaque station du chemin
de fer, jusque sur le quai du port d'embarquement, les
travailleurs organisés et conscients leur crieront à la
48
NOS INTERETS EN CHINE
face : « A bas la guerre ! Vivent les Chinois! Vivent les
Boers ! »
Un jour viendra où les travailleurs, au lieu de faire
seulement la grève pour défendre leurs salaires, la pro-
clameront pour entraver le départ de ces expéditions
de flibustiers, et où les chauffeurs et mécaniciens des
paquebots refuseront de conduire sur les champs de
bataille asiatiques ou africains cette triste chair à
canon.
Un jour viendra où, à la menace d'une déclaration de
guerre en Europe, dans tous les pays le prolétariat se
dressera et criera à la face de ses maîtres : « Si vous
déclarez la guerre, nous commençons la guerre civile, la
Révolution sociale ! S'il faut risquer sa peau, s'il faut
faire la guerre, nous ne la ferons pas aux prolétaires
des autres pays, nos frères; nous la ferons à la classe
qui nous exploite I »
Ce jour-là, la guerre de nation à nation aura vécu.
Et quand ce jour arriver a-t-il ?
Il arrivera, prolétaires des champs et des villes,
quand vous le voudrez, quand une minorité énergique
se trouvera parmi vous qui le voudra résolument.
NOS INTÉRÊTS EN CHINE
Ouvrier français, les journaux et les gens bien pen-
sants te diront :
— Allons en Chine; obligeons les Chinois à nous
laisser construire chez eux des voies ferrées, et exploi-
ter leurs mines. Plus nous introduirons en Chine de
matériel de chemins de fer, plus nous importerons de
rails, de locomotives, de machines de toutes sortes,
49
Gustaçe Hei'çé
plus lu auras de travail à l'usine, plus tes salaires s'élè-
veront.
Et moi je te dis :
— Il y a là-bas, en Chine, 400 millions d'habitants
habitués à se contenter pour toute nourriture d'une
poignée de riz et d'une pincée de thé ; un salaire de
quelques sous peut les faire vi>Te; les capitalistes
d'Europe, s'ils s'établissent en maîtres là-bas, y trou-
veront une main-d'œuvre à ion marché, à vil prix. Ils
bâtiront là-bas des usines qui, avant peu, inonderont
les marchés d'Europe de produits à bon marché :
machines, outils, tissus. Et les manufactures d'Europe,
tuées par la concurrence, se fermeront peu à peu; et
les chômages commenceront pour toi et les maigres
salaires. Ouvrier français, veux-tu que la France fasse
la guerre aux Chinois?
Paysan français, les journaux cl les gens bien pen-
sants te diront :
— C'est ton intérêt aussi que la France se crée des
débouchés en Chine ; plus les gros financiers français
et les gros manufacturiers français seront riches, plus
les ouvriers dos villes auront du travail et seront à
l'aise, plus le bien-èlro général sera grand et le lien avec.
Et moi je te dis :
— Les gros usiniers et les gros linanciers peuvent
s'enrichir et tu n'auras pas un sou de plus en poche.
Une guerre en Chine, loin de t'enrichir, ne pourra
qu'augmenter les inqxMs, déjà si lourds, qui pèsent sur
toi ; toutes les guerres coûtent cher, toutes finissent
par des emprunts et des augmentations d'impôts. Ne le
Irouves-tu pas déjà assez, chargé? Paysan français,
veux-tu que la France fasse la guerre aux Chinois?
5o
EMBARQUEMENT POUR LA CHINE
Ouvrier français, paysan français, les journaux et les
gens bien pensants te diront :
— La France, seule des grandes nations, ne peut pas
se désintéresser de la question de Chine ; si les autres
s'agrandissent là-bas, elle doit aussi réclamer sa part;
la France doit tenir son rang dans le monde ; noblesse
oblige.
Et moi je vous dis :
— Quand les troupes européennes auront vaincu les
Chinois, les gouvernements anglais, russe, allemand,
français, japonais voudront chacun avoir les meilleurs
morceaux du gâteau ; ils ne se mettront pas facilement
d'accord et alors ils se battront ; tôt ou tard, soyez-en
sûrs, peut-être bientôt, ces affaires de Chine amèneront
de terribles guerres en Europe, et c'est vous qui, à votre
tour, serez conduits à la boucherie ? Ouvrier français,
paysan français, voulez-vous que la France fasse la
guerre aux Chinois ?
Donc, dimanche, on embarquait à Marseille de la
chair à canon pour l'abattoir chinois. Ils étaient là
quatre cents malheureux à qui, dès leur bas âge, dès
l'école primaire, on a dépravé le sens moral en exaltant
devant eux tous les traîneurs de sabre, genre Napo-
léon, qui ont ensanglanté l'Europe sous l'uniforme fran-
çais; à dix-huit ans, ils se sont enrôlés comme engagés
volontaires dans les troupes de la marine pour imiter,
selon leurs moyens, ces héros du vieux temps; à moins
que ce ne soient tout simplement de pauvres prolé-
taires, ignorants et inconscients, qui, crevant de faim
chez eux, sont entrés à la caserne, qui leur procurait du
moins une pitance régulière. A leur tète, quelques dou-
5i
Gustave Hervé
zaines d'officiers, tous plus décorés et plus empanachés
les uns que les autres, qui ont embrassé la noble profes-
sion des armes, pour les mêmes motifs, ou plus souvent
encore pour avoir un métier honoré, un uniforme bril-
lant et bien vu des femmes.
Vous croyez peut-être qu'on les a embarqués dis-
crètement, sans bruit, de nuit, comme des bourreaux
qui vont exécuter la sale besogne de mettre à la raison
des gens qui ne sont pas dans leur tort? Pas du tout.
Toute la ville était en fête en leur honneur; les femmes
leur jetaient des paquets de tabac et de cigarettes; les
lîonnnes hurlaient, avec leur accent méridional, de for-
midables « ^'ive l'armée ! » Le président de la Répu-
blique lui-mùme, assisté du ministre de la marine,
s'était dérangé de Paris exprès pour leur porter les
adieux du pays, et quels adieux I II parle aussi bien
que Tempereur Guillaume, notre président I Le refrain
que le kaiser allemand avait entonné au départ des
troupes allemandes, avec des paroles féroces (jui ont
scandalisé tant de gens, l'auguste Loubet l'a repris d'un
air plus paterne, mais au fond il n'a pas tenu un autre
langage: lui aussi est venu nous parler de nos droits
violés! des lois essentielles de la civilisation violées
par les Chinois! lui aussi a éprouvé le besoin d'exciter
à la vengeance ces soudards (pii ont pourtant si peu
besoin d'être excités à la violence. « Ils ne reviendront
pas, s'est-il écrié, sans leur avoir intligé un châtiment
exemplaire.» Seul, au milieu de tous ces égarés, le
maire socialiste de Marseille, le citoyen Tlaissières, est
venu faire entendre quelques paroles de vérité et d'hu-
manité, mais avec quelle discrétion et quelle timidité
encore!
52 *
EMBARQUEMENT POUR LA CHINE
Avec la candeur immense et la grosse naïveté que nos
lecteurs doivent commencer à me connaître, j'avais
rêvé autre chose, j'avais rêvé, dans la bouche du pre-
mier magistrat de la République française, un langage
autre cpie celui de l'empereur allemand. J'avais rêvé
qu'il tiendrait aux troupes à peu près ce langage: «Mes
enfants, nos pères ont eu de graves torts envers les
Chinois ; ils ont commis contre eux de grands crimes ;
ils se sont introduits chez eux avec effraction, à main
armée, et Us les ont violentés. Les Chinois ont lini par
se révolter contre nos procédés; la vérité m'oblige à
confesser que leur insurrection est sainte et légitime.
« Dans leur légitime colère, ils assiègent à Pékin
l'ambassade française, où il y a des hommes et des
femmes qui ne sont pas responsables, plus que nous,
des brigandages de nos ancêtres. Vous n'allez là-bas
que pour les déli\Ter.
« Le gouvernement de la République est d'ailleurs en
pourparlers pour obtenir un sauf-conduit efficace pour
nos nationaux. En revanche, nous nous engagerons à
ne plus entrer en Chine contre la volonté des habitants ;
le gouvernement de la République espère de cette ma-
nière rendre votre intervention inutile et vous épargner
la triste besogne de combattre contre des gens qui ne
font que se défendre contre nos violences.
« Si par malheur nous ne réussissions pas à éviter un
conflit armé, souvenez-vous que même en Asie vous
devez respecter la \ie des femmes et des enfants, sou-
venez-vous que vous luttez contre des hommes envers
qui nous avons de graves torts. »
A défaut du chef attitré de la bourgeoisie, je rêvais
que ce serait le maire de Marseille, l'élu du parti socia-
53
Gustave Hervé
liste, qui donnerait à la France et au monde entier une
grande Icron de morale internationale. Je rêvais qu'il
s'abstiendrait de paraître dans le cortège officiel et
qu'il expliquerait à ses électeurs son attitude dans une
proclamation conçue à peu près ainsi : «Citoyens, le
parti socialiste, le grand parti des opprimés, qui rêvent
d'établir ici et partout le règne de la justice sociale, ne
saurait admettre que sous prétexte de civilisation les
armées de la République obligent le peuple chinois à
accepter par la force nos produits et nos mœurs.
« Il n'éprouve que de la pitié et de la honte pour les
machines humaines qui vont là-bas, par ordre, fusiller
des Chinois qui sont chez eux, comme sur un ordre de
leurs chefs ils fusilleraient impitoyablement n'importe
lequel de vos camarades en grève.
« La municipalité de Marseille s'abstiendra donc de
paraître dans le cortège officiel.
« Elle invite les socialistes marseillais à crier sur le
passage des soudards : a Vivent les Chinois ! A bas la
« guerre I »
Hélas ! ce n'était que des rêves î J'oubliais que M. Flais-
sières, qui est un homme arrivé, devait parler et agir
avec toute la réserve et toute la prudence des gens
arrivés, et qu'il n'aime pas l'esclandre. J'oubliais que
M. Loubet, qui est plus arrivé encore, n'a qu'une ambi-
tion : se maintenir en paix à l'Elysée, en désarmant les
nationalistes par ses avances; j'oubliais qu'il n'allait
à Marseille que pour leur faire sa cour, pour obtenir du
baron Chrisliani (ju'il respecte désormais son chapeau,
pour obtenir surtout des oHiciers de Monlélimar qu'ils
ne recommencent pas à pisser en corps contre sa
maison.
64
AU CONSEIL GÉNÉRAL DE L'YONNE
Notre Conseil général est composé de radicaux pour
qui toute la question sociale se confond avec la ques-
tion cléricale. Un radical, par le temps qui court, c'est
tout simplement un anticlérical, quelquefois même c'est
tout au plus un mangeur de prêtres. Enlevez au clergé
le droit d'enseigner, expulsez les congrégations, et vous
verrez que tout ira pour le mieux dans la meilleure des
républiques : voilà toute la solution radicale! Ces
réflexions me sont suggérées par la dernière manifes-
tation anticléricale de notre Conseil général. Pom' nos
conseillers, la seule cause de la guerre de Chine, ce
sont les missionnaires : donc, qu'on laisse les mission-
naires se débrouiller comme ils pourront avec les indi-
gènes qu'ils veulent convertir et qu'en aucun cas on ne
leur prête main-forte pour leur propagande.
« Considérant que la guerre actuelle prend le carac-
tère des guerres de religion qui sont la honte de l'huma-
nité et que le poids le plus lourd est supporté par la
démocratie qui paie de son sang et par des impôts dis-
proportionnés le fanatisme et l'avidité des missionnaires,
le Conseil demande que les missionnaires soient laissés
à eux-mêmes et chassés de toutes les colonies fran-
çaises où ils sont au milieu de populations crédules un
élément de troubles et de discordes, encore plus dan-
gereux que pour la métropole. »
Parfait! Que les missionnaires, qui sont souvent de
très braves gens et des gens très braves que je respecte
malgré leur crédulité, aillent dans les pays lointains à
leur corps défendant. Ils prétendent — et beaucoup
55
Gustave Herçé
disent vrai — qu'ils ne craignent pas le martjTe; si
dans leur apostolat ils le rencontrent, ehl^ien! qu'ils
aillent au ciel tout droit, nous n'y voyons aucun incon-
vénient, mais de grâce, qu'ils meurent en paix et ne
viennent pas nous demander ni notre argent ni notre
peau pour les sortir du pétrin ! Là-dessus, nous sommes
tous d'accord avec le Conseil général.
Mais vraiment c'est se moquer du monde que d'attri-
buer aux missionnaires toute la responsabilité de la
crise actuelle! Voyons! l'ceuvre des missions catho-
liques en Chine date du seizième siècle et les guerres
contre les Chinois datent tout au plus du milieu du dix-
neuvième siècle! Ainsi, pendant trois siècles, les mis-
sionnaires ont sillonné la Chine, fraîchement accueillis,
parfois martyrisés, sans que jamais l'ancienne monar-
chie ait songé à intervenir. El vous croyez sérieusement
que c'est en notre siècle d'incrédulité croissante que les
gouvernements modernes auraient volé au secours des
pauvres martyrs ! Allons donc ! c'est une mauvaise
plaisanterie.
La protection des missionnaires n'a été pour eux
qu'un prétexte d'intervention : si on n'avait pas eu
celui-là on en aurait trouvé dix autres. La vraie cause
de cet enthousiasme subit des gouvernants de l'Europe
moderne à voler au secours des missionnaires et à les
venger, c'est tout simplement l'arrivée au pouvoir,
depuis un siècle, de la bourgeoisie capitaliste, mal-
tresse de la grande industrie, du grand commerce et de
la plupart des grands journaux quotidiens. Sous le
régime de concurrence acharnée qui nous étreint, il faut
à nos maîtres des débouchés lointains pour leurs pro-
duits manufacturés, créés à vil prix par le machinisme
56
AU CONSEIL GENERAL DE L YONNE
moderne ; il leur faut de la matière première à vil prix
pour fabriquer à bon marché et soutenir la concurrence
de leurs rivaux; alors, ces messieurs saisissent toutes
les occasions — quand ils ne les font pas naître —
d'étendre par la force leur champ d'exploitation : les
guerres de Chine n'ont pas d'autre raison. Elles ont
donc pour cause profonde le rég-ime actuel de produc-
tion, régime de concurrence meurtrière pour tous,
régime de lutte à outrance entre les producteurs,
maîtres et ouvriers, régime de lutte à main armée pour
l'ouverture de nouveaux marchés. Rien ne fait mieux
sentir l'urgence d'une véritable organisation du travail
que ces continuels actes de brigandage qui sont la con-
séquence fatale du désordre et de l'anarchie du mode
de production actuel.
Mais ces actes de brigandage seraient beaucoup plus
difficiles à perpétrer, si la conscience publique n'était
pas empoisonnée par une religion aussi imbécile et
aussi sanglante que la religion catholicpie, je veux dire
la nouvelle religion des peuples modernes la religion
de la i^atrie. Cette religion que l'enfant apprend à
l'école et que les journaux bourgeois entretiennent dans
l'âge mùr, enseigne cette stupidité que tous les Français
forment une grande famille, qu'il faut aimer et défendre
tous les membres de cette grande famille, que leurs
intérêts sont communs, qu'ils ont un patrimoine com-
mun de gloire à défendre, qu'il faut toujours être prêt à
mourir pour l'honneur du drapeau et autres balivernes;
qu'il nous faut tenir notre rang dans le monde — sans
doute notre rang parmi les peuples de proie. Il n'y a
plus, après cette belle éducation, qu'à afl'ubler nos glo-
rieux soldats et leurs illustres chefs de culottes aux cou-
Gustave Herçé
leurs criardes, de plumets tapageurs : après avo
grisé la vue par des exhibitions carnavalesques, il ne
s'agit plus que de flatter Toreille par des musiques,
trompettes, cymbales et tambours; quand on a ainsi
inculqué, par tous les sens, par tous les pores, le
respect et l'admiration de l'armée, les maîtres n'ont
plus qu'à l'aire un signe, quand leur intérêt est en
jeu ; les soudards auxquels ils ont mis une arme
meurtrière à la main sont prêts à toutes les sales
besognes : fusillades d'ouvriers et d'ouvrières désar-
més comme à Fourmies et au François, extermination
de nègres et de Chinois coupables de se défendre contre
leur invasion.
Et les mères dont on envoie les fils aux boucheries
lointaines de hurler «Vive l'armée»! Et les ou^Tiers
contre (jui les mêmes soldats tireront demain si on lem*
en donne l'ordre, de hurler «Vive l'armée»! Et le
Conseil général de l'Yonne — radical naturellement —
d'envoyer à nos héroïques soldats qui viennent d'entrer
à Pékin l'expression de son aU'eclion et de son admi-
ration. Pouah!
A QUOI SERVENT LES ARMÉES PERMANENTES
Nous connaissions (h jà luni des façons d'employer
l'armée :
Nous connaissions l'armée que nos maîtres lancent
sur les nègres désarmés ou les jaunes pacifiques, pour
leur voler leur pays, quand ils ont besoin de se créer
de nouveaux débouchés ou de nouveaux marchés pour
leur commerce;
58
A QUOI SERVENT LES ARMEES PERMANENTES
Nous connaissions l'armée, école de discipline et
d'abrutissement, étouffant l'esprit d'initiative, de libre
examen et de révolte par une discipline de fer et des
exercices machinaux complétant ou remplaçant avan-
tageusement l'éducation de l'Église, faiseuse de rési-
gnés, d'esclaves ou de machines ;
Nous connaissions l'armée qui tire à bout portant sur
des grévistes désarmés, pour intimider la classe ou-
vrière, la glorieuse armée de Fourmies ou du Fran-
çois;
Ilappartenait au ministère de « défense républicaine »
— c'est ainsi que les gogos l'appellent — de vulgariser,
sinon de découvrir, un autre emploi de la troupe ;
l'autre jour, les chauffeurs et les soutiers de la Compa-
gnie transatlantique se mettent en grève au Havre ; la
Compagnie allait être obligée de capituler : vite l'escadre
arrive au Havre et les marins de l'État sont embarqués
d'office sur les paquebots; à Bastia, les déchargeurs du
port se mettent en grève : cette fois ce sont cent cin-
quante soldats d'infanterie qui viennent tirer d'embarras
la compagnie Fraissinet et opérer le déchargement de
ses navires ;
Jusqu'à quand les esclaves en uniforme continue-
ront-ils à se faire les fusilleurs ou les alï'ameurs de leurs
pères en blouse? jusqu'à quand se feront-ils les chiens
de garde de leurs maîtres? à quand les milices comme
en Suisse, redoutables pour la défensive, capables de
nous défendre contre les soudards et les rois voisins
mieux que ne l'ont fait nos professionnels en 1814,
en 1810, en 1870, mais impossibles à utiliser contre les
travailleurs, soit pour les fusiller, soit pour les affa-
mer?
50
DEUX CAS DE REFUS DE SERVICE MILITAIRE
EN HOLLANDE
Le journal anarchiste Les Temps Nouveaux conte
l'histoire de deux conscrits hollandais qui refusèrent
d'entrer à la caserne et de servir la patrie.
L'un d'eux, Wendt, est un chrétien qui a adopté les
doctrines de Tolstoi, le grand pliilosophe russe, sur la
non résistance au mal par la violence ; à la différence
de M. l'abbé Olivier, le brillant sernionnaire de la cathé-
drale de Sens, Wendt ne croit pas que depuis Jésus qui-
conque vit et combat au service de son pays soit un être
sacré, que le métier de soldat soit im «métier de Christ »;
il croit au contraire, comme j'avais l'honneur de le soute-
nir récemment avec preuves à l'appui à M. le Curé-
Archiprétre de Sens, que le Christ a formellement défendu
de tuer et qu'on ne saurait à la fois être un vrai chré-
tien et exercer le métier de tueur d'hommes. Consé-
quent avec lui-même, Wendt refusa de se laisser dres-
ser à tuer ses semblables. Pour lui prouver qu'il avait
tort, un conseil de guerre le condauma à mi an de
prison.
Sa peine commencée, son pasteur — Wendt est protes-
tant, je crois — vint le trouver et lui expliqua — ce que
j'ai eu aussi l'honneur d'expliquer ici même à M. l'abbé
Olivier — (ju'il y a deux fa(,'ons d'interpréter le sermon
sur la montagne ; que l'interprétation radicale n'est ni
la seule, ni la meilleure; (pi'onpeut, i)lus humainement,
et aussi logiquement, mlerpréter le commandement de
Jésus condamnant la violence et le meurtre en ce sens
qu'il ne faut jamais provoquer ni attaijuer personne,
mais qu'il n'est pas défendu d'user de la force pour re-
60
DEUX CAS DE REFUS DE SERVICE MILITAIRE
pousser la violence ;-que le cas de légitime défense n'est
peut-être pas inconciliable avec la parole divine ; que,
par conséquent, on peut, tout en étant chrétien, accep-
ter d'être soldat, à condition de ne pas se laisser em-
ployer à une agression contre autrui.
Wendt se laissa convaincre ; il adressa alors à la reine
ime requête pour demander sa grâce, mais comme déci-
dément il ne pouvait surmonter sa répugnance de chré-
tien pour le noble métier des armes, il sollicita et obtint
la faveur d'être incorporé dans les ambulanciers.
Je souhaite au christianisme, dégénéré et falsifié de
nos jours, beaucoup d'adeptes de la trempe et de la
valeur morale de ce chrétien hollandais.
L'autre cas de refus de service militaire est plus digne
encore de notre admiration. Le second réfractaire, du
nom de Bruin, est un véritable anarchiste. Beaucoup de
gens s'imaginent qu'un anarchiste est une espèce de
fou furieux qui passe sa vie à fabriquer des bombes à
l'usage des autorités constituées et même à l'usage des
particuliers qui lui déplaisent ; quant à l'anarchie, c'est
tout bonnement, aux yeux de ces gens bien informés,
une doctrine abominable qui prêche le vol, le viol et
l'assassinat. Ceux qui jugent ainsi l'anarchie et les
anarchistes me font l'effet des païens d'autrefois qui
croyaient que les premiers chrétiens étaient des gens
qui se réunissaient pour se livrer à des orgies et pour
manger des petits enfants.
Les anarchistes sont tout simplement des socialistes,
révoltés contre la sottise et l'iniquité de l'organisation
actuelle, et qui croient, comme les socialistes, que le
vrai remède à la douleur ou à la gêne presque univer-
selle, c'est une organisation nouvelle du travail qui
6i
IV
Gustave Hervé
mettrait le capital-terre, le capital-machines, et, en un
mot, tous les instruments de travail aux mains des pro-
ducteurs associés ; mais à la diirérence des socialistes
l)roprement dits, ils comptent pour opérer cette révolu-
tion sociale, fort peu sur rembrig^ademenl des masses
ouvrières et beaucoup sur l'énergie individuelle d'hom-
mes d'élite, assez audacieux pour dénoncer carrément,
sans ménag-er la chèvre et le chou, les misères et les
ignominies de la société actuelle, et surtout pour agir,
dès maintenant, conformément à leur idéal socialiste :
par la contagion do rexemple, par des actes retentis-
sants de révolte individuelle, ils espèrent attirer l'at-
tention des masses sur les hontes du régime actuel,
leur donner de mâles leçons d'énergie, éveiller chez elles
l'esprit de révoUe et de solidarité, et un beau jour les
entraîner à jeter bas, d'un formidable coup d'épaule,
l'organisation sociale actuelle.
Une telle doctrine, incontestablement, ne fait pas des
résignés et il est arrivé, dans ces dernières années, que
plusieurs anarchistes, qui avaient particulièrement
souffert dans leur chair on dans leur cerveau, des vices
de notre société, qui avaient trouvé cette société parti-
culièrement marAtre, sont sortis de la vie en claquant
les portes et en brisant les vitres. Mais les procédés
terroristes ne sont pas spéciaux aux anarchistes : tous
les partis, les catholirpies. les royalistes, les républi-
cains ont eu des exalti's (jni y ont eu recours à l'occa-
sion.
Ce qui e>.t propre à l'anarchie, c'est la conlianee
qu'ont ses adeptes dans l'action individuelle, c'est leur
passion à conformer leurs actes î\ leur idéal : « N'atten-
dez pas votre salut, disent les théoriciens de l'anarchie,
()2
DEUX CAS DE REFUS DE SERVICE MILITAIRE
ni d'un tribun éloquent, ni d'un politique habile, ni d'un
Parlement; le salut est en vous. » Dans ce journal-ci,
qui n'est pas anarchiste, je ne crains pas de dire que
les plus belles intelligences, les plus hautes consciences,
les plus belles activités du monde socialiste, c'est dans
les groupements anarchistes que je les ai trouvées.
Bruin est un de ces grands cœurs : convaincu que
notre organisation sociale est mauvaise et que l'armée
en est le plus ferme soutien, il a trouvé beau de refuser,
même au péril de sa liberté, le service militaire. Con-
damné avec Wendt à un an de prison, il a tenu bon. Il
fut élargi au mois de mai dernier, mais on s'empressa
de lui demander s'il était disposé maintenant, après
cette leçon, à accomplir son temps de service; il refusa
de nouveau et fut condamné cette fois, comme récidi-
viste, à une peine plus forte. Nous apprenons que dans
un accès de délire, provoqué sans doute par l'isolement
du régime cellulaire, notre pauvre camarade a tenté de
s'ouvrir une artère avec sa plume. Il vient d'être trans-
porté de la prison à l'hôpital militaire, où l'on a des
craintes pour sa raison et pour sa vie.
Que nos amis se rassurent; je ne vais pas leur pro-
poser de suivre l'exemple de Bruin : on n'a pas le droit
de donner de tels conseils, quand soi-même on a réussi
à échapper au service militaire par des moyens moins
héroïques; d'ailleurs, je ne suis pas sûr que l'héroïsme
de notre pauvre camarade hollandais n'eût pas été
mieux employé à organiser en liberté les groupements
antimilitaristes en vue d'un mouvement d'ensemble;
enfin, à donner de tels conseils, on risque le bagne,
dans la République française, et je désire y aller le plus
tard possible. C'est le souhait que je me suis présenté
63
Gustave Hervé
à moi-mûme le premier janvier dernier, de bon matin,
avant d'aller présenter mes vœux aux amis.
Mais si je n'ai pas le droit d'encourager qui que ce
soit à imiter l'exemple de Bniin. j'ai le devoir de faire
connaître à tous nos amis l'hcroïsme de notre frère
hollandais, pour qu'ils y puisent tous une leçon d'éner-
gie et de dévouement; j'ai le devoir de dire bien haut,
à la face de la bourgeoisie, que loin de le renier, nous
considérons Bruin comme un martyr de la grande cause
socialiste, et que son acte sublime exprime exactement
les sentiments que tous les vrais socialistes professent
pour les patries actuelles.
Un Sans-Patrie
Ces articles donnent exactement la mesure de ce que
faisait Hervé quand il travaillait dans l'Yonne.
Un professeur dans une école normale primaire du
Sud-Ouest nous écrivait récemment qu'il ne s'abonnerait
j)as à la troisième série de nos cahiers parce que ces
cahiers lui paraissaient moins indispensables que
*' Pages hbrrs " et autres j)ublications. Je suis ainsi
conduit à publier ici la lettre ouverte que f adressais à
M. Charles Guiejsse au commencement de l'année
scolaire et que lui-même a fort libéralement publiée
dans " Pages libres ".
Cahiers de la Quinzaine, 8, rue de la Sorbonne
Samedi 12 octobre 1901
Mon cher Guieysse
Nous avons des abonnés communs. L'un d'eux hésite
à s'abonner à la troisième série des cahiers, qu'il aime
beaucoup, parce que les cahiers, dit-il, ne lui profitent
qu'à lui seul.
Vous le connaissez; nous le nommerons pour la
commodité du récit le docteur Durand : médecin dans
un petit villag-e de la Brie, abonné à " Pages libres^',
il est venu vous voir au 16 de la rue de la Sorbonne,
où nous demeurions. Dans le petit village où il exerce,
parmi les paysans, les cahiers n'intéressent rigoureu-
sement que lui.
Est-ce une raison pour qu'il interrompe un abonne-
ment commencé au cours de la deuxième série? J'ai
peur qu'il ne s'abuse, comme la plupart de nos amis
communs, sur l'extension possible de la véritable
propagande.
Que dans un petit village il y ait un homme à qui les
cahiers profitent, c'est un résultat que ma modestie
trouve déjà considérable. Et s'il y avait beaucoup de
villages où les cahiers profiteraient même à un seul
homme, un tel résultat passerait nos espérances
d'aujourd'hui. Enfin si nos cahiers étaient brusque-
ment lus dans tous les villages de France, nous com-
mencerions à nous méfier, nous serions les premiers à
65 IV.
Charles Péguj'
nous méfier, parce que ce serait sans doute que nous
aurions dit des bêtises. Et non seulement nous aurions
de la méfiance, mais nous aurions peur, que cette
soudaine réussite universelle ne devînt dangereuse pour
la liberté, pour la variété de l'esprit français.
Laissons désormais ces rêves de despotisme déguisés.
Renonçons à tenter le coup de la grâce. Reconnaissons
que la conversion soudaine en masse est dans le
temps présent toujours grossière et causée par des
malentendus. Sachons que la propagande est soumise
aux lois ordinaires du travail, que l'on n'a rien sans
peine, — et sans peine lente. Sachons que la formation
d'un esprit n'est pas l'application d'une étiquette.
Habituons-nous à cette idée que d'avoir contribué à
former un seul esprit dans le monde est un résultat
déjà considérable. Nous ne sommes pas des grands
capitalistes d'esprits et de consciences. Nous ne sommes
pas des grands propriétaires d'honmies. Sachons pro-
céder par élaboration laborieusement lente. Sachons
nous adresser aux esprits individuels, aux consciences
personnelles. Soyons modestes.
Notre abonné comnum ne peut donner ses cahiers
à lire aux paysans. D'abord il peut, il doit leur donner
à lire le Jean Coste. Il a pu leur donner à lire les
Courriers de Chine, l'histoire d'Hervé, le Danton môme,
en les y aidant un peu, au besoin en les y aidant
beaucoup. Il peut leur donner à lire nos Mémoires et
Dossiers. Je m'en liens à ces quelques exemples, ne
voulant pas refaire ici mon catalogue.
Mais je veux pénétrer avec lui au cœur du débat. Je
sais qu'en effet la plupart de nos cahiers ne lui servent
qu'il lui. en ce sens que seul dans son village il peut
LETTRE A M. CHARLES GUIEYSSE
les lire. Et je maintiens que ces cahiers à extension
limitée ne sont pas moins indispensables.
Quand un instituteur a mis son brevet supérieur par
dessus son brevet simple, quand un professeur a mis
son agrégation par dessus sa licence, la première fois
qu'il se trouve devant un auditoire non figuré d'élèves,
il commence un nouvel apprentissage, l'apprentissage
de la réalité. Quand ensuite il continue son métier,
tout le monde sait qu'il faut^ qu'il se rafraîchisse
perpétuellement l'esprit. On aura beau avoir été reçu
premier au brevet supérieur; on aura beau avoir
amplement passé l'agrégation; même on aura beau
avoir scrupuleusement préparé ses programmes : celui
qui vivrait toute sa vie sur sa première préparation
professionnelle, celui qui referait perpétuellement les
mêmes leçons, qui resservirait perpétuellement les
mêmes cours, les mêmes notes, quand même ces cours
à l'origine auraient été les cours des meilleurs maîtres,
celui-là ferait bientôt des leçons de plus en plus mau-
vaises, raides, sèches, mortes. Celui-là s'encroûterait.
C'est la condition même et la loi de la liberté que
l'esprit ne puisse pas se répéter identiquement, que
toujours il faut qu'il se transforme, s'élabore, se
recommence, que la simple stagnation pour lui soit déjà
de la dégénération. L'esprit vivant obéit ainsi à la loi
générale de la vie. L'esprit ne peut pas échapper à
la loi de la vie; et l'enseignement ne peut pas échapper
aux lois de l'esprit.
Mais parmi tous les enseignements s'il y en a un qui
ne puisse pas échapper aux lois générales de l'esprit,
c'est bien cet enseignement dont la matière est la
variable humanité. Qu'un professeur de mathématiques
67
Charles Pégiij-
se tienne assez mal au courant, c'est moins grave.
Mais qu'un instituteur d'action ne se renouvelle pas
régulièrement, cela est inadmissible.
Je vais plus loin : n'y aurait-il pas quelque orgueil,
— venu du catholicisme? — à nous imaginer que nous
pouvons enseigner le prochain sans conmiencer par
nous enseigner nous-mêmes, cultiver le voisin sans
avoir commencé par nous cultiver nous-mêmes,
apprendre au concitoyen sans avoir commencé par nous
avoir appris à nous-mêmes. C'est une illusion dange-
reuse que de croire que l'on peut publier sans recevoir,
écrire sans lire, parler sans écouler, i)ro(luire sans se
nourrir, donner de soi sans se refaire.
Tout ce que nous savons, au contraire, do biologie
et en particulier de psychologie tend à nous démon-
trer, à nous confirmer ce que le simple raisonnement
faisait prévoir, que la perpétuelle déi)erdilion de la vie
et du travail exige une réparation perpéluelle. On ne
peut pas faire une leçon même honnite si on n'y pense
pas d'avance, ti chacpie fois. Nous savons tous que les
professeurs honnêtes préparenl, au moins en ce sens,
toutes leurs leçons. Mieux vaut une leçon moyenne,
exprès préparée, qu'une ancienne leçon meilleure, que
l'on sert sans la penser. Mais la préparation est rigou-
reusement indispensable quand on veut parler au
peuple, parce (pie cet auditoire est nouveau pour nous.
Les j)lus compétents, parce (pi'ils sont les plus hon-
nêtes, éprouvent le besoin de se repréparer ainsi. Ni
M. Gustave Lanson ne parlerait de Corneille, ni M. Ga-
briel Monod des croisades, ni M. Duclaux de la rage,
dans n'importe quelle Université populaire, sans y avoir
pensé. Nous savons tous comme est désagréable, dans
08
LETTRE A M. CHARLES GUIEYSSE
une leçon qu'on écoute, la lecture de vieilles notes, et
comme elles y font l'effet d'un poids mort.
La réparation organique, la reconstitution mentale
est surtout nécessaire pour ceux de nous qui vivent
isolés. Dans les compagnies la conversation commu-
nique déjà les éléments d'une réparation automatique
inaperçue. Mais c'est justement parce que le docteur
Durand n'a personne à qui, autour de lui, communiquer
les cahiers, que je connais qu'il n'a personne aussi,
autour de lui, de qui recevoir ce qui pourrait provisoi-
rement lui tenir lieu des cahiers. Je le lui demande en
toute sincérité : a-t-il reçu dans les années de son
apprentissage un enseignement assez vaste, assez
surabondant, assez éternel, et pour tout dire assez
surhumain, ou a-t-il en soi-même une source originelle
assez redondante, assez surhumaine aussi, pour parler
utilement aux paysans, aux ouvriers sans garder par
l'intermédiaire de nos cahiers communication et cau-
serie avec vous et avec M. Sorel, avec Antonin
Lavergne ou Romain Rolland, avec Lagardelle ou
Bernard Lazare, avec Deshairs ou Lionel Landry, avec
Jean Deck ou Pierre Quillard, avec Jaurès ou les
adversaires de Jaurès.
Il ne faut pas qu'il y ait de malentendu parmi nous
sur ce qu'il y a d'urgent. Ce qu'tt y a d'urgent, c'est
de savoir ce que l'on dit. Ne recommençons pas le
bourgeois pressé qui crie à son cocher : Allons, roulez,
cocher, ventre à terre. — Mais monsieur, où allons-nous ?
— Roulez, roulez toujours, nous verrons tout à l'heure,
je vous le dirai en route. Ce qu'il y a d'urgent, c'est
de prendre son temps, c'est de ne pas bafouiller, de
réfléchir, de penser, de voir, de prévoir. Ce qu'il y a
69
Charles Péguj'
d'urgent, c'est de faire une heure de métaphysique et
deux heures de morale par semaine. C'est de faire des
retraites sur soi-même, avant et après de parler aux
paysans. Savoir ce que l'on dit, savoir ce que l'on fait,
savoir où l'on va. Tourner sa langue avant que de
s'en servir. Se cultiver l'esprit, pour qu'il rapporte, parce
qu'il faut parler pour dire, et non pas dire pour parler.
Il ne faut pas qu'il y ait de malentendu parmi nous
sur ce qui est bourgeois. Ne faisons pas de fausse
économie. Evitons les épargnes fausses, qui reviennent
cher. Ne pas lire avant de parler, pour gagner du
temj)s, ne pas acheter le livre de fond pour gagner de
l'argent à la brochure de propagande, c'est mal admi-
nistrer son temps, c'est mal administrer sa finance.
Au fond c'est faire un mauvais calcul. N'éliminons pas
le trois cinquante. N'oublions pas qu'un sou de journal
par jour fait dix-huit francs vingt-cinq au bout de
l'année. Surtout ne laissons pas dire que les livres
sérieux ne sont bons que pour les bourgeois, car alors,
mon cher docteur, il faudrait être bourgeois, vu que
l'humanité n'est pas faite afin de réaliser le socialisme,
et que c'est nous au contraire qui faisons le socialisme
afin de réaliser l'humanité.
Je ne crois plus, mon cher docteur, aux hommes pres-
sés. Tous les affaires, tous les afiblés, tous les rapides
que j'ai connus n'ont jamais rien produit à ma connais-
sance ; mais il m'a été donné d'approcher quelques-uns
des hommes (|ui produisent le plus de travail ouvrable.
Soyez assuré, docteur, qu'ils ne courent pas au pas
gynmastique. Pour m'en tenir aux mêmes exemples,
M. Lanson parle avec douceur et lenteur, M. Gabriel
Monod avec lenteur et gravité, M. Duclaux, s'il parle
LETTRE A M. CHARLES GUIEYSSE
un peu vite, c'est son débit naturel, et non pour se
dispenser de penser à ce qu'il dit.
Surtout évitons de laisser croire cpie l'art, la philo-
sophie et la science est faite pour les bourgeois, et que
la seule propagande est faite pour les socialistes.
Avant de propagander, il faut savoir un peu ce que l'on
propagandera. Si nous laissons aux bourgeois tout le
travail supérieur de l'humanité, ce travail sera fait
bourgeoisement, c'est-à-dire mal, et nous n'aurons gardé
pour nous qu'un travail décapité. L'intérêt commun
de l'humanité laborieuse et de l'opérariat humain exige
au contraire que ce soient les socialistes qui fassent,
tant qu'ils peuvent, le travail supérieur de l'humanité.
Il faut donc justement que ce soit nous qui lisions
les documents, les études et contributions, les œuvres
qui ennuieraient les paysans et les ouvriers. Si les
seuls bourgeois les lisent, outre qu'ils n'en seront pas
bons lecteurs, comme ils garderont pour eux ce qu'ils
auront lu, rien de ce qu'il y a de mieux dans l'humanité
ne passe aux paysans, aux ouvriers. Si nous lisons,
nous, il en passera toujours quelque bien. Ne croyons
pas que la seule transcription, le seul décalque des
connaissances ait des résultats. Ayons l'esprit plus
libre. Il n'est pas indispensable que la connaissance
reçue ait son application immédiate. La nourriture de
l'esprit est à plus longue échéance. Elle est aussi à
élaboration plus souple. Il ne s'agit pas qu'on reçoive
en son esprit des connaissances d'art, de philosophie ou
de science, et qu'on les transvase, toutes crues, dans
l'esprit du paysan. Ni les opérations de la vie corpo-
relle, ni à plus forte raison les opérations de la vie
mentale ne sont aussi grossières. Un élément reçu ne
71
Charles Pégu)-
ressortira que dans quinze aiis, et quand il ressortira,
qui le reconnaîtrait? L'esprit l'a décanté, analysé, com-
posé, travaillé, filtré, parce que l'esprit vit.
Je ne veux pas, mon cher Guieysse, traiter ici des
questions de nîéthode que les cahiers sont justement
faits pour trailer, autant qu'on traite les questions.
Mais nous serions peines, vous et nous, que l'entente
amicale si heureusement instituée entre nos deux
administrations n'eût pas comme un reflet parmi nos
amis communs.
Je demeure
Votre abonné
Charles Péguy
Kous publierons dans un prochain cahier la réponse
ouverte que fai reçue de M. Charles Guieysse à la
distinction que fai reconnue entrée renseignement
primaire et l'enseignement supérieur.
Xous Ui'ons eu par les soins de Léon Deshairs une
photographie de Tolstoi et Gorki se promenant ensemble
à lasnaia Poliana. Cette photographie a été prise par
une des filles de Tolstoi. Elle a été communiquée à
Deshairs par le docteur Schlepianoff. Xous l'avons faii
reproduire à trois cents exemplaires. Xous la vendons
deux francs.
Nous publierons bientôt une lettre inédite de Tolstoi,
adressée à Romain Rolland.
Le Gérant : Ciiaiilks rKOiv
Ce cahier a OU- composé cl tiré nu Inrif dos ouvriers syndiqués
luPHiMKRiE DE ScKcsNES ^L. Paten. aJniinistratcuTi, 9, rue du l'unL — 5311
) \
C .
Nous n'avons pas annoncé beaucoup de livres depuis
le conunencenieiit de la troisième série. Nous n'avons
pas eu de place. Et il ne paraissait rien. Nous sonnnes
aujourd'hui forcés d'annoncer en bref j)lusicurs livres.
Nos abonnés en profiteront pour faire des commandes
globales.
Chaules Seigxobos. — La méthode historique
appliquée aux sciences sociales, un volume de la
liibUotlièqiie générale des sciences sociales, chez Alcan.
Les volumes de cette collection sont cartonnés à
l'ang-laise et marqués 6 francs
Emile Duclalx. — L'hygiène sociale, un volume
de la même collection.
Nous publierons au moins la préface et la table de ce
livre.
Gustave Laxsox. — L'Université et la Société
moderne. Armand Colin, 122 pages i franc 5o
Nous publierons au moins la [)réface et la table.
Pierre Kropotkine. — Autour d'une Vie, mémoires
traduits par AIM. A. Martin et F. Leray, un volume de
530 pages, Stock * 3 francs 00
.1 date/' du //rernier Janvier IQO'J le Mouvement
Socialiste ira demeurer 10, rue Monsiew-le-P rince ; il
paraîtra tous les samedis, sur ^8 pages: le numéro
coûtera ^o centimes, V abonnement 10 francs pour la
France et la Belgique, 1 2 francs pour les autres pays.
Quelques-uns de nos abonnés- ont pu être indisposés
par- le premier numéro de Jean-Pierre. Moi-même Je
regrette f/uUl y ait eu dans ce numéro cinq meurtres au
moins : un disciplinaire, deux j)etits cochons, un loup, et
une oie. Mais nous répéterons jtour .Jean-Pierre ce que
nous avons dit si souvent pour le MouvenuMil Socialiste,
/)oui' (( Pages libres », j)ou/' la Bibliothèque Socialiste,
/)our les cahiers. Au.\' hommes de bonne volonté qui se
proposent de travailler proprement, le public doit
ouvrir un large crédit. .J'ai lu dans le deuxième numéro
de Jean-Pierre u/i corde excellent d'Andersen.
Au moment où nous mettons sous presse, on nous
annonce que M. Lapicque est suspendu poui' six mois.
M. Leygues poursuit sur les universitaires l'avantage
(pie les polH'iciens lui ont conféré.
Xous avofis donné le bon a tirer après corrections /jouj-
deux mille si.x cents exemplaires de ce cinquième
cahier le Jeudi i f/ décembre j i^o i .
Jcaii-Piorre a ciioisi dann te catalogue de cette année
les liK^res d'étrennes sni\'nnis. Cea h\'res sont en K'ente à
la librairie des rahiers.
Contes de Perrault, un volume illusiré.
broclié 3 francs
relié 4 francs
Stf.inlk.n. — Des chats, images sans paroles.
allmni (i francs
Stki.\m:.\. — Contes enfantins, (iessins.
all>uni i francs ;x»
Cmuistopmi.. — La Famille Fenouillard. — L'idée fixe
du savant Cosinus, alhunis liunioristiciues. en cou-
leur. rhjKjue album relié lo francs
lliMJi Haiskh. — L'Or, illustré, broché lo francs
1!. A\ i:\AiU) (liaduction en Iranvais (1<^). — Les Contes
d'Andersen, illuslralions de Ha.ns Hi :«;.m:h.
carlouné i5 francs
Ji AN (iiiAvi:. — Les Aventures de Nono, illuslré.
lndché '\ francs .*)<•
!•;. Ui.i.i rs. — Histoire d'une montagne, illuslré.
hroelié .4 francs 5o
carlonné (l francs
\]. Hi:<:i.i s. — Histoire d'un ruisseau, illustré.
hroclié 4 IVîtm's 5<)
cartonné (i francs
\ Hn.i.i i-i.K-Drc. — Histoire d'une maison, illustré.
l>roelié I francs .>o
carlonné (i francs
\Ku.i I T-i.ii-Drc. — Histoire d'un dessinateur, illustré.
broc lu' I francs .m>
carlonné (l francs
Li:<»N Toi-sn»!. — A la recherche du bonheur.
hroclié i francs
Ciiaui-is 1):(:ki:.\s. — Contes de Noël.
broché i franc
Cil Mil. i> DicKi.Ns. — David Copperfield, a volumes.
cluujue volume 1 franc
(iiiMti.rs DicKi \s. — Nicolas Nickleby, 2 volumes.
cha(]ue volume 1 fram*
(jiAiii.is Nnnii.H. — Trésors de fèves et fleur des
pois. broclK" I franc («ô
carloimé 2 francs -j.*)
I*. lu. Ml >si r. — Monsieur le Vent et Madame la
Pluie. broché i franc (».">
foM 1 rn. — Pour amuser les petits ou Les joujoux
que l'on peut faire soi-même, texie et «lessins en
couleur. album '\ francs .h»
I oM Ini . — La science amusante, trois volumes.
chacun "^ fran«^
SIXIÈME CAHIER DE LA TROISIÈME SÉRIE
JEAN HUGUES
A l'ouvrier Jean Allemane
la GFéVe
CAHIERS DE LA QUINZAINE
paraissant vingt fois par an
PARIS
8, rue de la Bonbonne, au rez-de-chaussée
En vente à la librairie des eahiers :
Romain Rolland. — Aërt, tlranio en liois actes,
roprésontt' sur lo llu'àtre de 1 CKuvre le 3 mai i8<)8,
éditions do la Jieviie d'Art dramatique 3 francs
RoMALN Rolland. — Les Loups. — Morituri, drame
en trois actes, représenté sur le théâtre de l'Œuvre le
i8 mai i8t)8^ éditions de Georges Reliais 3 francs 5o
RoMALN Rolland. — Le Triomphe de la Raison,
drame en tntis actes, représenté sur le théâtre de
r(Kuvre le ji juin i8()t), éditions de la lievue d'Art
dramatique 3 francs
RoMALN Rolland. — Danton, drame en trois actes,
épuisé dans les éditicms de la Jîevue d'Art dramatique,
représenté au Nouveau-Théâtre, le -ji) décend>re h^m»,
par le Cercle des l']sch(>liers, et le 3<» décend)re i«K'o, par
le TIk àtre Civicpie. sixième cahier de la deuxième
série, éditions des cahieis 3 francs
Les cahiers publieront dans leur troixirme série
Romaln Rolland. — Le Quatorze Juillet, drame
en trois actes.
Ia's eabiers ont /niNir dans leur deuxième série
Antomn I,am.h(;ni.. — Jean Coste ou l'Instituteur
de village, mm pommim 3 IVanes .'>«»
d'est jxir une erreur de Jeunesse que le CollineMv
déhile. de Jérôme et Jeun Thuraud, a été marqué
d'abiu'd un frane, et que les Loups, ^/e linmain liolland.
dru me en trois actes, ont été marqués deu.x fra/ws.
\ous restons encore au-dessous de leur valeur commer-
ciale en marquant à nouveau le Coltineur déhile deux
francs et les |,nups trois francs cinquante.
LA GRÈVE
La pièce que l'on va lire pouvait agréablement se
nommer la Grève des Forgerons. On eût ainsi réhabilité
un titre que M. François Coppée a fortement compromis.
L'auteur, qui est un homme sérieux, s'est refusé cette
fantaisie. Il a gardé le titre simple et général. Il a
gardé le titre classique.
En un temps où l'on veut nous faire accroire que le
romantisme est plus avancé que le classique, nous
devons en effet noter que cette pièce particulièrement
contemporaine est exactement classique. J'entends par
là que l'auteur n'a rien fait pour épater le bourgeois.
Les personnages viennent quand ils ont à venir, et non
quand ils ont à faire un effet de venue ; ils parlent pour
dire, agissent pour faire, paraissent comme ils sont, ils
ne paradent ni ne déclament ni ne posent ; ils ne quêtent
pas l'applaudissement; tout se passe, en un sens,
comme si le spectateur n'était pas là.
Je ne veux pas entrer incidemment dans le grand
débat du classique et du romantique, du classique
humain et du romantique bourgeois. Mais dans les
limites où l'on va nous poser le problème, si l'on veut
accabler pour les besoins de la politique Racine sous
Hugo, Andromaque sous Hernani, et Phèdre sous Ruy
Blas, nous en tenant donc aux tragédies classiques
français(îs et aux drames romantiques en français, nous
V
f.'
sixième cahier de la troisième série
devons constater que le classique se connaît à sa sin-
cérité, le romantique à son insincérité laborieuse. Au
moins en ce sens, la Grève est proprement classique.
Ce qui fait le classique n'est pas la matière traitée, ce
n'est pas le génie ou le talent, c'est la forme d'art. Jean
Hugues a traité un sujet que Racine ou Molière n'avaient
pas accoutumé de traiter. Mais sa forme dramatique
est la forme de Racine et la forme de Molière. Comme
eux il est simple, comme eux il est général, comme eux
il est sincère, comme eux il évite les confusions, comme
eux il s'en tient à quelques personnages, parce qu'aus-
sitôt après on ne sait plus ce que l'on dit.
L'auteur de la Grèce est instituteur à Paris. A ^Tai
dire on le définit peu quand on dit qu'il est instituteur.
Il a tout le caractère, tout le talent d'un excellent gamin
de Paris. La Grève s'en ressent très heureusement.
Mais justement parce qu'il pouvait avoir la tentation
de quitter sa tache, il est bon de noter qu'il est institu-
teur et qu'il fait son métier. J'espère qu'il n'est pas
candidat à la révocation. Continuant son métier et
publiant des œuvres sérieuses, il travaille plus utile-
ment pour la justice, pour la vérité, pour la liberté,
qu'en faisant du scandale, de l'agitation, de la politique.
Il vient d'écrire un acte. Je lui ai demandé ce nouveau
manuscrit.
La preuve que la Grève est bien faite, classique,
sincère, c'est que tous les problèmes aujourd'hui posés
de la grève réelle se posent aussi bien de la grève ainsi
représentée. Les trois actes que l'on va lire ne compo-
sent pas une pièce à thèse. Ils ne présentent que le
perpétuel tlième de la réalité.
/
la Grèoe
Le texte était difficile à établir. Il est évident que
pour la représentation les personnages doivent parler
ouvrier et paysan. Nous n'avons altéré le français de la
typographie que dans la mesure où cela était indispen-
sable. 11 y aurait une espèce d'all'ectation à traduire en
typographie touteé les nuances du parler populaire
quand il ne s'agit pas de patois proprement dits. Les
altérations typographiques sont beaucoup plus désa-
gréables au regard que les altérations ou les aliénations
parlées ne sont désagréables à l'ouïe. Les acteurs feront
le nécessaire. Us obtiendront un parler populaire non
pas en >Tilgarisant le parler littéraire, mais en imitant
le parler populaire lui-même.
SIXIÈME CAHIER DE LA TROISIÈME SÉRIE
JEAN HUGUES
A V ouvrier Jean Allemane
la Gré^e
ÉDITIONS DES CAHIERS
PARIS
8, rue de la Bonbonne, au rez-de-chaussée
Cette pièce a été représentée pour la première fois le
samedi 3 novembre 1900, sur la scène de L'Émanci-
pation, Université Populaire du quinzième arrondisse-
ment. Les rôles ont tous été tenus par des ouvriers.
MmesLATOUR, femme de Latour. M"es Château, étudiante.
Bajoie, femme d'ouvrier. . . Giry, étudiante.
MM. Latour, ouvrier MM. Grisier, employé.
GuÉRiN, ouvrier Repiquet, ouvrier aux Tabacs»
Lantier, frappeur Martin, électricien.
Mautard, forgeron Paul Aubriot, employé.
Le Parisien, ouvrier Daunay, ouvrier bijoutier.
L'orateur, ouvrier méca-
nicien Pinto, employé.
RoLLET, débitant Martin, électricien.
Le paysan Ducocq, ouvrier en écaille.
BoNTEMPS, tourneur Engrand, courtier.
Gros-Jean, ouvrier Francfort, employé.
Godefroy, ouvrier Franckel, serrurier.
Ouvrières : M"es Château, Giry.
Ouvriers : MM. Huchet, électricien; Launay, mécaoicien;
Moutard, employé.
Décors montés par les mêmes camarades.
La troupe théâtrale de L'Émancipation ne fournissant
pas un nombre suffisant de personnages, les camarades
nommés plus haut se sont courageusement multipliés.
L'auteur est heureux d'avoir trouvé de tels collabo-
rateurs.
1.
PERSONNAGES DU PREMER ACTE
LATOUR, ouvrier.
GUÉRIN, ouvrier.
LANTIER, frappeur.
Pkrk MAUTARD, forgeron.
Lk Parisien, ouvrier.
Madame LATOUR, femme de Latour.
Madame BAJOIE, ouvrière.
Quatre ouvriers parlant.
Quatre ouvrières parlant.
Un enfant.
Un cribur public.
Ouvriers et ouvrières personnai^es muets.
La pièce se passe dans une i'illc industrielle de province.
De gauche adroite: au fond petit lit. armoire, lit. tapis
devant; au premier plan, à pauche la cheminée, à droite la
fenêtre, un peu à gauche table ù repasser; chaises.
ACTE PREMIER
CHEZ LATOUR
Chambre d'ouvrier, ornée de quelques images et de
boules de verre étamées. Haute cheminée de campagne
avec poêle. Au lever du rideau les mères Bajoie et Latour
causent près de la fenêtre, à droite. La mère Bajoie est
assise, un panier à ses i^ieds. La mère Latour met la table
pour son mari et pour elle.
Madame Bajoie. — Jamais je ne lai vu aussi
saoul; il était plein; plein comme une courge, avec
des yeux î... Quand il est arrivé, je me suis dit :
«Ma petite mère Bajoie, attention, gare au grain ;
plus souvent cpi'il coucherait dans mon lit quand il
se met danscet état. » Il a voulu faire le cascadeur...
je l'ai poussé un peu rudement et il est tombé sur le
carreau... Et ma foi, il s'y est endormi, quasi un
grand veau.
Madame Latour. — On a bien de l'ennui quand
un homme se poivrotte.
Madame Bajoie, l'interrompant. — Pour ça, oui, le
vôtre est si convenable, il ne boit que de leau, et
poli, que vous en êtes bienheureuse.
PERSONNAGES DU PREmER ACTE
LATOUR, ouvrier.
GUÉRIN, ouvrier.
LANTIER, frappeur.
Pkrk MAUTARD, forgeron.
Lk Parisien, ouvrier.
Madamk LATOUR, femme de Latour.
Madame BAJOIE, ouvrière.
Quatre ouvriers parlant.
Quatre ouvrières parlant.
Un enfant.
Un cribur public.
Ouvriers et ouvrières personnages muets.
La pièce se passe dans une iiUe industrielle de province.
De gauche à droite : au fond petit lit. armoire, lit. tapis
devant; au premier plan, à j,'auclie la cheminée, à droite la
fenêtre, un i)eu à gauche table à repasser; chaises.
ACTE PREMIER
CHEZ LATOUR
Chambre d'ouArier, ornée de quelques images et de
boules de verre étamées. Haute cheminée de campagne
avec poêle. Au lever du rideau les mères Bajoie et Latour
causent près de la fenêtre, à droite. La mère Bajoie est
assise, un panier à ses pieds. La mère Latour met la table
pour son mari et pour elle.
Madame Bajoie. — Jamais je ne Tai vu aussi
saoul; il était plein; plein comme une courge, avec
des yeux!... Quand il est arrivé, je me suis dit :
«Ma petite mère Bajoie, attention, gare au grain ;
plus souvent qu'il coucherait dans mon lit quand il
se met danscet état. » Il a voulu faire le cascadeur...
je l'ai poussé un peu rudement et il est tombé sur le
carreau... Et ma foi, il s'y est endormi, quasi un
grand veau.
Madame Latour. — On a bien de l'ennui quand
un homme se poivrotte.
Madame Bajoie, l'interrompant. — Pour ça, oui, le
vôtre est si convenable, il ne boit que de l'eau, et
poli, que vous en êtes bienheureuse.
Jean Ilugiies. — la Grève
Madame Latour. — Possible, mais on a bien ses
malliçurs aussi . Ainsi mon petit. . .
Madame Bajoie, même jeu. — Pour en finir avec
mon liisloire, v'ià-l-i pas que le malin, pas moyen
de réveiller Arthur... un plomb, mère Latour, un
vrai plomb... Alors qu'est-ce que je fais ? J'attrape
une grande bassine d'eau froide et je vous la lui
flanque sur le nez. Ah ! ça a pas été long ! 11 a jui*é
tout ce qu'i savait, mais l'heure pressait, j'en fus
tôt débarrassée. Regardant par la fenêtre. Lcs voilà qui
rentrent... Je me sauve lui tremper une soupe. A
revoir, mère Latour.
Mère Latour. — A revoir. La mère Bajoie va pour
sortir, la porte s'ouvre et I.alour entre.
Latour. — Salut, mère Bajoie.
Madame Bajoie. — Salut et au revoir, père
Latour: je m'en vas, mon bonhomme m'attend.
Latour. — S'il vous attend ! 11 est comme moi, la
soupe de ce matin lui est descendue dans les talons.
Sort madame Bajoie.
Madame L.\tour, riant. — Allons à table, bavard,
j'ai une soupe comme tu n'en as jamais mange.
Latour, brusciuement. lui donnant de l'argent. — TicUS,
la mère, la paie de cette semaine. Y a pas gras, vingt-
huit francs quatre-vingts...
lO
ACTE PREMIER
Madame LatOUR, faisant disparaître l'argent. — Vingt-
huit francs quatre-vingts !
Latour. — Dame, tu le sais bien... La semaine
dernière c'était le même prix.
Madame Latour. — C'est vrai ! Vingt-huit
quatre-vingts !
Latour. — Oui... Hein! travailler douze heures
dans la fumée... la dégoûtation, en silence, pour
gagner quatre francs et des sous. Si c'est pas se
foutre du pauvre monde. Et le patron menace de
nous diminuer encore...
Madame Latour. — Encore! mais c^est la misère!
Latour. — Paraît que c'est bon pour nous. Dire
qu'il y a quinze jours je gagnais cinquante centimes
de l'heure, à présent plus que huit sous... pour le
même travail. Total vingt-huit francs au lieu de
trente-six...
Madame Latour. — Et le pain... les pommes de
terre qui raugmentent...
Latour. — Et nos quatre sous d'économies qui
sont partis chez le médecin pour le petit... Tiens, il
me prend des envies de me croiser les bras et de ne
plus rien faire. Avoir sué sang et eau, n'avoir
jamais rigolé pour en arriver là...
Madame Latour. — Allons ! mon gars, ne te
laisse pas monter la tête, toi si raisonnable. Qu'est-
ce que ça y changera?
II
Jean Hugues. — la Gj'èi^e
Latour. — Les patrons veulent toujours gagner
plus, et encore, et toujours. Défunt le père m'a
pourtant raconté que les compagnons du vieux
temps avaient de quoi manger jusqu'à leur mort...
mais à l'heure qu'il est... faut bien croire qu'on fait
du progrès. Avec un rire douloureux. Ça va de plus mal en
plus mal.
Madame Latour, affectant de la gaieté. — En voilà de la
bile ! Et pourquoi ? On ne mourra pas encore cette
fois. Sois sérieux, pour une fois, mon bonhonmie,
viens manger ma bonne soupe pendant qu'elle est
chaude...
Latour. — Enfin, heureux que je sois tombé sur
une femme solide et...
Madame Latour, metlanl la casserole sur la table. —
C'est bon ; mange... tu me feras la cour après...
riant, si tU }' penses. Ils mangent. — Silence.
Madame Latour. — Eli bien ! Comment ça a-t-il
été aujourd'hui?
Latour. — Pas des tas... Il y a toujours ce diable
de genou (jiii m'élance... Et le petit? Il n'est pas
revenu.
Madame Latour. — Non, pas encore, je préfère
qu'il reste avec la mère dans les champs. Depuis sa
maladie, il est sipàlol que j'ai peur qu'il ne retombe
12
ACTE PREMIER
au lit... D'ailleurs, monsieur Caillet, le médecin,
me l'a conseillé.
Latour. — Me semble qu'il a raison... Tu sais
bien ce que je m'acharne à dire, il est trop sérieux,
il rêvasse trop, il lui faudrait du mouvement...
Madame Latour. — Mais où veux-tu qu'il joue?
Latour. — C'est vrai, ici, il n'y a pas de place...
enfin, silence.
Latour. — Ah. benî à propos de parler, on a
foutu à la porte un gars de l'usine.
Madame Latour. — Qui donc?
Latour. — Je ne connais pas... paraît qu'il a
voulu tuer le contremaître...
Madame Latour. — Le père Bizot! Et pourquoi
donc, mon Dieu?
Latour. — Rapport aux brutalités du père Bi-
zot... On disait ça... tu sais, on fait quelquefois
beaucoup de cancans pour rien... mais on en parle,
quoi. On frappe.
Madame Latour. — Entrez. Entre Guérin.
Guérin. — Bonjour. Faites excuse, si je vous
dérange...
Latour. — Tiens, Guérin! Y a pas d'excuses,
entre copains... Montrant une chaise. — Assicds-toi là.
Geste de madame Latour pour lui offrir une chaise.
Guérin, qui prend la chaise. — Ne VOUS tourmcntcz
i3
Jean Hugues. — la Grève
pas à cause de moi... J'en vaux point la peine, ii rit.
Pause.
GuKRiN. — Je venais pour causer avec toi sur le
scandale de ce tantôt.
Latour. — Pour la chose de celui qu'on a mis à
la porte?
GuÉRiN. — Oui, paraît que c'est sérieux. On s'a
causé.
Latour. — Tu prendras bien un verre?
GuKRiN. — C'est pas de refus.
Latour. — Allons, ma bonne femme, va nous
chercher du vin; ça te donnera des couleurs, ii sourit.
Madame Latour. — J'y vas, ivrogne. Eiio sourit et sort.
LaTOTR, à Guérin. — AlorS COmme ça... U mange.
GuKiuN, pris de la ftncire. — Voilà. C'est un com-
pagnon frappeur qu'alhiit au magasin. Là, il ren-
contre... Tiens, tu dois le connaître, le voilà dans
la rue.
Latour, r(>;ar(i;int lims la ruo. — Ail mais! c'est le
grand Lanlier, un fri'ie. Il ne refusera pas de trin-
(juer avtv nous, ouvrant la fcni-ire. lié Lauticr ! monte
donc boire un coup, je t'invite.
Lantiku, dans la nir. — Boujour, Latour: j'y vas
tout de suite.
Latour. — Un gars avec lequel j'allais cueillir
des mûres quand il était pas plus haut «ju'un mar-
teau à devant.
i4
ACTE PREMIER
GuÉRiN. — Ça va bien. — Il te racontera son
affaire mieux que moi. Je ne suis pas un parleur.
Lantier, entrant. — Bonjour la compagnie, ils se
serrent la main.
Latour. — Eh bien? Quelle tuile!... Te voilà
débauché à cette heure, à cause que...
Lantier, d'une voix concentrée. — A cause que le
père Bizot est un cochon !
GuÉRiN. — Ça, c'est la vérité vraie. Encore hier,
il m'a retenu une pièce de cinq sous pour être resté
trop longtemps aux cabinets. Rires. Ah mais ! c'est
comme je vous le dis.
Lantier, un peu plus calme. — C'est un cochon, y a
pas à sortir de là, celui qui dirait le contraire est un
menteur.
GuÉRiN. — Oui, oui, c'est la vérité, aussi vrai
que je crache, ii crache.
Latour. — C'est bon, laisse causer.
Lantier. — Voilà l'histoire. — Vous connaissez
mon compagnon ? le père Mautard, un vieux de la
vieille, solide au poste, qui dit toujours son mot,
un forgeron fini, quoi. Signes d'assentiment. Il m'envoie
rechanger sa grosse lime d'Allemagne au magasin,
rapport à quelques lopins qu'il avait à ébarber.
Moi, tranquille comme Baptiste, j'y vas. On s'at-
tend pas toujours au malheur, pas vrai ?
i5
Jean Jlugucs. — la Grève
Latour. — Pour sur.
Lantier. — J'y vas donc, comme de juste. Je
blague un peu avec l'artilleur, lorsque ce grand
fainéant de Bizot m'arrive quasi par derrière et me
crie : « Qu'est-ce que tu fous là? T'as pas fini de
perdre ton temps, méchant bavard, va-t'en boulon-
ner et... »
Madame Latour. cnirant. — Ne vous arrêtez pas,
je vous en prie. J'étais à écouter ce qu'on disait sui*
vous, monsieur Lantier... Tout le monde se pas-
sionne, c'est à ne pas croiro.
Latour. — C'est bon, c'est bon; sei*s à boire et
laisse le finir.
Madame Latour sert à boire et continue. — D'ail-
leurs, je leur ai dit que vous étiez à causer ici, et ils
vont venir à quelques-uns...
Latour, avec des gestes d'impatience. — C'cst bon! c'cst
bon î
Lantier, un peu démonté. — Je ne sais (juoi ré-
pondre. Enfin, je lui dis : « Excusez-moi, je viens
chercher uik^ lime... » Mais avant (juc j'aie fini,
voilà l'autre chien qui se met à crier : « Ta lime !...
la lime !... Mais tu la changes tous les deux jours!
C'est pour flemmarder... et patali... et patata... » Il
n'en finissait plus.
GuÉRiN. — II inarronnail, le frère.
Lantiku. — ( hiand il sa tu, j'y ai dit tout sim-
i6
ACTE PREMIER
plem : « Tout ça, c'est des paroles en l'air ; j'ai changé
ma lime y a huit jours. Si c'est que vous ne me
croyez pas, demandez-le au père Mautard, mon
compagnon...
GuÉRix. — Bien répondu.
Latour. — Laisse donc causer.
Lantier. — Alors je ne sais pas ce qui lui
prend. Il devient blanc, il devient rouge, vert, ce
que je sais ! Il perd la jugeotte, et veut me mettre
la main sur la figure : « Si tu cognes, lui ai- je fait,
je touche. » Et comme je suis le plus fort, il s'est
arrêté.
Madame Latour, riant. — Ha ! ha ! ha !
GuÉRiN, criant. — Ils sout tous dcs lâches et des
jésuites dans cette boîte-là !
Latour. — Allons, allons, on ne sait pas encore
tout, alors on ne peut pas juger.
Lantier. — Enfin, pour en finir, il s'est écrié :
« Arrive, voyou, que je te règle. » Je le suis au bu-
reau. Il fait un rapport corsé. Il disait que j'étais ci,
que j'étais ça, un propre à rien, un voleur, un
ivrogne, un coureur de filles...
Madame Latour. — Bon à pendre, quoi...
Latour. — Mais c'est faux, toutes ces histoires!...
Fallait lui répondre.
Lantier, frappant sur la table. — Ah ouitche ! Autant
faire entendre raison à cette table...
17
Jean Hugues. — la Grèce
Madame Latour. — Voilà qui est malhonnête !...
c'est pas bien ce qu'il a l'ait là.
Lantier. — Sûr, que c'est mal. Enfin quoi, vous
me connaissez ? Est-ce que vous m'avez vu souvent
saoul ? Voyons toi, Latour, un copain d'enfance?
Latour. — Pour ça non. La vérité est la vérité.
Laxtier. — Peut-ctre, une fois, à la noce de... de
la grande Jeanne, mais est-ce que ça n'arrive pas à
tout le monde de se laisser surprendre.
Madame Latour. — Mon dieu, oui ! Les hommes
ne sont pas parfaits, tant s'en faut.
Latour. — Une fois n'est pas coutume.
GuÉRiN. — Va donc, mon vieux, c'est lui qui boit
et quand il a l)u, il te voit saoul ! On rit.
Lantier. — Quant à la godaille, il en a menti.
Je suis avec la petite Marie Vcrd, la lingère.
Madame Latour. — Je la connais, une belle jeu-
nesse, bien propre.
Lantier. — Je suis avec elle depuis tantôt deux
ans. Je l'ai connue chez mon ancien patron. Je l'ai-
mai, elle m'a aime. On se l'est dit un soir de lune,
et depuis on ne s'est pas quitté. Est-ce que ça les
regarde, les autres. Non, pas vrai? Entre madame BiOoie.
Madame Bajoik. — Honjour. Est-cr (|u On j)cut
entrer ?
Madame Latour. — Mais oui, mère Bajoie, seu-
i8
ACTE PREMIER
lement vous apporterez deux chaises, car je crains
bien qu'on en manque.
Madame Bajoie. — A votre service. Elle va les
chercher, et les rapporte.
Lantier. — En allant faire mon paquet à la forge,
j'ai conté le fait aux tourneurs et aux mécaniciens.
Ils ont pris la chose de la bonne façon. Les forge-
rons l'ont prise du même bout et ils se sont réunis
à la sortie et ont envoyé une délégation au patron.
Madame Latolr. — Une délégation à M. Parisol,
mais ça ne s'est jamais fait.
GuÉRiN. — Pour du toupet, c'est du toupet !
Latour. — On ne sait pas comment cela va finir,
mais ça a mauvais air. J'ai bien peur que votre
délégation, que votre délégation... enfin, c'est bon,
je m'entends ! a ce moment entrent plusieurs ouvriers, les uns
après les autres :
Le jeu de scène étant assez diflicile, ceux qui jouent les
ouvriers doivent s'appliquer à ne pas venir en troupeau, ni
un par un, mais naturellement par groupes. Ils entrent
silencieusement, serrent quelques mains et se posent sans
affectation. Ils laissent quelques intervalles entre les
entrées. Et pendant tout l'acte, leur attention doit se porter
à montrer par des gestes l'intérêt qu'ils prennent aux
différents récits qui vont suivre.
S'il y aune figuration féminine, la scène aura plus de gran-
deur et de pittoresque. Les femmes seront assises, les
hommes groupés, presque tous debout, les autres appuyés,
accoudés ou assis sur la table à repasser. Le metteur en
scène se proposera, de former sur le théâtre des masses
aux grandes lignes dont la disposition par plans combinés
Jean Hugues. — la Grève
doit mettre en relief les acteurs principaux. Mais, en
aucun cas, le travail de composition ne doit se faire sentir.
Un ensemble maladroit et gêné est préférable, pour cette
œuvre, à une suite de tableaux réglés comme pour un
ballet.
Aux premiers ouvriers qui entrent MADAME LaTOUR les
reçoit en disant : Ail ! leS VOilà !
LaNTIEU, continuant comme si de rien n'était. — G CSt inon
compagnon le père Maulai-d qui va parler. On avait
de l'estinie, l'un pour l'autre. Je voulais qu'il reste,
crainte de malheur, pas vrai. Mais le gars a tenu
bon : « Minute, mon fi. cjuil fait, faut frapper le fer
quand il est chaud. J'y vas de ce pas et ferme, et
aussi vrai que je suis compagnon, je parlerai, j'aurai
pas la langue dans une musette. Je saurai bien leur
dire leur fait. »
Un ouvrier, (i) — Oh! pour répondre, il n'a pas
son pareil, le père Mautard.
Un ouvrier. (2) — Il ne s'emporte pas. 11 vous
coule son sentiment en douceur, mais il touche.
Un ouvrier. (3) — Et puisque ça y est, ça y est.
Autant aller jusqu'au bout.
Une femme, (i) — Comment cela va-t-il finir?
La porte s'ouvre, entre le père Moutard.
Le père Mautard. — Salut la compagnie.
Tous. — Bonjour, père Mautiird.
Le père Mautard. — J'ai à causer au compagnon
ACTE PREMIER
et je le savais parmi vous. Alors faites excuse, si
je vous interromps, il serre quelques mains et va se mettre à
côté de Lantier. Bonsoir, mon fi. Ça va ou plutôt ça ne
va pas.
Lantier. — Hé bien quoi ! Conte-nous ça.
Le père Mautard. — Allons, ne t'émotionne
pas... Le patron ne veut rien savoir. Voici ce qui
s'est passé. Pour lors les tourneurs, les ajusteurs,
ceux de la mécanique, censément, et les forgerons
envoient chez Parisol quelques compagnons pour
expliquer toute l'histoire. J'y étais comme tu penses.
On s'en va, les uns avec les autres, pas très fiers.
On ne disait rien. Dame, faut être juste, n'est-ce
pas, il n'y a que la première fois qui coûte, comme
dit l'autre. On n'en menait pas large, mais on était
décidé ; c'était le principal. On sonne. Un larbin
ouvre. On lui demande à parler au patron. Il va le
prévenir. Nous étions là comme des chiens fouettés
avec un trac, un trac épatant, un trac à tirer ses
chausses et bonsoir la compagnie.
Un ouvrier, (i) — De quoi ! vous êtes des hommes
comme lui.
Le père Mautard. — J'aurais bien voulu t'y
voir. — Enfin le larbin rapplique. Il nous fait savoir
que son maître — le nôtre, quoi — donne raison au
contre-coup, qu'il connaît l'affaire, que Lantier est
un voyou, que nous étions des révoltés imbus de
21
Jean Hugues. — la Grè(>e
préjugés et que pour lors il ne voulait pas nous
entendre, n'ayant pas à traiter d'égal à égal avec
nous.
Un ouviUEii. (2) — Il a fait dire tout ça, le capon ;
il n'est pas venu le dire lui-même.
Le père Màutard. — Il n"a pas osé, et qu'il a
bienfait! Ah! mes enfants, vrai de vrai, on se
reconnaissait plus. — Nom de Dieu, on était prêt à
tout chambarder; à faire une révolution comme on
dit. Les uns serraient les poings, les autres
ouvraient des mirettes comme des masses et flam-
bantes comme des braises. Le petit Vertillet a crié
dans l'antichambre : « Le contre-coup est un
salaud!... »
Une FEMME, (i) — Ah! mon Dieu! Vertillet a
dit ça.
Le père Mautari). — Oui ! oui !
Une femme. (2) — Chez le patron ?
Le père Mautard. — Mais oui.
Une femme, (i) — Qu'est-ce que le monde va
devenir ?
Les hommes. — Chul. la lut-ro ; allez, père Mau-
tard.
Le pèreMautaki). — Vertillet continue à gueuler.
11 (lisait que le contre-coup était un assassin, à
preuve qu'il avait engrossé la petite Louise Duflos...
Une 1 1 -simk. (2) — Oui, la i)auvremignotte...
32
ACTE PREMIER
Le père Mautard. — Et qu'elle s'était suicidée
de peur d'être la risée du monde. Puis voilà le bel
Antoine qui crie à son tour : « On est traité comme
des chiens, les chiens sauront mordre. » Alors on
est parti, on s'est réuni. Eh bien, tu y étais, le Pari-
sien, continue donc.
Le Parisien. — Alors pas, on se réunit, on se
regarde dans le blanc des yeux sans trop savoir
quoi faire. Alors pas, y a le père Violet qui propose
de faire une réunion publique.
Quelques voix. — Une réunion publique !
Latour. — On n'a jamais vu ça! Ça ne s'est
jamais fait!
Le Parisien. — C'est ce qu'on lui a répondu. Le
père Violet, un bon à la côte, se met en colère, il
grimpe sur ses grands chevaux. « Tant mieux,
qu'il dit, c'est une raison. Vous en verrez une.
Vous êtes des croquants, des lâches! » Alors pas, le
voilà en colère : « On vous traite en chiens, qu'i
nous crie, on vous en fait pas assez. Vous êtes des
brutes qu'on devrait mener à coups de pied dans les
fesses, — du côté des dames : sauf votre respect... Oh
alors! quel chabannais! On se lève, on proteste, on
crie, un boucan épatant, quoi ! Le père Mautard que
voici se lève et dit tranquillement : « Taisez-vous
donc, tas d'imbéciles, vous êtes tous d'accord et
vous vous disputez comme des députés. Rires. On
23
Jean Hugues. — la Grève
fera une réunion parce qu'il est de notre intérêt de
faire une réunion et dans cette réunion on discutera
la grève. »
Presque tous. — Une grève!
D'autres voix. — Comme à Paris.
Le Parisien. — Pourquoi pas? Vous valez bien
les Parisiens.
Un ouvrier. — Oui, bien sûr. mais on ne sait
pas, nous.
Une femme, (i) — Et l'argent donc... faut bien
qu'on mange.
Une autre. (3) — Et les enfants...
Le Père Mautard. — C'est bon. c'est bon ; assez
causé; vous verrez demain ce qu'il y aura à faire.
Aux hommes. Oïl a payé le tambour de ville pour
annoncer la réunion. Bontemps, le tourneur, a
rédigé la fouille.
Un ouvrier. (3) — Je le connais Bontemps. un
gars qu'est toujours dans les livres, qu'est savant
comme pas un, et qui cause faut l'entendre poui- 1»'
croire.
Une femme. (4) — Ah ! mon Dieu ! Qui est-ce qui
aurait dil ça?
Une autre femme, (a) — Et Lantier, qu'est-ce
qu'il pense de tout ce tralala?
Le Parisien, continuant. — On a envoyé un télé-
gramme à Paris, au syndicat des mécaniciens, pour
24
ACTE PREMIER
nous envoyer un gas d'attaque et qui sache se
débrouiller.
Un ouvrier. (4) — Par le fait, il en faut aussi de
ceux-là.
Une femme. (2) — En v'ià-t-i d'une affaire!...
Pour une affaire, c'est une affaire ! Et pour un seul
homme !
Un ouvrier. (2) — Un seul homme ! Parfaitement
un seul homme ! Est-ce qu'on est pas tous amis ?
Moi, je suis tourneur, je gagne cinq à six francs
par jour, ce qui n'est pas mauvais pour le pays. Le
compagnon frappeur ne gagne que trois francs. Je
me dis : C'est pas une raison. Le gars a des bras, des
jambes, une bouche comme moi. Il travaille et
mange comme moi. Alors, dame, je ne sais pas, je
n'aime pas qu'on soit injuste devers lui.
Un autre. (3) — Que les savants l'expliquent
s'ils peuvent, mais le compagnon dit vrai... A
preuve que je marche aussi.
Une femme. (2) — Je ne dis point que vous n'avez
pas raison, mais enfin...
Le Parisien. — Il n'y a pas d'enfin... une suppo-
sition que ça serait votre homme, vous seriez bien
contente qu'on s'en occupe de même, pas vrai.
Eh bien, c'est pas le vôtre, c'est un autre; voilà
tout. Son de tambour qui se rapproche.
Des voix. — Ah! Bien dit.
35
Jean Hugues. — la Grèce
Un enfant. — Le tambour! Le tambour!
Un ouvrier, (i) — Il est sur la place ParisoL
Un ouvrier. (2) — Il approche.
Un ouvrier. (3) — Le voilà, taisons -nous.
Tumulte. TaisonS-nOUs! cllUt! taisez-vous! Dans la me,
tambour, voix d'homme disant :
De la part du Comité à tous les ouvriers de la
Maison Parisol
Camarades
Un des nôtres a été insulté, menacé, renvoyé par
un contremaître. Il a subi une irgustice dégradante
pour tous. A moins dctre des animaux, nous
devons nous unir. Cet aflront, nous le souffrons tous
comme si chacun de nous l'avait reçu. Nous devons
en demander réparation. Tambour. Demain, réunion
publique, salle du Lapin Blanc, à huit heures pré-
cises du soir.
Ordre du jour : La grève. Tambour.
H i de au
PERSONNAGES DU DEUXIEME ACTE
Première partie
L'orateur. — Délégué du Syndicat de Paris.
Le président. — Un vieil ou^Tier.
Le père MAUTARD, ouvrier forgeron.
Quatre vopc d'hommes.
Groupes d'ouvriers assez importants.
Femmes, enfants.
Personnages muets.
Deuxième partie
L.VXTIER, frappeur.
L.\TOUR, ouvrier.
GUÉRIN, ouvrier.
MAUTARD, forgeron.
L'orateur.
Le Parisien.
Le CORNEC.
Cinq ouvriers parlant.
Groupes d'ouvriers.
Troisième partie
Les mi-mes, moins les cinq ouvriers et les groupes
qui étaient dans la salle.
ACTE II
UNE SALLE DE BAL
PREMIÈRE PARTIE
La Réunion
Au fond une estrade avec une table. — Sur l'estrade, un
président, un assesseur. — A la table, le secrétaire. — Au
mur, quelques affiches-réclames, quelques avis écrits ou
imprimés. — Dans la salle beaucoup d'ouvriers; les uns
sont endimanchés ; les autres sont en tenue de travail. —
Sur l'estrade, l'orateur de Paris est supposé finir son
discours. Il commence à parler avant le lever du rideau.
L'orateur. — ... Ainsi, camarades, la grève se
fera. Vous le devez pour vous et pour vos amis des
autres usines. La grève est la seule arme que vous
ayez en mains ; servez-vous-en ; n'ayez pas peur de
vous en servir. Mais pour qu'elle vous soit utile,
ah! camarades! formez bloc; qu'il n'y ait pas de
défaillance, car votre victoire à tous, vous entendez
bien, à tous, en dépend.
Une voix, (i) — C'est vite dit... Murmures.
L'orateur. — Je sais bien qu'on me dira : une
grève! une grève! Mais nous n'en avons jamais
29 n.
Jean Hugues. — la Grève
fait, de grève ; nous ne saurons jamais; à ceux-là,
camarades, je répondrai : On sait toujoui'S quand
on veut, on peut toujours quand on veut î Applaudisse-
ments. Est-ce que vos amis de chez Gillard , en
Auvergne, avaient jamais fait grève? Ne se sont-
ils point décidés ? N'ont-ils pas été payés de leur
petit sacrifice par une victoire glorieuse et profi-
table? Si ! A'ous aussi, camarades, vous réussirez...
Une voix. (12) — Ne manquerait plus que ça. Rires.
L'orateur. — Sachez ceci , cauiarades : vos
patrons se sont formés en sjTidicat avant vous,
contre vous, vous qui n'osez pas vous syndiquer.
Réunis, vos maîtres escomptent votre peau, mais
espérons qu'ils auront vendu la peau de l'ours avant
de l'avoir tué et que vous vous réveillerez ! Applau-
dissements. Sachez encore ceci : seuls vous n'êtes rien ;
unis, vous êtes la force et le nombre, une force que
rien ne pourra vaincre. Rien, entendez vous. Que
craignez-vous alors? Que pouvez-vou^ craindre?
Une voix. — Personne. '
L'oKATEUii. — Vous l'avez dit, camarades, per-
sonne. En avant donc ! Enfljmt la voix et faisant de grands
gestes. Donnez le bon exemple, afin que, jusque dans
le fond des provinces, la France de 1789 prépare au
prolétariat du monde entier \{\ triomphe du travail
sur le capital, du travailleur sur le paresseux, de
l'exploité sur l'exploitant ! Applaudissements, cris : Oui! la
3o
ACTE II
grève ! la grève ! — C'est ça ! — Mort aux patrons!... les patrons
n'en faut plus... Peu à peu le bruit s'apaise, et, dans le demi-silence,
une voix s'élève et dit :
— C'est plus facile à dire qu'à faire.
Quelques voix. — Pour sûr.
Une autre voix, (i) — Pardi, avec des mots...
Une autre voix. (3) — Eh! là-bas! les capons!
D'autres voix. — Chut! chut! Écoutez! silence.
Le Président, mai assuré. — La parole est... à
monsieur... au citoyen... au père Mautard, quoi!
Rires.
Le père Mautard, sur lestrade. — Mes bons amis,
vous avez entendu les orateurs qui ont parlé avant
mon tour... Les uns voulaient qu'on chôme; les
autres pas. Moi, j'ai écouté avec toute mon intelli-
gence et je ne sais plus s'il faut la grève ou s'il ne la
faut point : c'est à vous de le savoir. Mouvements. Je
ne sais pas parler. Je ne suis point un orateur. Je
n'ai jamais été dans les écoles. Je suis un ouvrier,
quoi ! Vous me connaissez bien, peut-être ? Mais
enfin, tout ignare que je suis, j'ai mon entende-
ment tout comme ceux de Paris et m'est avis que
vous ne perdrez pas votre temps à entendre mes
réflexions. Gela vous plalt-il?
Des voix. — Oui ! oui! parlez.
Une autre voix, (i) — Allons, vas-y mon vieux.
Le père Mautard. — Pour lors , voilà tout
uniment ce que j'en pense. Mon compagnon — vous
3i
Jean Hugues. — la Grèce
savez riiistoire, on vous l'a assez contée à cette
heure — a été saqué à cause de la... brutalité d'un
contremaître. — On peut dire ça, pas vrai?
Des voix. — Oui! oui !
Le père Mautaud. — Bien, je vois que vous me
comprenez. Rires. Le patron ne veut point nous
entendre ; pour ce monsieur, les travailleurs sont
tous des menteurs, et il n'a rien à voir entre lui et
nous; eh bien î c'est mon avis, c'est un paresseux,
et nous travaillons ! Applaudissements.
Une voix. (4) — On verra à voir.
Des voix. — Taisez- vous... — Demandez la parole.
— Écoutez ! — A la porte ! . . .
Le pèhe Mautard. — Donc, il n'a pas vouhi nous
recevoir; j'eslime, moi, que c'est nous traiter en
chiens... Pnuse. Avec force. Eli bien! j'aime pas ça, moi,
d'être traité en chien! Mouvements. Nous sommes,
chacun d'ici, autant que lui... nous sommes ses
égaux. 11 est né et il mourra comme nous. Aussi,
quand je vois un... camarade, comme ils disent à
Paris, insulté, je me dis : « Mon bonhomme, te
voilà insulté avec lui ». Nous le sommes itou.
Des voix. — Oui ! oui î...
Le père Mautard. — Qui sait si demain la
chose ne t'arrivcra pas à toi, père Jean; il les désigne
du doigt dans Ka salle — à toi, Chcvct; il toi, Massard...
Des voix. — C'est vrai...
3a
ACTE II
Le père Mautard. — Si nous laissons passer
cette injustice sans dire notre mot, nous serions
donc des lâches... Pause. Avec force : Mais nous serions
aussi des idiots ! Mouvement. Oui ! des idiots ! car si
le patron veut que nous vivions comme des bêtes
brutes, séparés les uns des autres, nous savons,
nous, que nous sommes des personnes humaines et
que le mal qu'on fait à Paul retombe sur Pierre.
On ne doit pas toujours considérer ses gros sous,
mais on doit penser autre chose... à s'aimer, à
s'unir... enfin, je ne sais pas, moi, mais vous
comprenez... Murmures d'assentiment. Moi, VOyez-VOUS,
quand Lantier ma appris comment il avait été
débauché, j'étais comme un lion. Ah! le contre-
maître a bien fait de ne pas venir. Montrant ses poings.
Il ne serait point sorti vivant de ces poings î Applau-
dissements. — Plus calme. Eh bien ! mes petits amis, c'est
pas tout ça; faut pas s'emballer. Vous êtes assez
grands pour vous conduire. Vous avez entendu des
parlottes pour et contre la grève. Vous allez
choisir.
Des voix. — La grève ! la grève !
Le père Mautard. — Écoutez donc! vous allez
choisir. — Si vous choisissez la grève, c'est le chô-
mage, la paie qui ne se fait plus, c'est la lutte
d'aujourd'hui, de demain. Réfléchissez bien avant
de vous décider, car une fois que la grève sera
33
Jean Hugues. — la Grèce
voulue, vous seriez des menteurs et des ti^aîtres si
vous ne teniez point. Songez, mes amis, que vous
prenez un engagement d'honneur. D'un coté,
rentrer à l'atelier, et manger sa soupe comme par
le passé; de l'autre, vous vous serrerez la ceintm-e
un peu de temps, mais vous aurez fait votre devoir...
et c'est quelque chose. Voilà ce que j'avais à dire.
Apphmdissemenls; le Président se lève. — Silence.
Le Président, parier embarrassé. — Avant de mettre
la grève à votre... à votre sentiment... le gars de
Paris m'apprend, pour que je vous apprenne...
que sa société de Paris...
L'orateur. — Oui, le sjTidicat.
Le Président. — Faites excuse... le syndicat de
Paris envolera cinquante francs s'il y a grève, et
qu'une... qu'une...
L'orateur. — Souscription.
Le Président. — Qu'une souscription sera l'aile
par les journaux de Paris...
Des voix. — Hravo, les Parisiens!
Le Président. — Les syndiqués d'ici...
Une voix. — Ils ne sont pas des tas!
Le Président. — ... Verseront leui» secoui^s de
grève à la caisse du comité.
Des voix. — Vivent les syndiqués!
Le Président. — ... Maintenant, voulez-vous la
grève, oui ou non?
34
ACTE II
Presque tous. — La grève !
Le Président. — Ceux qui ne sont pas d'avis?
Une voix. (2) — Moi !
L'orateur, qui se substitue au Président. — A l'unani-
mité moins une voix, la grève est votée.
Le Président, regardant autour de lui. — La séance
est levée, chacun se lève, tumulte, bruit de chaises, cris : Vive
la grève! — Sortie en désordre. — Quête à la porte.
DEUXIEME PARTIE
Grévistes
LANTIER, LATOUR, GUÉRIN, quelques ouvriers se
réunissent sur le devant de la scène. Une ou deux femmes.
L'orateur, le père Mautard les y rejoignent. Quelques petits
groupes d'ouvriers, dispersés dans la salle, causent ensemble
et s'en vont peu à peu pendant toute la durée de la deuxième
partie.
Le père Mautard, arrivant. — Hé bien! ça y est;
pour dire que ça y est, ça y est.
Lantier. — T'en as le regret?
Le père Mautard. — J'ai pas à en avoir regret,
mon fi. — Le vin est tire, comme dit l'autre, il faut
le boire.
Un ouvrier (i) qui arrive en courant. — MaUVaise
nouvelle ! mauvaise nouvelle !
Le groupe. — Eh bien quoi ? Qu'y a-t-il !
35
Jean Hugues. — la Grève
Un ouvrier, (i) — La troupe est là !
Un ouvrier. (2) — Déjà !
Un ouvrier, (i) — Oui ! oui ! je l'ai vue comme
je vous vois.
GuÉRiN, riant. — Ail ! ail ! C'cst pas ça que j'atten-
dais. J'aurais préféré autre chose...
Un ouvrier. (3) — Moi aussi ! Rires.
L'orateur, à l'ouvrier (i). — Il ne faut pas vous
tourmenter pour si peu.
Un ouvrier. (3) — Sont-ils nombreux ?
Un ouvrier, (i) — Oui, pas mal, près de cent
cinquante.
Un ouvrier. (2) — Des dragons?
Un ouvrier, (i) — Non, de la ligne.
Un ouvrier. (3) — Où logent-ils?
Un ouvrier, (i) — Où ils logent? Chez le patron,
pardi.
Un ouvrier (3) riam. — En voilà un (jui no doit
pas être à son aise !
Un ouvrier. (4) — Dame, il n'y a pas de quoi êtixî
rassuré. Le contremaître, le père Bizot, a pris un
mauvais coup. Il a la tète en sang, à ce qu'il paraît...
Vous pensez s'ils sont à la noce !...
Un ouvrier. (2) — Qui c'est qui a cogné?
Un ouvrier. (4) — On ne sait point. Celui qui l'a
fait ne le dit pas. Et quant à moi. j'en sais pas
plus que les autres.
36
ACTE II
Un ouvrier, (i) — En tout cas, tant mieux. Ils
nous en ont assez fait. Chacun son tour.
Un ouvrier. (3) — Sérieux alors !... Pendant cette
conversation, Lantier, Guérin, l'orateur, Mautarcl et quelques autres
causent ensemble, dans un groupe à part.
Un ouvrier (5) qui s'approche du premier groupe. —
Alors, comme ça, on fait grève?
Un autre, (i) — Il y paraît.
Un ouvrier. (5) — C'est bète, mais je ne peux
pas m'y habituer!
Un ouvrier, (i) — Que veux-tu, c'est comme ça.
— Et puis, c'est ce qu'il y avait de mieux.
Un ouvrier (2) avec conviction. — Probable.
Un ouvrier. (5) — Ben, c'est vrai ; mais je suis
tout chaviré en pensant que demain je n'irai pas
gratter à l'étau.
Un ouvrier (2) goguenard. — Tu seras rentier, vei-
nard. On rit.
Un ouvrier. (5) — Veinard toi-même !
Le père MaUTARD, qui a entendu les derniers mots. —
Rentier sans rentes. On rit. C'est bon de rire, mais
faut aussi penser au solide. La rigolade en son
temps... On a en caisse avec la quête, ce cpi'on»
recevra de Paris, l'argent de ceux du Syndicat... on
a en caisse... combien donc, Le Cornée?
Le CoRNEC, cherchant dans des papiers. — 200... 200...
265 francs 25. Par conséquent, pas besoin de crâner;
37
m
Jean Hugues. — la Grève
d'aller à la buvette, se rincer la dalle trop souvent.
Et des fois, si vous eu voyez en train de pomper...
Un ouviiiER. (i) — Oui, y en a qui ne sont pas
sérieux pour un liard...
Le Gornec. — Vous leur-z-y direz sans flafla :
(( Tu bois le pain de ta femme et de tes loupiots.
Attention, tu ne le dois point : tu n'as pas le droit
de le faire. »
Quelques voix. — Entendu, compte sur nous.
Le père Mautard. — Bien, vous êtes de bons
fieux. Faudra pas flancher. Vous ôtes là une équipe
qui avez l'air à la hauteur, ça sufllt. on compte sur
vous. Si des fois, vous en voyez qui deviennent
pâles, qui ne sont pas bon teint, vous me les secoue-
rez pour leur donner des couleurs. Dans une ba-
taille — et c'est une bataille, qu'on livre, pas vrai?
— quelques bons gars un peu chauds suflîsent pour
entraîner tous les autres. J'ai bien Vu chose pareille
pendant la guerre.
Un ouvrier. — Moi, je l'ai vu comme toi: mais
c'était là-bas, au Tonkin.
Le tkre Mautard. — Pour lors, les artistes, on
compte sur vous, ouvrez l'œil, et le bon.
Quelques voix. — Bien ! bien î on est là.
Un ouvrier (3) qui hâiiic. — Il est temps daller
voir notre lit.
Un ouvrier. (4) — Et nos femmes...
38
ACTE II
Un ouvrier. (5) — Qu'est-ce qu'elles vont nous
sortir?... Et le loyer? et le pain ? Enfin quoi, tant
pis.
Un ouvrier. (3) — On les embrassera une fois de
plus. Rires.
Un groupe, s'en allant. — Bonsoir, les gars.
Le groupe. — Attendez ! on s'en va avec vous.
Des ouvriers, s'en allant. — Bonsoir, à demain.
Les groupes, s'en allant. — Bonsoir. Bonne nuit.
Ceux qui restent. — Bonne nuit, et pas de mau-
vais rêves, surtout.
TBOISIEME PARTIE
Les Amis
MAUTARD, LORATEUR, LAT0UR,-*T:.ANTIER,
LE PARISIEN, LE CORNEC, seuls
Le père MaUTARD, regardant autour de lui. — Main-
tenant que nous ne sommes plus que des hommes,
nous pouvons causer sans crainte de dépasser le
but. Eux, montrant la porte, faut les conduire comme
des enfants, jusqu'au jour où ils comprendront...
Latour. — Peut-être bien qu'ils ne comprendront
jamais...
L'orateur. — Mais si, mais si, mais on ne bâtit
39
Jean Hugues. — la Grève
pas une maison en un jour: laissez faire, ils seront
bientôt plus enrages que les autres.
Le père Mautard. — Ça n'est pas diflîcile. Au-
jourd'hui, c'est étonnant, ce sont les meilleurs qui
sont les plus froids. Voyons, toi, le Parisien, qu'est-
ce que tu dis? T'es muet comme une poutre, sauf
ton respect, toi qu'es plus bavard qu'un moulin.
Le Parisien. — Moi? J'ai besoin de rien dire, je
dis rien. Pnuse. Tous paraissent rcfléchir prorondoment.
Le Parisien, à l'omieur. — Qu'est-ce que vous
pensez de notre pays?
L'orateur. — Eh mais, ils marchent!
Latour. — Croyez-vous qu'on réussira?
L'orateur, en souriant. — Mon ami. je vous répon-
drai dans quelques jours.
Le Parisien. — Voyez-vous la réponse du Nor-
mand ! On rit.
Le père Mautard. — C'est juste quand mémo.
On rit. Je m'entends... Je les connais, vous savez,
ceux d'ici. Ils vont suivre pendant deux joui»s, puis
après, bernique... Ils vont rappliquera l'abattoir
comme des moulons.
L'orateur. — Savoir. Je les connais aussi les
ouvriers, et depuis longtemps. Malgré cela, il m'est
toujours diiricilo do prévoir l'issue d'une grève.
C'est une alTaire si compliquée... question d'argent...
question de femmes... question d'éducation...
4o
ACTE II
Latour. — Tout ça c'est juste; mais enfin, ici,
qu'est-ce que vous pensez?
L'orateur, hésitant. — Vous voulez mon avis
sincère ?
Le père Mautard. — Oui, parlez; entre nous,
y a pas de crainte.
L'orateur, même jeu. — Votre grève n'a pas
chance de réussir.
Guérin. — Bon Dieu, elle ne réussira pas, et à
cause donc?
L'orateur. — Pourquoi? C'est, très simple, vos
camarades ne comprennent pas.
Latour. — Mais alors, monsieur...
L'orateur. — Appelez-moi camarade ou compa-
gnon, je travaille comme vous. Hier encore, j'étais
à l'étau.
Latour, agressif. — Si vous navez pas confiance,
comment se fait-il que vous prêchez la grève, une
grève qui doit servir à rien. On entoure l'orateur.
Le père Mautard, même jeu. — Bien dit, mon
gars. Si elle aboutit pas, ce sera toujours de l'argent
de jeté à la rue.
L'orateur, très calme, très doucement. — Mais non,
mais non. Quand vous voulez faire une omelette,
vous cassez des œufs. Celle-ci ne réussira pas. C'est
une supposition...
Latour. — Mais c'est vous qui le dites ?
4i
Jean II lignes. — la Grève
L'orateur, plus fort. — Eh bien oui, c'est moi
qui le dis et je le dis encore, ce qui n empêche pas
que c'est une supposition, car elle peut réussir...
Le Parisien. — Comme vous dites, elle peut
réussir, elle réussira.
L'orateur, avec force, en détachant les premières syllabes.
— Je n'en sais rien !... Vous pouvez échouer, mais
la prochaine fois vous réussirez. Une grève remuera
mieux vos amis en huit jours qu'un orateui' en
huit ans. Dans le chômage les compagnons ont le
temps de s'ennuyer et de penser. Ils souHrenl, ils
comprennent, et quand ils ont compris, ils se
parlent, ils se causent de sujets qui leur demeuraient
étrangers, ils s'unissent et alors la victoire est
toujours pour nous. Voyez-vous, rien n'est inutile,
mais il faut voir plus loin que son ventre.
Le père Mautari). — Nous sommes des brutes,
sauf votre respect. Y a pas à dire, vous, ceux de
Paris, savez tenir un raisonnement comme pas un
de chez nous.
Latour. — Je ne dis pas... Je ne dis pas... C'est
bien parler... oui, oui...
Guéri N. — Kh bien ! quoi ?
Latour. — C'est bien parler... je no dis pas.
mais si j'avais su...
L'orateur, suhiienunt on colère. — Nom de Dieu ! Vous
m'cmbélez, vous ! Il est encore temps; si vous avez
4^
ACTE II
la trouille, fichez-moi le camp... Latour se tait et s'écarte
un peu.
Le Parisien, pour changer d'idées. — Allons! allons !
c'est un bon gars au fond, faut pas vous fâcher,
venez-vous boire un verre?
L'orateur. — Oui, un verre d'eau... Je ne bois
que de l'eau... ou du lait.
GuÉRiN, à Latour. — Ah ! Ah ! Vois-tu mon vieux ?
L'orateur, souriant. — Je vous demande pardon
de...
Quelques voix. — Mais non... mais non.
L'orateur. — Je vois d'où notre énervement
vient, nous sommes trop pressés. Allons nous
coucher, cela vaudra mieux. Nous avons besoin de
toutes nos forces pour les jours suivants. Souriant :
Pour la grande guerre, il faut de bons soldats...
Ému, malgré lui. Mais avant de partir, saluons cette
salle qui a vu votre première révolte et qui en
verra d'autres.
Le père Mautard. — Espétons-le...
L'orateur, de sa voix ordinaire, mais très ému. ^Vivent
les travailleurs courageux !
Le père Mautard, très fort, partageant la même émotion.
— Vive la grève ! Cc mot réveille leur gaieté, un même frisson
les émeut, leur visage est transliguré.
Rideau
PERSOXN'AGES DU TROISIEME ACTE
ROLLET, aubergiste.
Ux Paysan.
MAUTAUD, forgeron.
BONTEMPS, tourneur.
GROS-JEAN, ouvrier.
Sept ouvriers parlant, dont Godei-uov.
Cinq femmes parlant.
Ouvriers, femmes, bourgeois.
A gauche, comptoir et billards; tables
i
ACTE m
CHEZ LE MARCHAND DE VIN
Salle de marchand de vin de petite ville. — Au fond
vitrine et porte. — Pendant tout l'acte on doit voir passer
des paysans ou des ouvriers, des femmes, etc.
Quand la toile se lève, l'aubergiste ROLLET essuie ses tables, en
se parlant à lui-même. — Jeudi, mariage de Marthe
Gray; samedi, bal; dimanche, marché... Euh!
J'irai demain au marché pour les provisions.
Rangeant un journal. Encore une loi sur les établis-
sements publics où l'on débite des boissons...
Un impôt sur l'alcool. Notre député va la danser.
Il avait bien promis, pourtant... Mais voilà... une
fois à Paris... ils ne pensent qu'à un tas de salope-
ries, qui ruinent leur santé, et qui bâfrent notre
argent... Mélancolique avec un soupir. Ah! ils SC ficlicnt
pas mal de nous. Entre un paysan en blouse bleue, un
chapeau melon sur la tête.
Le paysan. — Ben le bonjour, monsieur Rollet.
RoLLET. — Bonjour, père Jacques, comment va
la santé?
45 III.
Jean Hugiies. — la Grèce
Le paysan. — Ah î vous savez, tantôt bon, tantôt
mal. Pause. J'ons profilé de la voiture à la Louise
pour venir, rapport à queuques afi'aires (ça ne
regarde personne que moi, m'est avis)...
RoLLET. — A'ous avez raison.
Le paysan. — Et comme du pays, y a loin; quasi
trois lieues ; j'ons fait le chemin en voiture.
Rollet. — Qu'est-ce que vous prenez?
Le paysan. — Un petit vin blanc. Vous n'en
prendrez bien un avec moi?
Rollet. — Heu!...
Le paysan. — C'est sur mon compte.
Rollet. — Oui! oui! toujours heureux de trin-
quer avec vous.
Le paysan, avec malice. — Gcst ce quc j 'pensions.
Rollet va chercher une l)ouleille de vin, en verse deux verres,
reporte la bouteille. — Le paysan, pendant qu'il est encore dérangé :
Hé ben? Qu'est-ce qu'ils l'aisiont dans ce Paris?
Paraît que les Parisiens se remuent 'core? Je crcs
ben (ju'ils ont le diable au ventre, dame oui.
Rollet. — Oui, ça se corse. Les ouvriers du
bâtiment... Les menuisiers, les charpentiers, les
maçons... se sont mis on grève. Le gouvernement
veut les envoyer en masse en province; eux veulent
rester à Paris. Alors on attend...
Le paysan. — Voyez-vous ça. Hs font les maîtres,
oui, oui. quasi les maîtres, ii tend son verre. A la vôtre !
40
ACTE III
ROLLET. — A la vôtre ! ils trinquent.
Le paysan. — Alors, comme ça, les choses
tournent point bien?
RoLLET. — Ça tourne mal?... Heu... Heu... Moi,
vous savez, je n'en sais rien...
Le paysan. — Sans vous commander, quel est
votre avis ? Lequel qu'a raison ?
RoLLET. — Mon Dieu, je sais point. Le gouver-
nement a tort. Les ouvriers n'ont pas raison, non
plus... faut être juste. Et puis, dans ce pays, on ne
sait pas tout, alors on ne peut pas dire si Pierre...
Le paysan. — Et votre journal, qu'est-ce qu'il en
pense ?
RoLLET. ■ — n cogne sur les ouvriers...
Le paysan. — Ah! voyez-vous...
RoLLET. — Cela n'engage à rien; il est payé par
le gouvernement pour ne dire que ce que le gou-
vernement veut.
Le paysan. — De façon que...
RoLLET. — On ne sait rien, rien du tout.
Le paysan. — Par le fait... Et puis tout ça c'est
des micmacs quin'nous regardiont point... Pourvu
qu'on vende notre blé, nous autres de la campagne,
on n'en demande pas plus. Ah, ils peuvent se tuer
à Paris... pour sûr que oui. Deux ouvriers traversent la
place en causant devant la porte. Et Icur grève, c'est fini?
RoLLET. — n y a déjà deux jours...
47
Jean Hugiies. — la Grè(^e
Le paysan. — C'était forcé... Qu'est-ce qu'on
peut faire contre les riches, rien monsieur Rollet,
rien du tout... Il faut qu'il y ait des riches et des
pauvres.
Rollet. — 11 y en a toujours ou...
Le paysan. — Y en aura toujours... Gomme vous
dites. On ne peut changer ça... Et quel profit ont-
ils retiré de ce beau coup, sans vous commander?
Rollet. — Rien, M. Parisol a i^nvoyé Lantier,
celui pour lequel on chômait. Il a gardé les autres
parce qu'il en avait besoin. Mais... ii s'arrête.
Le paysan. — Mais...
Rollet. — Mais rien... rien.
Le paysan. — Ils sont bien avancés.... Ils ont
perdu des sous et les voilà comme devant... Entrent
Hontemps et le père Mautard; ils s'asseoient près de la rampe.
BoNTEMPS, frappant sur la table. — Une bouteille dc
rouge, par ici.
Rollet. — Tout de suite, messieurs, il les sert.
{piitte son elient, essuie les tables pour se donner une contenance;
le paysan écoule.
Le père Maitahi). — Oui. ils n'en finissent
plus.
Rontemps. — Mais, mon vieux, ils ne veulent
pas finir, ils ne peuvent pas finir... Ils l'oxploitont
cette alTaire des Vols Rhodaniens. — Au fond la
m^me comédie continue sous d'autres noms. C'est
48
ACTE III
la lutte du malin contre les jobards, de ceux qui
savent contre les ignorants... Alors...
Le père MaUTARD , regardant autoui' de lui. — Chut ! . . .
BoNTEMPS. — Bon. Je prends garde... Mais, pour
en revenir à ces histoires, c'est pourtant pas facile
de reconnaître nos amis de nos ennemis...
Le père Mautard. — Par le fait.
BoNTEMPS. — Ceux qui sont honnêtes et intel-
ligents sont avec nous, les autres...
Le père Mautard. — Les autres nous tombent
dessus , compris. Entrent plusieurs ouvriers et quelques
femmes. Un groupe qui rigole, pai'le haut, se met à table à côté
d'eux en faisant du bruit.
BoNTEMPs. — Et ceux qui nous tapent dessus
sont tous des calotins... des calotins et les requins
qui les suivent, pour la galette... MêTIs les boulots
ne veulent pas comprendre.
Gros-Jean, à côté, assez fort. — Ne veulent pas
comprendre ! ne veulent pas comprendre ! Bien sûr
qu'ils ne veulent pas comprendre, tiens, ils ne
sont pas plus poires que vous... Mouvements dans la
salle, le cercle se rétrécit autour du groupe.
BoNTEMPS, très calme. — De quoi te mêlcs-tu? Je te
laisse tranquille, fiche-moi la paix, mon bon-
homme.
Le PÈRE Mautard. — Laisse-le donc.
Gros- Je AN. — Mon bonhomme ! mon bonhomme !
49
Jean Hugues. — la Grève
pas si bonhomme que ça, d'abord! Je sais ce
que je dis. Et tu ne me fermeras pas le bec. Ah!
mais non, pas même avec tes gros yeux... on rit.
Le père Mautaud. — Qu'est-ce que ça veut
dire?
BOXTEMPS, très calme. — A Mautard. LaisSC-moi faire.
A Gros-Jean. C'cst tOUt?
Gros-Jean. — Non, ce n'est pas tout. Et la preuve,
c'est que je profite de Toccase, pour décharger ce
que j'ai sur le cœur.
Un OUVRIER, (i) — C'est ça, ne te gène pas. dis-y
leur fait.
Gros- Je an. — Laisse donc. Ils nous ont fait faire
grève, pas? à cause d'un Parigot qu'on ne con-
naissait ni d'Eve, ni d'Adam, pas? et le résultat...
barca. on nt.
Un ouvrier. (2) — Bien sur... Ave dom...
dégoise.
Gros-Jean. — A qui ça a-t-il rapporté? Pas à moi,
à coup sûr.
Un ouvrier. (3) — Xi à moi.
Gros-Jean. — Tiens, Bontemps, tu fais le crâne
parce que t'as de l'instruction, mais c'est tout de
mémo à cause de loi que j'ai perdu quatre journées,
vingt balles, quoi î
Bontemps, faisant taire le père Maulanl. — A caUSe de
moi? Et comment ça?
5o
ACTE III
Gros-Jean. — Comment ça? Eh bien, elle est
bonne celle-là ! Mais parce que je ne les ai pas
reçues, dame.
Un ouvrier, (i) — C'est clair.
BONTEMPS, faisant taire l'ouvrier. — Patience, aS-tU
voté la grève?
Gros- Jean. — La grève? Moi... je...
BoNTEMPs. — As-tu voté la grève?
Gros-Jean. — Mais... je...
BoNTEMPS. — As-tu...?
Gros-Jean. — Oui, na, et puis après?
BoNTEMPS. — Et puis après? Rien. Je trouve
drôle que tu te plaignes, voilà tout.
Latour, arrivant. — Comment, le Gros- Jean n'est
pas content !... lui qui semblait le plus acharné !...
Le père MautARD, laaussant les épaules. — Ils SOnt
tous les mêmes !
Latour. — Je l'ai votée comme toi, cette grève,
mais je l'ai votée à contre-cœur, les amis qui sont là
peuvent le dire.
Le père Mautard. — Oui! oui ! Latour a voté à
contre-cœur.
Latour. — Qui c'est qui dit le contraire? Eh
bien, maintenant, je trouve qu'on a bien fait.
Bontemps. — Je ne reconnais plus le sage Latour.
Gros-Jean, gouailleur. — Qu'on a bien fait, mainte-
nant que c'est fini, t'es pas dur...
5i
Jean Hugues. — la Grève
Latour. — Je voudrais que cela continue... Déné-
gaUons de Gros-Jean. Mais parfaitement.
Gros-Jean. — Oh! la! la! cette blague!... Vingt
francs de perdus, un règlement plus sévère, quelle
rigolade!... hein, les poteaux, mince de joie!
Pas d'écho.
Latour. — C'est pas de la joie, j'en sais bien
quelque chose... J'ai souffert autant que toi. J'ai
mon petit gars qu'est malade, ça me donne pas mal
de tourment... et la mère aussi... C'est pas drôle,
quoi. Eh bien, m'est avis qu'on s'est mal conduit.
Une gosse a plus de courage que nous... un chien
aussi...
Ux OUVRIER. (4) — Bien vrai. Un chien quand on
le rosse, il gronde, il aboie, il mord, ou il fiche
le camp.
Latour. — Sûr... on devait, on doit lutter.
. Le père MaUTARI), à mi-voix :i Latour lui scrranl la main.
Gare aux cafards. Haut. TupaHes l^ien, mais vois-tu,
mon vieux, les gai-s de par ici n'ont pas plus de
moelle que ce verre.
BoNTKMPs. — C'est vrai, ils ont eu peur d'attendre.
Gros-Jean. — Attendre! Attendre! pas vrai. Ils
sont tordants, ces clients-là. Attendre pour que les
Anglais, les Allemands, les Italiens viennent chop-
pcr notre place... Pardi oui... t'es malin encore toi.
Et avec ça, que le patron n'aurait pas su les
ôa
ACTE III
employer, et avec du rabais encore 1 D'abord, ce sont
des Juifs, tous ces PrUSCOtS-là ! Signes d'assentiment.
Le père Mautard. — Pense voir !... Tiens, c'est
idiot, ce que tu nous sors là I
Gros-Jeax. — Idiot! idiot!... idiot toi-même, tu
sais, mon vieux père !
Le père Mautard, se levant, très fort, avec fracas. —
Ah ! bon Dieu de bon Dieu! je. . . On les arrête.
Gros-Jeax. — Bonne réponse... Quand an a plus
rien à répondre. On rit. — Le silence se rétablit.
Boxtemps. — Tu as parlé tout à l'heure d'Alle-
mands, d'Anglais ? Crois-tu que ce soient des
hommes comme te voilà, toi?
Gros-Jean. — Un peu.
Boxtemps. — Ils n'ont donc point le droit de
manger du pain ?
Gros-Jeax. — A manger du pain, je ne dis pas ;
mais le nôtre? Halte-là! Applaudissements.
Le père- Mautard, entre ses dents. — Bien, claquez
des battoirs ! Rira bien qui rira le dernier.
Boxtemps, àCros-jean. — Bien répondu, mon gars.
Tu as la langue bien déliée.
Gros-Jeax. — C'est comme ça... A ton service...
On ne me la fait pas, à moi, tu sais, mon vieux
lapin.
Boxtemps. — On s'en aperçoit. Eh bien, causons
là, en frère. On fait cercle. Crois-tu que nous sachant-
53
Jean Hugues. — la Grève
en lutte contre Parisol, les compagnons des autres
pays se seraient disputés pour prendre notre
boulot... Là, en conscience, crois-tu cela. Aux ouvriers.
Croyez-vous cela? Signes d'ignorance. Non, vous ne le
croyez pas ! Et puis quoi, c'est pas neuf ce que je
vous sers, on souffre autant là-bas qu'ici. Nos sorts
ne sont pas si différents, ni si bons, pour que nous
en ayons de l'orgueil vis-à-vis les uns des autres...
Une femme, (i) — ]Mon Dieu non. Au lieu de se
battre...
BoNTEMPs. — On pourrait s'entendre... Bien
pensé, la mère. Nos intérêts sont les leurs. Ils
luttent pour leur salaire, vous luttez pour le vôtre.
Ils combattent pour leur dignité, vous avez essayé
d'en faire autant. Ces Pruscots-là ne sont pas tous
des Juifs !
Le père Mautard. — Et quand ils seraient Juifs !
BoNTEMPs. — Oui, quand ils seraient Juifs?
Est-ce que la faim et la fatigue ne les tuent pas aussi
vite (|uc les autres !
Une FEMME. (2) — Oui, mais les Juifs sont des
voleurs, ils sont tous riches, ça c'est un fait.
BoNTEMPs. — Allons, allons, ma brave Irma,
regarde donc autour de toi. Hermann, qu'est
homme de peine, est Juif : est-il riche? Parisol qui
est riche est-il Juif?
Un ouvrier. — Un homme m vaut un autre.
54
ACTE III
BoNTEMPS, un peu emballé. — Eh bien alors ! N'in-
sultez donc jamais des hommes parce qu'ils sont
d'une autre religion ou d'un autre pays... Est-ce
qu'ils ont demandé à être Juifs, ou Prussiens, ou Chi-
nois? Est-ce qu'ils ont choisi?... On rit.
Une femme, (i) — Ma foi, ils sont tous les mêmes,
on descend tous du même père.
Une femme. (12) — Puisqu'on meurt tous, on est
bien bête de se faire du mauvais sang pour rien.
Un ouvrier. (2) — Paix, les pies bavardes ! Vos
becs, qu'on continue.
Une femme, (i) — Hé là, toi ! Voyez-Vous ce per-
roquet !
Une femme. (2) — Grand singe vert !
Les hommes. — Allons, en voilà assez... Pause.
Un ouvrier. — Tout ça, c'est parfaitement dit,
mais, pour la grève, vous n'en avez point parlé,
qu'est-ce que vous en pensez, un peu?
BoNTEMPs. — J'y viens. On ne doit avoir de la
rancune que pour ceux qui nous font du mal. Que
ce soit un Juif, un sauvage, un roi, un pape, que
sais-je... Détestons-le si c'est un Juif; détestons-le
s'il a passé par la sacristie.
Un ouvrier. (4) — Bien sûr.
BoNTEMPS. — Ainsi, un patron profite de notre
travail, il en vit, vous le savez aussi bien que moi,
il y gagne sur nous.
55
Jean Hugues. — la Grève
Quelques ouvriers. — Oui ! oui ! c'est vrai !
Un autre. (3) — Gomme il y a un soleil...
Boxtemps. — Qu'est-ce que ra nous fait qu'il soit
prince oug^énéral? Il nous estampera tout autant...
Un ouvrier. — Plus.
Gros-Jean. — C'est pourtant diflicile. On rit.
Bontemps. — En un mot, pour en finir, Parisol
est un patron. Kh bien, il est notre ennemi. Quant
à cette grève, elle n'a pas réussi, c'est entemlu^ mais
vous savez bien que c'est votre faute...
Gros-Jean. — Notre faute ?... savoir.
Bontemps. — Oui. La faute à tout le momie, aux
femmes comme aux hommes.
Une femme, (i) — Aux femmes ?...
Un OUVRIER. (4) — Bien sûr: avec vos pleurni-
chailleries. « Y a plus de pain... plus de chaus-
sures... le boucher me regarde d'un drôle d'œil. »
Un autre. (5) — Ou bien encore : « Va donc,
grand nigaud, tu te montes le l)ourrichon et
puis... )) Rires des homnios.
Le père ^Lvutard. — Les femmes finiront par
entendre raison ; mais ceux qui sont les plus fautifs
à mon avis, ce sont ceux qui sont rentrés les pre-
miers.
Un OUVRIER. (3) — C'est pas moi, moi j'étais à
l)attre le blé avec Pierre Viard, mon beau-frère.
Un autre OUVRIER. (4) — C'est Godefroy.
56
ACTE III
GoDEFROY. (5) — Moi, t'en as du toupet ; mardi
matin, j'étais ici à boire un vin blanc, c'est-i vrai
Rollet, enfin dites-le.
RoLLET. — Oh moi ! vous savez, il passe tant de
monde... Mais je crois que vous étiez par ici, oui,
oui, je le crois.
Un autre. (2) — En tout cas, c'est pas moi.
Un autre. (6) — Ni moi, je raccommodais mon
lit pour la raison que le sommier était tombé...
Une femme. (4) — Eh bien, vous en menez une
vie avec votre épouse ! Gros rires.
Un ouvrier, un peu timide (7). — Enfin, ce qu'il y
a de sûr et de certain, c'est qu'il y en a qui sont
entrés sans demander l'avis d'aucun et de personne,
— sauf votre respect...
Un ouvrier. (4) — Y avait Ghauvel, le grand
Gigol.
Un autre. (3) — Persot.
Un autre, (i) — Et le gros du montage...
Un autre. (3) — Maignan...
L'ouvrier, (i) — Oui, Ghauvel, Gigol, Persot,
Maignan, je les retiens, ceux-là !
Gros-Jean. — C'est à crever... Le matin, ils
essaient de rentrer; le soir, il y en avait déjà plus
de la moitié qui avaient suivi. Le lendemain,
il ne manquait personne à l'appel, si ce n'est
Lantier.
57
Jean Iliigiies. — la Grèce
Le père Mautard. — Et pour cause, le pauv'
fieu.
Gros-Jean. — Et quand Bizot gueule, tout le
monde gratte, gratte, faut voir ça... Y a de quoi
rire... C'est Bizot qui fait son faraud...
Un ouvrier (4) d'une voix sourde. — Le fera pas
longtemps.
Des VOIX. — Chut...
BoNTEMPs. — Le résultat n'a pas été bon, pour
bon il ne l'est pas.
Gros-Jean. — Eh ! Aois-tuI lu te fais une raison.
BoNTEMPs. — Pourtant ce coup de Trafalgarnous
a rendu service.
Gros-Jean. Il regarde comiquemcnl autour de lui. — Le-
quel? J'en vois point? Rires.
BontEMPS. haussant les épaules. — Es-tU gOSSe ! Rires.
Tu connais aussi bien que moi les quelques bribes
d'avantages que nous avons retirées. Nous avons
appris à nous mêler de nos affaires et à les entre-
prendre nous-mêmes.
Le pèue Mautard, paternel. — Bien dit, mon li.
BoNTEMPS, encouragé, d'une voix plus chaude. — Toi,
Godefroy, quelqu'un peut-il dire qu'il connaît tes
intérêts comme tu les connais ?
(tvh>ekrov. — Non.
BoNTEMPs. — Eh bien, vous avez été forcés, tout
autant que vous êtes, de vous occuper d'un cas qui
58
ACTE III
VOUS regardait tous... On a^ous l'a assez dit... Un
compagnon, un frère, a été renvoyé.
Un ouvrier, (i) — Oui, Lantier était un bon
gars, aimant à rendre service...
Un autre. (2) — Pas fier pour deux sous.
Un autre. (3) — Et travailleur et honnête.
Le père Mautard. — Je pense en répondre.
Bontemps. — Hé bien ! ce gars, on le flanque sur
la route comme malpropre. Pourquoi? Veux-tu me
le dire, Gros-Jean, toi qu'es malin.
Gros-Jean. — Ça, je sais, c'est muffle.
Un ouvrier. (4) — Par le fait.
Bontemps. — Et vous auriez hésité à montrer
que ça ne nous plaisait pas ? Mais qu'est-ce que
vous auriez dans le ventre, si vous ne rouspétiez
jamais ! Vous n'êtes donc que de la viande à
travail ?
Un ouvrier, (i) — Oui, oui, comme tu dis.
Gros- Je an, d'un ton piteux mais comique. — AlorS,
mon vieux Bontemps, je vois que t'as raison... Je
suis un peu brute... le père m'a fait comme ça, faut
pas m'en vouloir. Rires — toi qui sais tout.
Une femme. (3) — Par le fait, quasiment tout.
Bontemps. — Heu! enfin! j'ai plus soufl'ert aussi.
J'ai étudié au collège et dur...
Latour. — Pour passer des examens, quoi.
Bontemps. — A ce moment, le père est mort. Il a
Jean Husrues. — la Grève
'ô
bien fallu gagner son pain : mon oncle était tour
ncur, il m'u mis à la coule... Être dans un bureau,
ça ne m'a jamais rien dit... Je suis devenu compa-
gnon, et mes études, que je croyais inutiles, m'ont
bien servi depuis... plus que je ne pensais...
Un ouvrier. (5) — A quel âge as-tu quitté le...
BoNTEMPs. — Le collège?
L'ouvrier. (,5) — Oui.
BoNTEMPs. — Quinze ans. J'allais sui* mes seize
ans...
L'ouvrier. (5) — On peut dire que t'as été favo-
risé... auprès de nous. A douze ans on quitte la
laïque, et hop! à la boite: faut commencer à
gagner...
BoXTEMPS. — Oui. Avec mélancolie : J'ai OU de la
chance.
-Un ouvrier. — Va donc, va donc, tu seras contre-
maître.
Bontemps. — Contremaître? par le temps «lu'il
fait? et avec mon caractère, j'en serais l)ien étonné,
moi le premier. Et puis quoi? Je gagne suffisam-
ment ma vie — auprès des autres, s'entend. — J'ai
une femme solide et pas bileuse, qui comprend ce
que je fais et qui agit comme je le comprends ; j'ai
de bons petits gosses que j'aime et qui m'aiment
bien... je n'en demande pas plus pour l'instant...
Une femme.. (2) — Il serait diflicile.
60
i
ACTE III
BoNTEMPs. — Si, pourtant...
Le père Mautard. — Quoi? des rentes?
BoNTEMPS. — Qu'on soit tous à peu près heureux.
Une jeune femme (5) riant. — A la bonne heure,
il a bon cœur... il pense aux autres; moi, il me
plaît, Bontemps! on rit.'
Une autre. (4) — Dommage qu'il soit marié,
hein, la petite mère? On rit.
Bontemps. — Oui, je voudrais bien vous faire
savoir ce que Je sais, car lorsque vous saurez...
Un ouvrier, (4) — Mais on ne demande pas
mieux . . .
Bontemps. — Vous voyez bien que la grève a
servi à quelque chose, puisque vous vous intéressez
à des questions qui vous paraissaient imbéciles.
C'est bon, on vous les expliquera, ces questions,
de façon à ce qu'à la prochaine grève...
Les ouvriers, avec étonnement. — La prochaine
grève !
Le père Mautard. — Mais oui, celle-ci, c'est le
premier acte...
Bontemps. — A la prochaine grève, on ne vous
fera plus agir, vous agirez... comme des hommes.
On rit.
Le père Mautard. — Oui, et vous ne ferez plus
ce que vous avez fait...
Les ouvriers. — Et quoi?
6i
rv
Jean Hugues. — la Grèce
Le père Mautard. — Ils sont renversants, ces
cocos-là : quancl je vous dis, qu'ils sont renversants. . .
Quoi? Ils demandent quoi? Vous avez la mémoire
un peu courte: et samedi soir, sur la place Parisol?
Un ouvrier. (3) — Avec la troupe?
Le père Mautard. — Oui.
Un ouvrier. (3) — l\>ur en être fiers, on no peut
pas en être fiers...
Le père Mautard. — A la bonne heure! Je m'y
vois encore... Nous étions là sur la place à crier
comme des sourds... L'officier nous ordonne de
nous cavaler... Oh! messieurs! mesdames! avant
même qu'il ait fini, voilà Pierre qui fout son camp,
et Jean de le suivre, et François, et puis tous, et
chacun de gueuler comme un gosse : « Vive le
patron! Vive m'sicu Parisol! » Ça a pas été long!
Ah! dame...
Un ouvrier. {\) — Je te crois, ils avaient sorti
leur sabro !
Un autre. (5) — On tient à sa peau... on avait
peur de passer un fichu quart d'heure...
Une femme, (a) — Et puis on ne meui't qu'une
fois.
Le père Mautard. — Je sais bien que vous aviez
peur, je le sais fichtre bien: je suis payé pour le
savoir: eh bien ! la prochaine fois vous n'aurez plus
p«nir, voilà tout !
ACTE III
Gros- Je AN. — Ce sont eux qui auront la trouille.
Pures.
BoNTEMPS. — Et au lieu de laisser rentrer les
compagnons qui ont peur de lutter. . .
Un OUVRIER. (3) — Oui, oui, Maignan...
BoNTEMPs, l'interrompant. — La prochaine fois, ces
quatre-là ne rentreront pas, ou on les empêchera
d'aller à leur étau, ce qui reviendra au même.
Latour. — Mais, s'ils veulent travailler, ils ont
bien le droit de...
BoNTEMPS. — Ils n'ont pas le droit de nous em-
pêcher de nous défendre non plus. Il faut choisir.
Il n'y a pas d'erreur. Ils se mettent avec le patron,
ils deviennent nos ennemis, et quand on lutte, il
faut lutter.
Gros-Jean. — Parfaitement ; si nous allions
manger. Il se fait tard et on a assez causé. Rires.
Les femmes. — Oui, oui, à la soupe!
Gros-Jean. — J'ai perdu vingt francs, j'ai été un
peu Jacques de m'en plaindre... je vois ça... Sérieux.
Car c'est peut-être un bonheur pour tous, si je les
ai perdus... Et puis quoi?... Avec un geste pour le prendre
à la blague. Je boirai moins. On rit.
BoNTEMPS. — Ben oui, arrêtons-nous là, mais
faudra nous réunir de temps à autre. Ça fait du
bien. On se cause, on se connaît.
63
Jean Hugues. — la Grève
Des voix. — Oui, oui, c'est ça, il a raison, c'est
utile...
BoNTEMPS, plus grave. — SciTons-nous Ics coudcs.
D'ici quelque temps, des coupes noires seront faites
en nos rangs. Ce sera le moment. Le patron
donnera le signal, il faudra marcher.
Gros-Jean. — Et dur.
Un ouvrier. (4) — C'est ça.
BoNTEMPS. — Et dans cette grève, nous pourrons
réussir, nous réussirons...
Les ouvriers. — Oui! oui!
Les femmes. — A la soupe, en attendant.
Bontemps, souriant. — EUes ont raison aussi elles.
Il se lève, tous se lèvent; levant son verre ; — A la prochaine !
Tous, gaiement et sans pose. — A la prochaine !
Bideau
Jka.\ Hugues
Paris, août 1900
RACINE
En ce cahier de théâtre nous protestons de toutes
nos forces contre la barbare exécution publiée dans
la Petite République datée du mardi 24 décembre,
pour l'anniversaire de Racine, sous la signature de
M. Camille de Sainte-Croix :
Mais qu'il faut donc de talent à tous ces artistes pour
maintenir acceptable la poésie effroyablement plaie, veule
et glacée de l'illustre ^.acine ? Ce n'est pas au lendemain
d'une représentation de Peer Gynt et pendant les répé-
titions de Siegfried que l'on se sent prêt à la moindre
complaisance pour ce grand surfait. Il y a, dans le
répertoire tragique, cent auteurs qui le valent : Crébillon,
Rotrou, Pradon, Lafosse, Raynouard, M.-J. Ghénier. Ce
n'est pas une raison poui' exhumer ceux-ci. Mais c'en est une
pleinement sufïisante pour que l'on songe enfin à remiser
sérieusement cet encombrant et superflu guignol qui porte
ombre au monument du grand Corneille.
M. Camille de Sainte-Croix nous avait habitués à de
la tenue. Il est fort aimable pour tous les contemporains.
Il ne néglige, il ne maltraite aucun vaudeville. On
pouvait espérer qu'il n'endossait pas sans réserve les
quelques insanités froides énoncées l'an dernier par
M. Bjoernstjerne Bjoernson. C'est aujourd'hui manquer
de tenue que d'opposer aussi grossièrement Peer Gynt
et Siegfried aux œuvres françaises. C'est manquer
de tenue que d'opposer aussi grossièrement Corneille
à Racine. C'est manquer de tenue que de reprocher
à Racine la représentation anniversaire d'Athalie,
organisée dimanche dernier par l'Odéon.
65
IV.
sixième cahier de la troisième série
M. Camille de Sainle-Croix appartient à un journal
où de petits jeunes g^rns, qui se poussent dans les
grandeurs par une utilisation de l'art, célèbrent eux-
mêmes leurs propres anniversaires, au bout d'un an de
leur existence, en des banquets retentissants, sous la
présidence et avec le concours d'hommes politiques.
Ces jeunes gens feraient bien de festoyer un peu
moins et de produire un peu. Ils parlent bien, mais ils
parlent trop. Ils mangent et boivent bien, et portent
bien les santés. Cela ne suflit pas pour que celui de
leurs aînés qui est généralement considéré comme
sérieux traite aussi grossièrement Racine à l'usage du
peuple. C'est de la démagogie (pie de bafouer, pour
l'amusement de la foule, des snobs, et des arrivistes,
un grand poète mort.
Ces jeunes gens font profession de descendre au
peuple, (i) Ils feraient mieux de rester chez eux. Ces
journalistes feraient bien de rester dans leurs salles de
rédaction. Pour enseigner au peuple cpie Jean Racine
était un pclil morveux, mieux vaut encore laisser le
peuple tranquille.
Dans (ju(^l(|ues mois les amateurs de déjeuners,
dîners, soupers et ban(iuels, les amateurs de délilés,
revues, tambours et marches militaires, les amateurs
de décorations vont précipiter leurs platitudes aux
pieds du radicalisme ollieiel, héritier j)olili(pie de \'iclor
Hugo. Qu'il nous soit donc permis de dire aujourd'hui
que nous aimons, (pie nous res[>eclons un grand poète
mort, non monnavable.
(1) J«' (IcsccMuls-nu-poupIc: lu (losccnds-au-pcuplo; il dcscond-au-
pcuplc...
Plusieurs de nos abonnés nous demandaient que jouer
de bref dans une représentation populaire. Nous nous
en sommes référés à Maurice Boucher. Il a bien voulu
nous envoyer cette réponse, qui n'était pas destinée
sans doute à la publication Ainsi on est prié de la lire
non comme une consultation, non coname une contribu-
tion, mais comme une réponse particulière à beaucoup
d'abonnés :
Pour ce que vous m'avez demandé, je ne puis, à mon
grand regret, vous l'envoyer : je ne connais vraiment
rien de court, de simple, de pas niais, de pas malsain,
que je puisse vous indiquer. Mon avis est qu'il faut jouer
et lire du Molière, le plus possible ; du Regnard, du
Beaumarchais, et autres classiques, depuis la Farce de
Patelin jusqu'à la scène des Bavards, de Boursault
(Mercure Galant); dire des fragments de Hernani, de
Ruy Blas, des Bur graves; du Shakespeare, et, si c'est
pour le comique, la Mégère apprivoisée, de P. Delair,
est une très bonne adaptation. Dans les modernes, j'ai
vu Claudie, de George Sand ; on peut lire la Quenouille
de Barberine, de Musset; Grégoire, de Banville; le
Flibustier, de Richepin. Il est bien difficile de monter
l'Ennemi du Peuple et les Tisserands ; ce sont pourtant
de belles choses. Vous voyez que tout cela est bien
connu, et bien peu de chose. Dans les farces adaptées
du Moyen-Age (le Cuvier, le Pâté) il y a encore à
prendre.
Maurice Bouchor
Nous publierons de Romain Rolland un cahier sur le
théâtre populaire.
L'AFFAIRE TÉRY
Plusieurs de nos abonnés, pour se former en connais-
sance de cause un jugement raisonné, juste, nous ont
demandé de publier l'article Wogram, sur lequel s'est
portée l'attention dans l'alTaire Hervé. J'ai transmis
aussitôt leur demande à Hervé. Cet article est posté-
rieur à l'ouverture des poursuites, au commencement
de l'airaire. J'espère que nous en recevrons le texte
à temps pour le publier dans le septième caliier. H faut
noter que, conlormément à la méthode que nous avons
toujours suivie, Hervé a conduit lui-même son affaire
dans les cahiers, en toute indépendance, en toute
liberté, sous sa responsabilité. Je ne suis intervenu
aussi que sous ma responsabilité. Je continuerai.
Les événements sont trop avancés pour que l'on puisse
plus long-temps se taire. J'apporterai dans le prochain
cahier mon'témoignage. Non pas (jue j'aie à faire des
révélations sensationnelles. Je n'ai pas découvert un
crime inouï. Je reproche au contraire à >L Gustave Téry
d'avoir commis les fautes usuelles dans une affaire où
elles devaient avoir les plus déplorables conséquences.
En attendant que nos abonnés aient ainsi les rensei-
gnements qui leur sont indispensables pour agir, je me
permets de recommander à ceux d'entre eux qui sont
universitaires une sagesse exacte. Je sais qu'en recom-
mandant la prudence, l'attention, je fais un personnage
ingrat. Les braves gens de ce pays ont toujours mieux
OS
LETTRE A M. GUSTAVE TERY
aimé les chefs qui les font battre que les honnêtes
gens qui les avertissent.
Tout de même je recommande aux universitaires une
sagesse parfaite. Ce n'est pas un conseil que je leur
donne. Je n'ai pas qualité. Depuis que j'ai fini mon
apprentissage, j'ai renoncé à donner conseil. Mais je
forme devant eux un pourvoi suspensif. Qu'ils attendent
le septième cahier. Après ils seront libres de faire des
bêtises. Au contraire s'ils commencent par faire les
bêtises, ils ne seront plus libres de ne pas les avoir
faites.
Je commence par publier une réponse que j'adressai
à M. Gustave Téry au temps de l'affaire Deherme. Il
avait mis en cause les cahiers dans la Petite République,
Il fit appel ensuite à mes sentiments de bon camarade
pour ne publier pas ma réponse dans le journal. J'eus
la faiblesse de céder. J'eus le tort d'oublier qu'il faut
presque toujours être un mauvais camarade pour être
un bon citoyen.
Nos abonnés replaceront cette lettre à sa date dans la
deuxième série :
Cahiers de la Quinzaine, 16, rue de la Sorbonne, au second,
dimanche 24 mars 1901
Mon cher camarade,
Je Us dans la Petite République de ce matin, au début
de ton article : Chronique de l'enseignement. — Leur
libéralisme. — A propos de l'incident Denis-Deherme :
Le comte Albert de Mun, Charles Péguy et la Croix
m'accusent d'intolérance. Il s'agit encore de l'incident
Denis-Deherme.
60
sixième cahier de la troisième série
Il est fort spirituel de m'introduire entre le comte
Albert de Mun et la Croix. Mais c'est d'un esprit à la
fois injuste et cruel.
C'est une plaisanterie de grand seigneur. Tu appar-
tiens à un grand journal. Tu es édité par un adminis-
trateur qui a fort bien su conduire ses alTaires. Sans
avoir de renseignements particuliers, je pense que tu
parais à près de cent mille exemplaires. Plus de deux
cent mille personnes, socialistes et bourgeois, con-
naissent par toi les hommes et les événements imiver-
sitaires, les événements de la pensée, les résultats du
travail intellectuel. Ces deux cent mille personnes
auront de moi cette idée que je suis quelqu'un d'inter-
médiaire entre le comte de Mun et les rédacteurs de la
Croix. Cela est injuste.
Comment veux-tu que je me défende? Je tire à seize
cents. J'ai un administrateur admirable, qui ne fait
aucune affaire. En admettant que les cahiers circulent
beaucoup, trois mille et quelques cents lecteurs sauront
la vérité de ce débat.
Vous journalistes quotidiens vous avez une redou-
table puissance, une autorité. Vous en usez parfois
légèrement. Le septième cahier de la deuxième série
publie un article de ^S pages intitulé casse-cou. Sans
même en donner la référence, vous en faites une bou-
tade. La justic(\ mon cher camarade, vaut mieux que
l'esprit.
Bontade inexacte : Je ne t'ai pas accusé d'intolérance
formellement. J'ai noté ton article comme un symptôme
iiKpiiétant d'intolérance croissante. Je ne suis pas
volontiers accusateur, ni condanmeur. ni llélrisseur.
Tout le monde n'est pas des congrès.
LETTRE A M. GUSTAVE TER Y
Réellement tu as contribué à supprimer sous des
clameurs la parole d'un adversaire. J'ai dit et je main-
tiens que, dans les circonstances où nous sommes,
toutes les fois que de la parole articulée est couverte
par du bruit, par de la clameur inarticulée, quand
même la parole serait celle de nos pires ennemis, et
quand même la clameur serait de nos amis, pour qui
sait voir au fond, c'est nous qui sommes vaincus.
. Je n'examine pas si la liberté n'est qu'un mot creux
ou une forme vide. Mais je crois profondément que
nous devons sauvegarder le plus et le mieux que nous
pouvons les mœurs de la liberté intellectuelle, de la
patience intellectuelle, de la délibération intellectuelle.
Les abonnés des cahiers ont eu dans mon article ton
article entier, conformément à la méthode qui, aux
cahiers, nous paraît seule juste. Ils ont donc eu la
phrase omise par M. le -comte de Mim. 11 y a contra-
diction logique et morale entre tes deux attitudes. Si
vraiment tu voulais engager avec l'abbé Denis une
courtoise discussion, tu devais protester contre les
clameurs qui d'avance écrasaient cette discussion.
Je ne traiterai pas ici la question au fond. Je n'y suis
pas prêt. Je la traiterai dans les cahiers aussitôt que je
le pourrai. Je ne suis pas quotidien. Je ne suis pas tenu
de traiter les questions que je n'ai pas étudiées. Je
maintiens seulement que la question de la liberté de
l'enseignement dans l'enseignement libre est morale-
ment la plus grave et la principale de cette année.
Je ne traiterai pas même, historiquement, la question
Deherme. Elle tient à la question générale. J'ai voulu
protester, — et je maintiens ma protestation, — contre
le zèle que l'on a eu de casser les reins à Dclierme. Si
sixième cahier de la troisième série
vous cassez les reins à Beherme, qui est un honnôte
homme, à ce que tout le monde m'a dit, que ferez-vous
à Edwards, qui est im malhonnête homme, tout le
monde le sait. Mesurez vos peines. Appropriez vos
sanctions. N'oubliez pas que vous prononcez pour deux
cent mille consciences. Et là où il faut des raisons, des
objurgations, des distinctions, des réserves, des déli-
bérations, à la rigueur des blâmes, selon vous, évitons
le cassate de reins.
Je me permets de recommander à tous les socialistes
révolutionnaires — j'entends ici recommander au sens
thérapeutique — la lecture du li>Te tout récemment
publié par M. Aulard : Histoire politique de la BéK'olu-
t ion française. On y lira ce qui advient d'une révolution
qui pratique trop le mutuel cassage de reins. La pre-
mière partie est intitulée : les orig^ines de la démocratie
et de la république : la deuxième : la république démo-
cratique : la troisième : /a république bourgeoise-; la
quatrième : la république plébiscitaire. Les suivantes
se nonuncraient : V empire; la restauration; Louis-
Philip/ic; le second empire; la république bourgeoise.
Charles Péguy
En ce moment de l'année oii .*ie font la plupart des
abonnements et réabonnements à toutes les revues, nous
rajtpelons à nos abonnés que nous avons un intérêt
commercial considérable à ce que ces abonnements et
féabonnements soient faits par la librairie des cahiers.
Le Gérant : Charles Pkouy
Ce cahier a Ole composé cl tiré au tarif îles ouvriers syndiqués
JupRiMEHiE UE Si'KESNES {E. VA\B}i, adminlslmlcuF', 9. rue du l'onl. — i377
•/ *
0-
Nous mettrons en vente le lo janvier, jour de sa
publication :
Jean Jaurès. — Études Socialistes, un volume de
Lxxvi + 276 pages, édité par la Société d'Editions
littéraires et artistiques, librairie Paul OUendorlT, un
volume à trois francs cinquante.
h' avertisse ment que l'on a pu lire dans le quatrième
cahier de la troisième série n'a pas été réimprimé dans
l'édition OUendorll".
Vient de paraître à la librairie Jacques, en vente à la
librairie des cahiers :
Georges Sorel. — La ruine du monde antique,
Conception matérialiste de Vhistoire, un volume de
284 pages 3 francs 00
A dater du premier janvier igo2 le Mouvement
Socialiste va demeurer 10, rue Mo/isienr-le-Prince ; il
paraîtra tous les samedis, sur ^8 pages; le numéro
coûtera 20 centimes, pour la France et la Belgique,
20 centimes pour les autres pays, l'abonnement i o francs
pour la France et la Belgique,, 12 francs pour les autres
pays.
Nous tenons gratuitement à la disposition de tws
abonnés :
Marcel et Pierre Baudouin : Jeanne d'Arc, drame en
trois actes;
Jérôme et Jean Tharaud : la lumière ;
Pierre Baudouin : Marcel, premier dialogue de la
cité harmonieuse .
Envoyer un franc pour les frais d'envoi.
Pour savoir ce que sont les cahiers, on peut envoyer
soixante centimes à M. André Bourgeois, administra-
teur des cahiers, 8, rue de la Sorbonne. On recevra en
spécimen le /)remicr cahier de la troisième série. Pour
trois francs cinquante on recevra six cahiers spécimens.
Nous acceptons que nos abonnés paient leur abonne-
ment par mensualités de un ou deux francs.
Nous avons donné le bon à tirer après corrections
pour deux mille six cents exemplaires de ce si.xième
cahier le samedi 28 décembre ifjoi.
Xous mettons ce cahier dans le commerce; nous le
i^e/iclons un franc.
Pour la représentation nous en vendons
six exemjdaires pour cinq francs
douze exemjdaires pour neuf francs
vin^t exemplaires pour treize francs.
Xous avons publié un dossier de l'affaire Hervé dans
le quinzième cahier de la deuxième série. — Mémoires
et dossiers pour les libertés du personnel enseig-nant
1 franc
le premier cahier de la troisième série o Jranc Go
le cinquième cahier de la troisième série i franc
Le deu.xième cahier de la troisième série est
(.iiAïu.i s Gin.Yssi:. — Les Universités populaires
et le mouvement ouvrier i franc
y os Cahiers sont édités par des souscriptions men-
suelles rég-ulières et par des souscriptions extraordi-
naires : la souscription ne confère aucune autorité sur
la rédaction ni sur l'administration : ces fonctions
demeurent libres.
Nous servons :
des abonnements de souscription à cent francs:
des abonnements ordinal r-es à vini^-t francs:
et des abonnements de propagande a huit francs.
Il va sans dire quil n'y a pas une seule différence
de service entre ces différents abonnements. Nous vou-
lons seulement que nos cahiers soient accessibles à tout
le monde également.
Le prix de nos abonnements ordinaires est à peu près
égal au prix de revient: le pri.x de nos abonnements de
propagande est donc très .'<ensiblement inférieur au /»rix
de r»'vient.
Xous ne con.'icntons des abonnements de propagande
que pour la France et pour la Belgique.
Xos cahiers étant très pauvres, nous ne servons plus
,l\l/),iniàj II,. nU ,r,-,if>l if <:
SEPTIÈME CAHIER DE LA TROISIÈME SÉRIE
POLÉMIQUES ET DOSSIERS
M. GUSTAVE TÉRÏ
CAHIERS DE LA QUINZAINE
paraissant vingt fois par an
PARIS
8, rue de la Bonbonne, au rez-de-chaussée
Nous avons en venle à la librairie des cahiers le
roman de Tristan et Iseut, deuxième édition, un
v(»lnnio à trois l'rancs cinquante, ou plut«'»t deuxième
tirage, puisque les éditeurs ont -la mauvaise liahilude
de compter les éditions par un certain nombre des
exemplaires tirés et non par le reconuuencement. par
le rantj du tiraji^e. par le nombre de tirages.
Heureux ceux de nous qui ont pensé à temps à se pro-
curer la première édition. Les éditeurs en efTel ont eu
depuis la mauvaise idée de mettre à la première page
de la couverture, pour le deuxième tirage, un frontispice
vert, censément artistique, représentant les faciès de
Tristan et Iseut. Les éditeurs ignoraient sans doute que
Tristan et Iseut nous paraissent assez bien dessinés
dans le français de Tauteur.
M. Héilier a patiemment, lidèlemenl restitué pour
n(uis limage fruste laissée par les vieux poètes. Je me
représente cette image d'après le texte. De quel droit
un dessinateur vient-il interposer, entre l'image origi-
nale <'t la représentation (pie j'en ai. une image qu'il a.
plus ou moins. Il faut respecter cette liberté du lecteur.
NaturelUiuent l'auteur n'en savait rien et ne s'en
aj>erçul que (piand le livre apparaissait aux galeries
de rOdéon. II faut pourtant respecter la liberté de
l'auteur.
Je conseille d'acheter en temps utile du second tirage.
On uc sait pas juscpi'où peut aller le zèle «l'un éditeur,
ipiand il est étlitcur d'art.
Je m'applaudis tous les jours, devant de tels
exemples, d'avoir voulu faire des éditions, d'avoir
continué à en faire après un premier essai malheunux.
Il c>t de plus en plus indispensable (pi'il y ait des
institut i<»ns exprès p<»ur sauvegarder la pleine liberté
de l'auteur ol du Irctenr.
Gustave Téry
RÉPONSE
La réponse que Von va lire nous a été envoyée par
M. Gustave Téry après qu'il eut reçu le cinquième
cahier de la troisième série, et quand il n'avait pas
encore le sixième :
Tu dérailles, mon cher Péguy. L'autre jour tu m'as
félicité publiquement d'avoir acheté un second exem-
plaire du quinzième cahier de la deuxième série, où
M. Daniel Delafarge prenait contre moi la défense de
M. Brunetière. Tu en tirais cette conclusion superbe
que les mœurs de la véritable liberté s'élargissaient
parmi nous et que c'était un commencement de révolu-
tion beaucoup plus important que tous les parlementa-
rismes (i).
J'en suis encore « baba ». A vrai dire, quand je suis
allé quérir cet autre exemplaire, j'avais totalement
oublié qu'il y était question de moi. Je voulais simple-
ment me procurer im double des articles où Gustave
Hervé donne si joliment la réplique à l'archiprêtre de
Sens. Or, ces articles se trouvent dans le même cahier
(1) Je cite exactement : « Depuis six mois l'expression je me désa-
bonne a complètement disparu de notre vocabulaire. Ayant reçu le
quinzième cahier, Gustave Téry a négligé de se désabonner. Il en a
même acheté un second exemplaire. Si les mœurs de la véritable
liberté intellectuelle peuvent s'introduire, se maintenir et s'élargir
parmi nous, je le déclare à nouveau, c'est un commencement de
révolution beaucoup plus important que tous les parlemontarismes
que l'on nous fait >. — Premier cahier de la troisième série, page 12.
\
,^^
Gustave Téry
que la lettre de M. Delafarge. Je ne suis donc pas si
magrnanimc que tu as bien voulu l'imaginer.
Un instant, j'avais eu l'intention de t'écrire. Non pour
rectifier — on ne rectifie pas les fleurs, — mais pour
répondre quelques mots à M. Delafarge. Certes, quand
il observe que nous devons reconnaître à M. Brunetière
le droit de dire sa pensée sur Rabelais et sur Voltaire,
il parle d'or. Mais dans sa minutieuse critique, il a
oublié deux choses : la première, c'est cpi'il s'agissait
d'un manuel à l'usage des classes, et non d'une œu\Te
destinée au grand public. Puisque ton collaborateur me
rappelait justement au respect de la « vieille distinction
des genres », je pense qu'il est inutile d'insister sur
celle-là. Ce que je reproche à M. Brunetière, c'est pré-
cisément de l'avoir méconnue, d'enseigner l'histoire en
polémiste, d'oublier qu'il s'adresse à des rhétoriciens et
de leur oÛVir, sous une étiquette scolaire, im discours
de combat.
En second lieu, pour justifier ma méthode de citation,
il m'aurait sufli de noter que dans la Petite République
la place m'est strictement mesurée. Quand mes articles
ont plus de deux cents lignes, notre très aimable secré-
taire de la rédaction, le citoyen Lejcune, ne cherche
plus à dissimuler son désespoir. Si je m'étais permis
de citer in extenso deux ou trois plirases de M. Brune-
tière, il ne me serait pas resté de place pour les com-
menter, — ou j'aurais outrageusement dépassé la
mesure.
Je ne l'ai pas écrit cela pour deux raisons :
La première, c'est que les collations mêmes de
M. Delafarge ont démontré ma bonne foi. Si, pour
obéir aux exigences de la mise en pages et ne pas
REPONSE ^
contrister inutilement le meilleur des camarades, j'avais
été contraint de simplifier quelque peu les périodes
polypattes de Ferdinand le Catholique, si j'avais dû
resserrer ou supprimer, tes lecteurs attentifs ont pu se
convaincre que, du moins, en mes citations, je n'avais
rien omis d'essentiel.
La seconde raison, c'est que dans un filet de la Petite
République je venais de répondre à la principale objec-
tion de ton collaborateur. J'ai eu la chance de remettre
la main sur cet article, — qui n'a pas \ti le jour. Pour-
quoi? Parce que Lejeune m'a dit : « Si nous publions
ça, tous nos chercheurs de tares vont demain s'écrier
que nous défendons aux instituteurs de faire de la pro-
pagande socialiste ». Je suis tombé de mon haut. « Mais
je n'ai jamais écrit pareille chose î... » L'honnête
Lejeune, qui a l'expérience de la perfidie profession-
nelle, s'est mis à rire. « Ça ne fait rien, vous verrez...
Ah ! vous ne les connaissez pas. » C'est en vain que
j'ai retapé ma copie, pour prévenir toute équivoque.
L'article n'a pas été inséré : il était encore trop libéral.
Le voici, tel quel. Tu retrouveras aisément ma première
rédaction sous les ratures. Et tu soupçonneras du même
coup combien je m'amuse quand tu me traites àQ jacobin
ou de dictateur.
Donc, mon cher Péguy, je n'avais pas mérité le bon
point que tu m'as décerné l'autre mois. Je ne mérite pas
davantage la punition que tu m'infliges aujourd'hui. Je
lis dans le cinquième cahier de la troisième série :
Le soir de la séance où le Conseil supérieur de rinstruc-
tion publique avait condamné Hervé, celui des juges qui
depuis le commencement de l'affaire et dans les débats
mêmes avait défendu l'accusé avec le plus de patience
Gustave Téry
exacte, avec le plus de sérieux, avec le plus de sûreté,
quittant la séance, rencontra M. Gustave Téry.
— Eh bien? demanda Téry.
— Eh bien ! il est condamné, et vous pouvez vous vanter
d'y avoir contribué pour beaucoup.
— Tant mieux, répondit Téry, c'est ce que nous voulions.
O/i me prête là, mon cher Péguy, un propos abomi-
nable. Avant de te montrer que je suis incapable de
l'avoir tenu, permets-moi de te rappeler le premier
précepte cartésien : «... ne recevoir jamais aucune
chose pour vraie que je ne la connusse évidemment être
telle ; c'est-à-dire éviter soigneusement la précipitation
et la prévention... »
Jusqu'à ce jour j'avais tout lieu de nous croire amis.
Tu m'as proposé naguère de me réserver vingt pages
des Cahiers pour achever de dire mon sentiment sur
l'incident Denis-Deherme. Je t'expliquerai tout à l'heure
pourquoi je ne l'ai pas fait. La semaine dernière encore,
toujours à ce même propos. Charles Guieysse ayant
écrit dans son excellente étude sur les Universités
populaires que j'avais fulmine contre Deherme, que
j'étais tout simplement un autoritaire, un démagogue^
et que j'avais hurlé, j'ai cru devoir envoyer quelques
lignes de protestation à M. Guieysse. J'ai dû lui dire
qu'on ne saurait sans injustice qualifier de hurlem,ent
démagogique l'article où je commentais en termes très
mesurés, très académiques la belle lettre que M. Gabriel
Séaillcs m'avait fait l'honneur de m'écrire. M. Guieysse
m'a répondu fort courtoisement que « tout jugement
pour lui était toujours révisable». De ton côté, moucher
Péguy, spontanément et avec une bonne grâce dont je
te remercie, tu m'as offert d'insérer une rectification
REPONSE
dans ton prochain cahier. Je ne te l'ai pas envoyée.
J'avais alors de multiples soucis, — civils et militaires
— je faisais mes vingt-huit jours. Et puis, que sert d'af-
firmer son libéralisme ? Mieux vaut le prouver. L'article
ci-j oint en est peut-être un commencement de preuve.
Je sais bien que nous n'avons pas la même conception
du libéralisme ; depuis M. de Mun jusqu'à M. Aulard,
on met tant de choses diverses sous ce mot I Du moins,
la première façon de témoigner son libéralisme, mon
cher Péguy, c'est d'admettre que nos voisins puissent
entendre différemment la liberté...
Si je te rappelle ces deux récents souvenirs, c'est
pour te faire bien comprendre quelle a été ma... sur-
prise en feuilletant ton dernier cahier. Je néglige nos
rapports antérieurs, et je me borne à retenir que
la veille encore tu me donnais une marque d'amitié.
Tout à coup, pan ! sans crier gare, tu me tombes dessus,
et non seulement tu m'accuses d'une malpropreté, mais
en termes sybillins tu laisses peser sur moi les pires
soupçons et, délibérément, tu relèves tes manches pour
me faire mon affaire.
Je ne parlerai point, ô farouche Alcestc, des petits
devoirs que commande l'amitié. Il me suffira d'invoquer
ton rationalisme et de constater qu'en accueillant ainsi,
sans critique, sans vérification, un propos terrible et
en l'imprimant tout vif, tu n'as pas usé d'une bonne
méthode.
A tout le moins, avant de partir en guerre, tu devais
me poser cette simple question :
— Est-il vrai que tu as tenu ce langage?
Et je t'aurais répondu :
Je veux croire encore que M. X. — tu le nommeras,
Gustm^e Téry
s'il te plaît — est un honnête homme, mais il est incon-
testable que sa mémoire l'a trahi. Depuis deux mois que
les circonstances nous ont mis aux prises, il y a entre
nous un malentendu que je m'elTorce en vain de dissiper.
Ne me demande pas ce qu'est ce malentendu, ni quelle
en est l'origine ; je serais obligé de commettre cer-
taines indiscrétions, qui sans doute achèveraient de me
disculper, mais qui risqueraient de porter préjudice à
une^œuvre excellente, dont nous sommes tous deux
collaborateurs. Si M. X. — comme semblent l'indiquer
tes réticences — veut prendre la responsabilité de ces
indiscrétions, je suis prêt à lui répondre; mais pour
l'heure, je n'ai pas besoin d'y recourir pour me jus-
tilier.
En recueillant mes souvenirs, mon cher Péguy, voici
le sens des paroles que nous avons échangées. Je dis
le sens, car j'étais à mille lieues de supposer que tu
serais chargé de faire un sort à cet indillérent dialogue.
Avec quelques journaUstes, j'attendais depuis une
heure au ministère la sortie des juges. Dès qu'on
ouvrit les portes de la salle où délibérait le conseil,
nous entrâmes et j'allai tout droit vers Gustave Hervé.
A mi-chemin, je rencontrai M. X. et je l'arrêtai au
passage pour lui demander — tu devines avec quelle
émotion :
— Eh bien ?
C'est alors que M. X., en me serrant la main, eut la
grossièreté de me répondre :
— Eli bien î il est condamné, et vous pouvez vous
vanter d'y avoir contribué pour beaucoup.
Je transcris sa réplique, telle (ju'il le la rapportée.
M. X. m'avait bien dit déjà, à plusieurs reprises, que
REPONSE
j'avais mal servi la cause d'Hervé et que j'avais commis
des imprudences. Libre à lui de penser que notre
tactique était maladroite ; mais d'autres — et l'intéressé
lui-même — en jugeaient autrement. Il ne me plaît pas
de rechercher ici les mobiles secrets de certaines pru-
dences. Ce qui est sûr, c'est que ce n'était pas l'instant
de me dire cette chose injurieuse : Votre ami est
condamné, et c'est votre faute.
Peut-être même a-t-il ajouté — et si je ne puis m'en
porter garant, car je n'ai pas attaché le même prix à
ses paroles, c'est bien ce qu'il y avait au fond de sa
pensée, c'est bien là le sens des insinuations que tu
relèves :
— Gustave Hervé est condamné, comme vous l'aviez
voulu.
Alors, avec un mouvement de dépit bien excusable
à cette minute et devant ce reproche, j'ai dû répondre :
— Tant mieux ! Maintenant nous savons à quoi nous
en tenir.
Ou :
— La situation est nette ; le problème est posé.
Ou:
— La guerre est déclarée.
Oa... quelque chose d'approchant.
Encore une fois, tu ne saurais exiger que je me sou-
vienne exactement de cette brève réplique. Tout ce que
je puis affirmer, c'est que je n'ai pas dit, que je n'ai
pas pu dire ce que l'on me fait dire. Ce ne serait pas
seulement une infamie, ce serait une sottise.
Et voici maintenant pourquoi je n'ai pas pu dire cela.
Je laisse de côté ce que j'ai fait ou essayé de faire pour
me porter au secours d'Hervé, mes articles antérieurs,
Gustave Térj-
mon témoignage à la cour d'assises et de multiples
démarches, dont je te donnerai quelque jour le détail.
Sache seulement que ce n'est pas uniquement contre
nos adversaires qu'il m'a fallu défendre Gustave Hervé.
Je m'en tiens à cette remarque, qui, je l'espère, suflira
pour t'éclaircr. Si j'avais dit : C'est ce que nous vou-
lions... il faudrait traduire : C'est Hen'é lui-même qui
le voulait.
Et je ne sais si l'alTaire Hervé fut close, comme tu le
prétends, du jour où Gustave Hervé a mit les pieds
dans les salles de rédaction de la Petite République ».
Ce que je sais bien, c'est que je n'ai rien fait pour l'y
attirer, ni même pour l'y retenir. Il est venu nous voir,
comme il est allé à F Aurore, estimant sans doute qu'il
trouverait, comme aux Cahiers de la Quinzaine, des
amis et des défenseurs. Ce que je sais bien encore,
c'est que mes derniers articles — ceux-là mêmes que
n'approuva point M. X. — ont été rédigés sur les indi-
cations de Gustave Hervé ; c'est enfin que mon dernier
article, Rabier-Boisdeffre . paru le matin même du jour
où se réunissait le conseil supérieur, fut écrit en colla-
boration avec Gustave Hervé. Il en fit le plan, sur ma
table, l'avanl-vcillo de la séance; et je lui lus le lende-
main ma chronique, pour bien m'assurer que j'avais
fidèlement développé son « argument ». J'étais prêt à
biffer, en écolier docile, toutes les phrases qu'il jugorait
inopportunes. N'est-ce pas justement cet arlich^-là (jui
m'a valu le coup de boutoir de M. X. ?
Kt toi, par là-dessus, voici que tu m'appelles :
Dictateur! A ce mot, Lîipicque s'est écrié :
— Téry, dictateur? C'est vrai : il écrit très bien
sous la dictée.
REPONSE
De cette boutade, il t'est loisible de tirer une rosserie ;
j'aime encore mieux ça qu'une calomnie.
J'arrive à ton menaçant commentaire. Il paraît que
je te dois des comptes, et tu t'apprêtes à me les
demander. Soit. Souffre que je prenne les devants,
sans attendre les délais bizarres que tu m'assignes.
Quand on accuse quelqu'un, on s'applique à formuler
clairement ce dont on l'accuse. Si ta méthode est
inconsidérée, je ne te fais pas l'injure de croire qu'elle a
quelque rapport avec celle de Basile. Dis tout ce que
tu sais, tout de suite. Quoi? Qu'est-ce qu'il y a?
Autant qu'il m'est permis d'en juger par tes prété-
ritions ténébreuses et les quelques réflexions dont
Hervé m'a fait part, tu te proposes apparemment de
me citer à comparoir par-devant l'intègre Péguy sous
l'inculpation d'arrivisme ? Je guette le mot au bord de
tes lèvres, le mot de défiance et d'ostracisme, qui
découragée les meilleurs vouloirs. J'aurais tôt fait de
répondre, et je soupçonne aisément — car je com-
mence à connaître les chers camarades — qu'il me
faudra répondre quelque jour, mais je n'aurais jamais
imaginé que tu me lancerais le premier cet imbécile
outrage.
Arriver à quoi, mon pauvre Péguy? A la députation?
Rassure-toi : je ne serai pas député ; je ne serai pas
candidat. On m'a fait des avances, des ouvertures; j'ai
dit : non. Et ce n'est pas que je méprise le parlementa-
risme. C'est d'abord que je ne me sens pas encore
de taille à tenir dignement mon rôle à la Chambre.
C'est aussi peut-être — et ce n'est pas contradictoire,
en dépit de l'apparence — que j'ai des ambitions plus
hautes. Je t'expliquerai ça, quand nous aurons le temps.
Gustave Téry
Tu peux en induire, s'il le plaît, que je guigne la Prési-
dence de la République.
Es-tu satisfait?
Non, pas encore. J'entends des malins qui disent :
« 11 y a d'autres formes de l'arrivisme. Téry veut se
faire une brillante situation dans la presse. » Et c'est
sans doute pour cela, dis-le donc ! que j'ai traité l'alTaire
Hervé non pas en « universitaire », mais en journaliste,
assoilTé de réclame. — Voir plus haut.
Voici donc quelle est ma a brillante situation ».
Depuis les dernières vacances, je suis appointé réguliè-
rement à la Petite République. Pour une collaboration
presque quotidienne, je touche 200 francs — deux cents
francs — par mois. J'en gagnais trois cents, quand
j'ai débuté comme professeur de sixième classe au
lycée de Carcassonne.
— Et sa femme ? reprennent les malins. Ils sont deux
à mettre du noir sur du blanc.
Depuis quelques mois, ma femme est soulYranfe et ne
gagne plus rien, ou presque. D'ailleurs, nous ne sommes
pas deux ; nous sommes quatre, — et mriue un peu
plus.
Par bonheur, les Cordicoles m'ont rapporU huit cents
francs. Nous avons de quoi passer l'hiver. Et après?
Vraiment, je ne pose ni pour le héros, ni pour le mar-
t>T. Mais j'ai la fierté de croire que je m'appli(jue à
suivre tout droit mon chemin, ma « chimère ». Je
pourrais, comme d'autres, m'employcr à des littératures
alimentaires. Il faudra bien que je m'y résigne, un jour
ou l'autre, et que je renonce à mon rêve orgueilleux de
vie et de pensée libres. En attendant, j'ai le droit que
l'on me traite avec plus de ménagement.
10
REPONSE
Je voulais t'écrire une lettre que tu pourrais insérer.
Je m'aperçois en relisant celle-ci qu'il me serait pénible
de confier ces détails personnels à tes lecteurs. Je me
contente d'espérer que tu vas reconnaître ta méprise.
Insère donc dans ton prochain cahier quelques lignes
de rectification, — je ne dis pas d'excuses, — et je te
serre les mains,
Gustave Téry
A la réflexion, il me paraît indispensable de mettre
sous les yeux de tes lecteurs les explications qui pré-
cèdent. Je te prie seulement, — par un sentiment de
pudeur élémentaire, — de ne pas publier la fin de ma
lettre à partir de : cr Es-tu satisfait? » Il est mutile, je
pense, d'invoquer ces précisions budgétaires, et surtout
de mettre ma femme en cause. Mais j'ai tenu à ne rien
te cacher, sûr de ta discrétion. Je veux te voir.
Charles Péguy
RÉPONSES PARTICULIÈRES
Quand la réponse de Téry me parvint, j'avais
commencé à rédiger le témoignasse que je veux contri-
buer à l'éclaircissement du cas Hervé. Je continuerai
cette rédaction. Mais je veux déblayer mon témoignage
en répondant point par point à la réponse de Téry.
Toutefois je ne me laisserai pas conduire aujourd'hui à
faire le procès de Téry.
Je n'imiterai pas le ton badin de mon camarade.
J'en suis incapable. Et je n'ai pas le cœur gai.
ç^. — Téry avait tort d'avoir oublié que les colla-
tions de Daniel Delafarge étaient dans le même
cahier que le conunoncement de l'histoire Hervé. Ce
n'est pas au hasard que nous avons réuni dans le
quinzième cahier de la deuxième série : mémain'a et
dossiers pour les libertés du personnel enseignant en
France, les attentats commis contre ces libertés par
M. Monteil, par les calonmiateurs de Jaurès, par Téry,
par M. Leygues. Ce n'était pas non plus pour faire une
boutade. C'était une courbe de cas intéressants où
la liberté commune, sous des aspects sériés, était en
cause.
^. — Je n'ai pas dit que Téry fiM magnanime en
l'espèce. Mais j'ai dit, espéré cju'il devenait ou rede-
venait libéral. S'il veut aujourd'hui diminuer l'estime
REPONSES PARTICULIERES
que nous avons de son acte, j'y consens. Pourquoi
jouer à l'humilité? C'est encore un orgueil.
§1 — Conclusion superbe. Conclusion qui me consolait
un peu. Espérance qui naissait. Je ne la tirais pas du
seul cas Téry. Je considérais son acte comme un
symptôme rassurant. J'avertis nos abonnés une fois
pour toutes que je me trompe souvent sur les hommes.
J'accorde à la plupart des hommes un crédit beaucoup
plus considérable que celui où ils ont droit. Outre mon
imbécillité naturelle, je le fais exprès : mieux vaut mal
placer du crédit à beaucoup de gens que de s'exposer
à refuser du crédit à un seul qui le mériterait.
§. — Daniel Delafarge fait son métier de professeur
en province. Il me permettra de répondre pour lui.
Delafarge n'a pas pris contre Téry la défense de
M. Brunetière. Il a défendu la liberté professionnelle
de M. Brunetière.
Plusieurs de nos abonnés m'ont dit alors que les
confrontations de Delafarge ne leur avaient pas semblé
décisives. Rien n'est aussi difficile à faire saisir que les
glissements. Mais les confrontations paraissaient exem-
plaires à ceux qui avaient lu tout le Brunetière avant
de lire le Téry. Jean Deck, dont nous attendons impa-
tiemment le cahier pour la défense de la liberté
nationale en Finlande, me disait qu'ayant travaillé
avec le Manuel de M. Brunetière, les articles de son
camarade Gustave Téry lui avaient fait l'effet d'un
faux perpétuel. Moi-même j'ai trouvé que les confron-
tations de Delafarge donnaient des résultats graves.
Téry joue — grossièrement? — sur le mot manuel.
i3
septième cahier de la troisième série
Tout le monde sait qu'il y a des manuels d'anatomie
ou de physiologie, des manuels de droit administratif
qui pèsent des kilos. C'est par un scrupule respectable
que M. Brunetière a nommé son manuel manuel de
l'histoire de la littérature française. Un manuel aussi
gros — 532 pages in-octavo pour cinq francs — est
déjà une œu\Te considérable. Qu'on la combatte, si
l'on veut, par d'autres manuels, par l'excellente
Histoire de M. Lanson. Je n'admets pas que l'on
combatte un manuel par un interdit laïque, par un
index. Et puis les rhétoriciens courent de bien autres
dangers que de travailler dans le manuel de M. Bru-
netière. Je demande pour les rhétoriciens, et même
pour les philosophes, la liberté salubre que M. Téry
veut bien accorder au grand public.
En second lieu que la place de Téry lui soit stric-
tement mesurée dans la Petite République, c'est afTaire
entre eux. Comme lecteur je dois dire à M. le citoyen
Lejeune que les longs articles de Jaurès m'intéressent
beaucoup plus dans le journal que la poussière des
Échos. Sur la longueur des phrases que Téry devrait
citer, plaisanterie un pou usuelle de normalien. Lecteur
attentif, je crois que le raccourci a été mal fait, qu'il
est tendancieux.
§. — Ferdinand le Catholique. Ferdinand le Tala? Il
ne faut pas vivre toute la vie sur l'argot d'Ecole.
§. — Nous sommes heureux de publier ici l'article de
Téry que la Petite République refusa. Nous mettons en
italiques ce qui avait été supprimé de la rédaction pre-
mière. Les italiques primitives ont été guillemetécs.
i4
REPONSES PARTICULIERES
Mais comme j'ai raison de penser qu'on n'est pas libre
dans les jom'naux.
PARLEZ RAISON
RÉPONSE A UN INSTITUTEUR
Un de nos camarades instituteurs me demande :
Auriez-vous l'obligeance de nous indiquer dans un de vos articles
s'il existe quelque ou\Tage de « morale socialiste », d'histoire,
d'instruction civique ou de lectures élémentaires socialistes, dont
les instituteurs puissent s'inspirer et qui soient à la portée de nos
modestes bourses?
Nous voudrions bien mettre entre les mains de nos élèves des
livres conçus dans un esprit socialiste, mais nous n'en avons pas.
Que nos écrivains socialistes nous fassent de bons livres : ce sera là
la meilleure des propagandes.
Mon correspondant sera peut-être surpris de ma réponse,
que Je tiens à lui faire publiquement, car peut-être
beaucoup d'instituteurs socialistes se posent-ils la même
question.
Non, mon cher camarade, je ne connais pas de livres
scolaires « socialistes »; je ne crois pas [qu'il y en ait, et,
s'il en existait, je n'hésite pas à dire que je ne vous les
« recommanderais pas )) , car, au point de vue pédagogique,
ils me paraîtraient détestables.] qu'il en existe. Faut-il
le déplorer? Au risque de voir interpréter dans un sens
défavorable mon libéralisme intransigeant, — le socialisme
n'est-il pas toujours et partout la liberté? — j'ose dire que
ce défaut de manuels, de catéchismes socialistes à l'usage
des enfants honore notre parti.
Entendez-moi bien :
Comme plusieurs de nos confrères, j'ai cru devoir signaler
un certain nombre de manuels infectés de cléricalisme et
de nationalisme. Et je n'ai pas fini de les éplucher. Mais
nous perdrions le droit d'affirmer que leurs auteurs
manquent de probité spirituelle, si, fut-ce avec les meilleures
intentions du monde, nous suivions leur exemple et si
i5
septième cahier de la troisième série
nous cherchions à exercer une pression quelconque sur
l'esprit et la conscience de nos élèves.
Me direz-vous que le socialisme et le nationalisme n'est
pas la même chose ? Sans doute, mais ^'ous comprenez bien
le sens de ma comparaison. Il ne faut pas que l'on puisse
nous accuser de faire à l'école et au lycée ce que nous
reprochons très justement à nos adversaires. Nous ne
devons pas enseigner un catéchisme socialiste; notre devoir
est d'enseigner la raison. Et cela suflit bien, si vous êtes
convaincu comme moi, j'en suis sur, que la raison doit
nous conduire nécessairement au socialisme. Et comme je
l'écrivais l'autre jour, s'il en est autrement, ce n'est pas la
raison qui aura tort, c'est le socialisme.
Que de votre enseignement rationaliste, de votre exposé
impartial des faits et des doctrines se dégage cette conclu-
sion que le socialisme est la vérité, rien de mieux. Kncore
n'est-ce pas à vous de tirer cette conclusion; c'est à vos
élèves seuls qu'il appartient de se faire librement, en
connaissance de cause, par l'examen critique des idées en
présence, une conviction raisonnée, solide. Efforcez-vous
de leur mettre entre les mains toutes les pièces du procès
social, mais ne croyez pas que votre rôle consiste à juger
en dernier ressort. Vous serviriez mal l'idée socialiste, si
vous cherchiez à l'imposer.
La tare essentielle de l'enseignement clérical est son
dogmatisme. Or, ce qui fait justement notre supériorité sur
les i)é(lagogues en soutane, c'est (jne nous ne sommes pas,
cjue nous ne devons pas être, (jue nous ne voulons pas être
«logmatiques, c'est-à-dire que nous ne prétendons pas
apporter à nos élèves des vérités toutes faites. Nous
n'admettons {nis le principe d'autorité, sous quelque forme
qu'il se présente. N'abusons donc pas de notre autorité
d'éducateurs, quand bien même ce serait pour hâter le
triomphe d'une cause que nous jugeons bonne. Il n'est
qu'une autorité, celle de la raison. Qu'elle ail le dernier
mot, c'est tout notre souci.
Il n'y a pas de morale socialiste, il n'y a pas d'histoire
socialiste. Et Jaurès, qui laisse à tous ses collahornteurs
l'entière liberté, qui nous laisse à tous le droit de dire ici
16
REPONSES PARTICULIERES
toute notre pensée, me permettra d'observer que, de la belle
œuvre dont il est le collaborateur principal, une seule
chose me paraît fâcheuse : le titre.
Il ne s'agit pas d'ailleurs d'une publication « à l'usage des
écoliers ». Et à ce propos, je crois devoir répondre en passant
à un autre de nos camarades, que si je me suis permis de
souligner les tendances réactionnaires du « Manuel de
l'Histoire de la littérature française », publié par M. Bru-
netière, c'est précisément qu'il s'agit d'un « manuel». Certes,
je ne conteste pas à M. Brunetière « le droit de dire sa
pensée sur Rabelais et sur Voltaire »; ce que je lui conteste,
c'est le droit de faire, sous couleur d'enseignement, une
propagande cléricale, sournoise ou cynique.
C'est dire qu'il me paraît juste de distinguer entre l'élève
et le maître. Et si je ne crois pas qu'il soit utile, ni même
honnête de mettre entre les mîdns de nos écoliers des
ouvrages inspirés par un esprit de parti, quel que soit le
parti, en revanche, mon cher camarade, cette réserve faite,
je retrouve toute ma liberté pour répondre à votre pre-
mière question et vous conseiller de lire attentivement
r « Histoire socialiste ».
Les catalogues de la « Bibliothèque socialiste » et de la
Société nouvelle de librairie et d'édition (17, rue Cujas),de
la Librairie de propagande socialiste (3i, rue Croix-des-
Petits-Champs), de la Bibliothèque ouvrière socialiste
(12, rue du Commandeur), de la Librairie des Cahiers de la
Quinzaine (16, rue de la Sorbonne), de la Librairie Cornély
(loi, rue de Vaugirard) vous offriront de quoi satisfaire le
plus vorace appétit de lecture.
Vous trouverez aussi dans quelques-uns de ces catalogues
une trop courte liste de bons ouvrages scolaires, dont les
auteurs, socialistes ou non, n'eurent en écrivant pour la
jeunesse que des préoccupations scientifiques.
Gustave Téry
Je recommande tout spécialement à nos camarades instituteurs
deux excellents recueils de conférences populaires publiés par la
librairie Cornély : Pour l'Ecole laïque, de Jacob; — Pour la démo-
cratie française, de C. Bougie.
17
septième cahier de la troisième série
§. — Il est tout à fait regrettable que Téry n'ait pas
apporté cet article aux cahiers quand la Petite Répu-
blique Teut refusé.
§. — Il me semble qu'il y a un écart notable entre cet
article de M. Téry et sa conduite habituelle.
§. — Je ne décerne aucun bon point. Je n'inflige au-
cune punition. Téry ne me voit jamais dans les distri-
butions de prix socialistes, où il va, où il parle.
Ce propos : Tant mieux, c'est ce que nous voulions
n'est pas abominable, mais très dangereux. Il est usuel.
Voir mon témoignage.
Je retourne à Téry le précepte cartésien. J'ai presque
trop soigneusement évité la précipitation dans cette
afl*aire. Toutes les fois que je voyais Hervé aux cahiers,
je lui disais : Voici la faute que vous allez commettre
à présent. Il me répondait à peu prés invariablement :
Je le sais aussi bien que vous ; mais il ne faut pas dé-
plaire aux amis. J'ai prévu, annoncé en temps utile
toutes les fautes. On les commettait automaticjuement.
Je me suis tu. J'ai laissé Hervé conduire seul toute son
affaire librement dans les cahiers. J'ai un peu com-
promis les cahiers pour lui. Je dois surtout i\ lui le
désabonnement de M. Driaull et un peu à lui le désa-
bonnement de M. Dorison. Je me suis tu. J'ai même
obéi. J'ai fait les démarches que l'on me demandait de
faire. J'interviens aujourd'hui que la défaite est acquise.
Je ne me suis peut-être pas assez précipité.
Téry a-t-il évité soigneusement la précipitation?
Je n'ai aucune prévention contre Téry; lui-mrMue en
fournit pliivi.Mir>i preuves aux paragraphes suivants.
18
REPONSES PARTICULIERES
§. — Je n'ai jamais rien fait qui autorisât Téry à me
croire son ami ni à se croire mon ami. Nous avons
toujours été bons camarades, ce qui n'a pour ainsi dire
aucun sens. Nous avons été rue d'Ulm ensemble, pen-
dant uû an, à deux promotions de distance. Nous nous
tutoyons donc. Cela doit-il conférer une inamunité réci-
proque dans les batailles civiques? Allons-nous sortir
des lignes et nous envoyer ces paroles ailées :
— N'est-ce pas toi le vaillant Téry qui demeurais au
Palais pendant que ma promotion songeait à la
licence?
— Est-ce pas toi Péguy le Corse qui songeais à la
licence pendant que je planais dans les hauteurs?
Non, n'est-ce pas, mon camarade. Nous ne pouvons
tabler toute notre vie sur des souvenirs communs.
Nous ne pouvons toute notre vie monnayer nos cama-
raderies d'école. Des difficultés sérieuses nous attendent.
Abordons-les, abordons-nous sans camaraderie préa-
lable.
J'ai des amis. J'en ai moins depuis que je fus malheu-
reux. Mais je crois qu'ils sont meilleurs. Ils se connais-
sent et je les connais à ce qu'ils me disent à chaque
instant ce qu'ils croient la vérité de ce que je fais. Je les
connais et ils se connaissent à ce qu'à chaque instant je
leur dis ce que je crois la vérité de ce qu'ils font. Si
Téry était mon ami, je n'aurais pas attendu aussi long-
temps pour l'attaquer dans les cahiers. Je n'ai pas
attendu pour Jaurès, dont je crois que je puis me dire
l'ami, au sens où un homme jeune et de ma situation
peut se dire l'ami d un aussi grand orateur. Môme je
suis presque allé pour Jaurès au devant des critiques à
lui faire. Je lui ai fait, je crois, des critiques préventives.
19
septième cahier de la troisième série
§. — Pour moi aussi tout jugement est révisable.
55. — Oui, l'article que nous avons reproduit prouve-
rait du libéralisme. Je ne crois pas que Téry se soit
conduit et se conduise conformément à cet article.
§. — Je crois que j'ai une conception du libéralisme
et que Téry n'a pas une conception du libéralisme. 11 a
une conception du gouvernement. C'est le contraire.
Je ne demanderais pas de leçon de libéralisme au
comte Albert de Mun, je n'en demanderais pas non
plus à M. Aulard.
Non, la meilleure façon de témoigner de son libéra-
lisme, ce n'est pas d'admettre — intellectuellement —
que nos voisins puissent entendre dilîéremment la
liberté, d'admettre en particulier qu'ils entendent la
liberté comme la liberté d'exercer une autorité de
commandement. — D'ailleurs, s'il en était ainsi, même
alors tu ne serais pas libéral. — Mais c'est d'admettre
— socialement — que nos voisins entendent librement
leur liberté. Ne confondons pas lâcheté intellectuelle
avec sens de la liberté. On n'est i»as libertaire parce
qu'on approuve un raisonnement faux. Mais on est
libertaire quand aux raisonnements (\uc l'on croit faux
on refuse d'opposer les sanctions économi(pies.
;^. — Non, la veille encore je ne lui donnais pas une
marque d'amitié. Je ne lui ai jamais donné une marque
d'amitié. II croit (jue l'amitié se manifeste par un privi-
légia (|ui lui-même revient à ce que nous nonnnons la
simple justice. Quand je lui olfrais largement facilité
<le réponse dans les cahiers mêmes, je ne faisais que
mon ollice de gérant. C'était de la justice, non de
ao
REPONSES PARTICULIERES
ramitié ni de la charité. Les journalistes sont si habi-
tués à la prévarication de leur puissance que, accordant
le droit, ils croient conférer une faveur. C'est par un
contresens sur ce qu'il aurait fait à ma place qu'il a
été conduit à un malentendu sur le sens de ce que je
faisais.
§. — Nos rapports antérieurs. Téry a toujours été
avec moi cordial de façons, qui lui ai rendu la pareille,
autant que je puis être aimable, c'est-à-dire peu.
Cela doit-il conférer une immunité réciproque dans les
batailles civiques. L'immunité serait à bon compte. 11
aurait droit de taper sur tout le monde et nous n'aurions
pas le droit de taper sur lui, parce qu'il sait bien donner
la poignée de main, parce qu'il a le regard chaud?
Lui-même il ne le croit pas, puisque dans le même
temps qu'il me donnait ses meilleures poignées de main
il étouffait tant qu'il pouvait les cahiers dans la Petite
République. On est prié de calculer combien le compte
rendu de nos cahiers tient de place dans la Petite
République. Le Jean Coste même, qui fut un si gros
événement universitaire, qui était au cœur de la
rubrique tenue par Téry dans le journal, fut escamoté.
Si Téry obéissait à un mot d'ordre, où est sa liberté?
S'il étouffait de lui-même, où est son amitié? Quand il
expliquait en plusieurs colonnes qu'il n'avait pas la
place de publier cette réponse que nous avons publiée
dans le cinquième cahier de la troisième série, où est sa
sincérité ? Il m'accuse de précipitation, moi qui mis en
cause n'ai pas exigé qu'on insérât ma réponse, qui ai
attendu dix mois, qui eusse attendu toujours si on n'eût
pas recommencé.
21
septième cahier de la troisième série
§. — En sommes-nous à ce point que nous jugeons
nos camarades, nos amis, nos collaborateurs, les
hommes sur leur alï'abilité? Il est fort aimable, dit-on
de gens qui doivent avoir les plus gros soucis. Et avec
ça ? madame : comme si les qualités qui font le bon
vendeur à l'étalage étaient celles aussi que nous deman-
dons à nos chefs.
§. — Sans crier gare. Je n'ai pas attendu pour avertir
les intéressés. Je n'ai pas fait, je ne fais pas le prophète
après coup. J'ai indiqué à Hervé toutes les fautes que
l'on faisait à mesure qu'on les préparait.
§. — Il y a six mois que je vois que l'on nous fait
battre. Et il y a six mois que je me tais, et que j'obéis,
dans le rang. C'est toujours la même histoire. Je ne
crois pas que nous soyons des lions, bien qu'il y ait
parmi nous des dévouements insoupçonnés. Mais il
serait dommage que nous fussions conduits par des
ânes.
§. — Je ne l'ai pas accusé d'une malpropreté. Je n'ai
pas dit, aucun n'a entendu qu'il était aux gages de
M. Leygues pour nous faire perdre la bataille. Je l'ac-
cuse, et non pas en tenues sibyllins, au moins de
légèreté.
Heureusement pour nous, nous n'avons pas dans ces
cahiers la menlalité du traître, comme nous l'avons
iM.mmée au temps de l'alVairo. Nous ne voyons pas des
Bazaine partout. Mais nous sommes forcés de constater
qu'il y a un nombre incroyable de Mac-Mahon, ducs
de Magenta, parmi nos chefs.
as
REPONSES PARTICULIERES
§. — J'ai dit que nos chefs nous faisaient battre d'un
cœur léger. Il y paraît au ton même de Téry. Ce n'était
donc pas sibyllin. Cette affaire me passionnait tant que
je fus triste de la défaite jusqu'à en tomber malade.
Nos chefs n'y ont pas perdu leur badinage.
§. — Farouche Alceste : plaisanterie déjà vieille.
§. — Téry joue — grossièrement? — sur le mot affaire.
J'ai dit l'affaire Téry comme il dit lui-même l'affaire
Hervé.
§. — L'amitié ne commande pas des petits devoirs.
Elle conmiande des grands devoirs, ou rien.
§. — Mon rationalisme est satisfait par l'hospitalité
entière que nous donnons à la réponse de Téry. J'aurais
été heureux que son rationalisme lui en eût fait faire
autant.
§. — J'étais assuré que M. Gallouédec est un honnête
homme. Il est oiseux de le dire, parce que tout le
monde le sait. M. Gallouédec est un professeur. Je l'ai
connu plusieurs années au h cée d'Orléans, où j'étais
élève. Il y enseignait l'histoire. Il fut mon professeur
pendant un an. Aucune référence ne vaut sur un homme
l'espèce de références que l'on peut avoir ainsi. M. Gal-
louédec est au Conseil supérieur le représentant élu des
agrégés d'histoire.
§. — Je crois que M. Gallouédec est séparé de Téry
par un malentendu comparable à celui qui me sépare
de Téry. Quelques-uns nous disaient aussi que l'affaire
Dreyfus était un malentendu. Ce que Téry nomme ici
23
septième cahier de la troisième série
malentendu, je le nomme en français non sibyllin divi-
sions profondes et incompatibilités totales d'action.
M. Gallouédec, de qui est née la Société Condorcet.
voulait qu elle restât, veut qu'elle redevienne universi-
taire. Téry Ta fait tomber et la veut maintenir dans la
politique.
§. — Je n'ai pas été chargé de faire un sort. Je ne suis
jamais chargé de rien par personne. Je me charge moi-
même, tout seul. Pour faire les cahiers, et aussi parce
que c'est mon droit et mon devoir de citoyen, de
socialiste, je cherche à me renseigner sur l'action
publique. L'alfaire Hervé était devenue, au premier
chef, de l'action publi(iue. Je fais par procuration les
démarches que ne peut faire l'abonné de Sisteron ni
toujours celui de Paris. M. Pierre-Félix Pécaut me
rapporta le propos exactement tel que je l'ai moi-même
rapporté. Je demandai un rendez-vous à M. Gallouédec.
Il me répéta le propos identiquement. Il ne m'autorisa
pas à le rapporter. 11 ne pouvait me le défendre. Je suis
assez grand garçon pour faire les citations qu'il faut.
;:^. — Indifférent dialog-iie : il est bon le chef. Immé-
diatement après la consommation de la défaite, en un
duel prompt de paroles, bref, deux méthodes se bravent,
deux vaincus s'alTrontent, la contrariété profonde éclate
en deux formules frappées. Il appelle ç^ i"i dialoi?ue
indilTérent. 11 n'est pas homme de théâtre.
!^. — Grossièreté. 11 est exigeant, le chef. Depuis six
mois que nous soutenons une bataille universitaire
pour la défense de nos rares libertés, nous nous sentons
battus de jour en jour par l'ingérence des politiciens.
REPONSES PARTICULIERES
Et le dernier soir, au dernier moment, quand ça y est,
comme disent les soldats, nous n'avons pas le droit de
leur dire leurs vérités. Il faut encore que nous ayons
l'air contents?
§. — M. Gallouédec était bien bon de nommer impru-
dences des actes que je nomme usurpations, par impé-
ritie ou par incurie. Votre tactique n'était pas seulement
maladroite. Elle était fausse.
§. — D'autres en jugeaient autrement. Les perpétuels
incompétents. L'événement a jugé comme nous.
§. — L'intéressé lui-même en jugeait autrement. Qui
donc l'intéressé? C'était nous tous les intéressés.
C'était la liberté la grande intéressée. Il ne s'agissait
pas seulement de sauver Hervé, mais de sauver, en
Hervé, nos libertés communes. Si Hervé voulait se
suicider judiciairement, il n'avait pas le droit de sui-
cider la liberté.
L'intéressé lui-même en jugeait autrement. Cette
affirmation est capitale dans la réponse de Téry. Je
n'ai pas le droit de la révoquer en doute. Hervé vint
aux cahiers au commencement de son affaire. Il parlait
de la Petite République un peu plus sévèrement que
moi. Il parlait de Téry un peu plus provisoirement que
moi. Il n'avait nullement la politique de Téry. Peu après
quand je lui demandai pourquoi il se rangeait à la poli-
tique de Téry et de la Petite République, il me donna
l'impression qu'il suivait par faiblesse, et non par assen-
timent. Si en même temps il donnait aux politiques, à
Téry, l'impression qu'il était avec eux, la responsabilité
de Téry décroît, mais la responsabilité de Hervé croît
25
septième cahier de la troisième série
d'autant. Je retire donc provisoirement ce que j'ai dit
qui pouvait faire croire que la responsabilité do Téry
était totale, et je discuterai dans mon témoignage les
parts de responsabilité. Hervé n'est pas indiscutable.
Aucun de nous n'est indiscutable.
§. — Je demande instamment à Téry de rechercher
les mobiles secrets de certaines prudences. Si nous
sommes lâches, ou politiciens, qu'on le dise.
§. — Votre ami est condamné, et c'est votre faute n'est
pas injurieux, mais historiquement vrai.
î$. — Ces paroles valaient leur prix, et par elles-
mêmes, et parce qu'elles venaient à la culminaison
d'une alï'aire capitale.
§. — Il n'y avait pas insinuation, mais accusation
formelle, formulée depuis longtemps.
S. — Je fais appel à ceux de nos abonnés, Téry
compris, qui ont fait de la critique de textes, qui ont
cherché à établir un texte. Si un manuscrit n' donnait
cette leçon :
Tant mieux! Maintenant nous savons à quoi nous en
tenir;
Si un second manuscrit a" nous donnait :
La situation est nette: le problème est posé;
Si un troisième a'" donnait :
La guerre est déclarée ;
S'il y avait encore beaucoup de manuscrits a,, a^, «.,...
donnant quelque chose d'approchant, et si ces manus-
crits étaient aussi incertains que la mémoire de Téry,
tous les philologues supposeraient que ces leçons
26
REPONSES PARTICULIERES
variables, flottantes, à forme littéraire, seraient les
déformations littérarisées d'mie leçon non littéraire
primitive. Et la leçon non littéraire primitive que l'on
supposerait dans le manuscrit père inconnu A serait
sans doute la phrase brève et bien sortie : c'est ce que
nous voulions.
A. — Tant mieux, c'est ce que nous voulions
a'. — Tant
mieux ! Main-
tenant nous
savons à quoi
nous en te-
nir.
a". — Tant
mieux ! La
situation est
nette; le pro-
blème est po-
sé.
a'". — Tant
mieux ! La
guerre est dé-
clarée.
ai, a.2, ag. —
Quelque cho-
se d'appro-
chant.
\
Je ne prétends pas que cette méthode suffise à donner
la certitude historique. Si je n'avais que les leçons de
Téry, je n'affirmerais pas que la leçon primitive est
celle que je donne. Ce serait la plus vraisemblable des
conjectures, mais ce ne serait qu'une conjecture. Je dis
seulement que dans la discussion de mon texte, apporté
d'ailleurs, toute la valeur que peut avoir la conjecture
tend à corroborer ce texte, et non à le discréditer.
Philologiquement, je maintiens donc mon texte.
A hypothèse égale, mon texte primaire embrasse les
textes secondaires de Téry. Aucun de ses textes secon-
daires n'embrasse les autres textes secondaires, ni le
texte primaire.
Téry se rappelle une brève réplique. Mon texte est
bref, les siens ne le sont pas. A nombre égal de
syllabes, le mien est bref, les siens ne le sont pas. Le
mien est du genre bref, les siens sont du genre long.
27
septième cahier de la troisième série
C'est aflaire de genre et de vitesse, non seulement de
quantité.
5^. — Téry veut bien avoir eu un mouvement de dépit,
devant ce reproche. Il avait eu de rémotion, tardive.
Pourquoi n'aurions-nous pas un mouvement de colère,
devant ce désastre.
;^. — Je n'exige pas que Téry se rappelle exactement
son texte. Je demande qu'il ne fasse pas valoir sa
mémoire inexacte contre ma mémoire exacte.
5j. — Je n'ai pas dit. Je n'ai pas pu dire ce que l'on me
fait dire. J'aimerais mieux qu'il aflirmât simplement ne
pas l'avoir dit. Pu dire apporte un renforcement de
justification qui nuit au contraire à la simple justifica-
tion, en la démontrant incomplète, incertaine.
11 a si bien pu dire mon texte que ses versions à lui
sont les délayages littéraires, les réfractions littéraires
fragmentaires de ce texte.
>j. — Non ce n'était pas une infamie, puisqu'il n'y a
pas eu trahison par félonie.
Oui c'était une sottise. La perpétuelle sottise poli-
tique. La perpétuelle trahison par impéritie ou incurie.
5^. — Mon texte entre parfaitement dans le tissu de
l'alfaire, et de toutes les affaires politiques. Le parti
socialiste, à ma connaissance, n'a jamais subi une
seule défaite, électorale ou autre, qui n'ait été accueillie
par des chants de victoire. Je publierai quehjue jour la
sténographie des discours prononcés î\ l'inauguration
de la Coopération socialiste, la grande boulangerie
ouvrière, imnu'dialement après la forte tape des
38
REPONSES PARTICULIERES
élections municipales parisiennes. Ce sera mon intro-
duction aux élections législatives.
§. — Je crois justement qu'il ne fallait pas se porter
au secours de Hervé, que Hervé n'avait pas besoin de
secours. D'une manière générale, il y a toujours trop
de secours. Je crois que le secours de Téry à Hervé a
beaucoup nui à Hervé. Voir témoignage.
§. — Je crois justement que ce sont les articles de
Téry qui nous ont perdus.
§. — Je me suis toujours demandé de quoi Téry
pouvait bien avoir témoigné devant le jury de l'Yonne.
§. — Je crois très volontiers que Téry a fait de
multiples démarches. Mais si elles étaient mauvaises.
Téry est très agissant. J'aimerais mieux qu'il fût
homme d'action.
ïî- — Il fallait défendre Hervé contre lui-même, contre
son propre entraînement.
§. — J'admets parfaitement la traduction : C'est Hervé
lui-même qui le voulait. Elle ne va pas contre mon
texte. Il est littéralement vrai qu'en un sens Hervé
aussi le voulait.
v^. — Si. Hervé a reçu à la Petite République des
louanges lourdes, dont il n'a pas semblé assez incom-
modé. Au fameux banquet, il a reçu un sonnet dans
l'estomac. Comme un sous-préfet en tournée de revision.
Ce n'est pas l'auteur du sonnet que je blâme. C'est le
destinataire.
39 II.
septième cahier de la troisième série
^. — L Aurore. Pressensé a beaucoup loué llervô,
sans l'écraser. Je ne suis pas suspect d'aimer Gohier.
Mais Gohier a su dire à Hervé les quelques dures
vérités qu'il fallait, quand il se laissa, lui antiministériel
forcené, chambrer, traiter, montrer par un journal
ministériel.
§. — Cahiers de la Quinzaine. Aussitôt que jcus lu
les articles de Hervé, je lui dis une fois cju'il avait du
talent. Je le crois. Je parlerai ici de son talent. Je ne lui
répétai pas qu'il avait du talent. La cong^ratulation n'a
pas cours dans nos bureaux.
§. — Ceci est presque à l'entière décharge de Téry.
C'est à l'entière charge de Hervé. C'est très grave.
§. — Le mot de Lapicque est très joli. Les scienti-
fiques n'ont pas leurs pareils pour les mots. Si Lapicque
a beaucoup dicté à Téry, Téry est déchargé d'autant.
Mais nous serons forcés d'examiner les responsabilités
de Lapicque même. Aucun de nous n'est indiscutable.
J'ai pour la tendresse vivace de Lapicque l'alTection
respectueuse que nous avons tous. Il doit se rappeler
combien peu nous allâmes ensemble à Versailles, un
jour que ce n'était pas pour voir les grandes eaux. Mais
aucun de nous n'est indiscutable.
Je n'ai pas vu Lapicque depuis au moins huit mois.
Il me dit alors qu'il pensait autant de mal que moi des
journalistes et des hommes politiques. Il jugeait la
Petite liépiiblique aussi sévèrement que moi.
li. — Je ne crois pas que je sois rosse, comme ils
disent. Même je le voudrais, que je ne serais pas assez
malin pour cela. Et puis c'est fatigant. La sévérité qu'on
3o
REPONSES PARTICULIERES
me reproche est justement un garant contre la calomnie.
La calomnie Aient souvent de sévérités rentrées. Si l'on
avait été sévère pour Jaurès en temps utile, et si on
avait été un peu moins lâche au moment voulu, on
pouvait barrer la route à la calonmie.
§. — Mon commentaire n'est pas menaçant. Il me
fallait annoncer mon intervention, comme aujoiu'd'hui
j'annonce mon témoignage. Je réparais ainsi, autant
que je le pouvais, la faute que je crois avoir commise
en n'intervenant pas plus tôt. Je ne joue pas aussi
aisément dans les cahiers que dans un quotidien. C'est
pour cela que souvent je prends date en quelques mots,
me réservant d'énoncer quand je pourrai. Ce n'était
donc pas un commentaire, c'était une annonce. Il
n'était pas menaçant. Elle était serrée, dense.
§. — Tu me dois des comptes comme nous en devons
tous incessamment, comme j'en rends toutes les fois
que je le puis. Vous vous êtes chargés délibérément de
nos libertés. Qu'en avez-vous fait ? Que sont-elles deve-
nues en vos mains? Oui, vous nous devez ce compte.
§. — Oui je les demande et n'ai que trop attendu. Si
les intéressés étaient plus studieux, les mandataires
seraient plus sérieux.
§. — Délais bizarres. Non, mais délais excessifs, je
le crois. Qu'aurait dit ïéry si j'avais demandé ces
comptes plus tôt ?
§. — Mes formules étaient claires, pour qui entend le
français.
3i
septième cahier de la troisième série
i. — Basile. Nous devons laisser aux quotidiens ce
moyen de polémique.
§. — Ce que je sais fait l'objet du témoignage que je
prépare.
§. — Il n'y a pas eu prétérilions ténébreuses, mais
annonce claire.
§. — Je suis heureux que Hervé ait fait part à Téry
de réflexions que j'ai faites aux cahiers. J'ai publié
plusieurs de ces réflexions. Je publierai le reste. Je suis
opposé au huis clos.
Hervé a-t-il aussi rapporté à Téry et à lo Petite
République tout ce qu'il m'a dit aux cahiers de la Petite
République et de Téry, et s'il a tout rapporté, l'a-l-il
fait sur le ton tragicpie ou plaisant, qui ne blessent pas,
comme la bouflbnncric de l'esclave antique, ou sur le
ton sérieux, qui touche.
§. — Citer à comparoir devant Vintègre Péguy. Si
cette expression vicieuse est de Hervé, ce garçon a
commis une mauvaise action. Hervé sait à quoi nous
employons aux cahiers le peu de temps qui nous reste
quand nous avons fait la gérance et radininistralion.
Si elle est de Téry, Téry a tort de vouloir me rendre
ridicule. Je sais qu'il est facile de me rendre ridicule.
Je sais tous les reproches que l'on pont faire ù ma
craYatc. Mais c'est mentir (jue de me représenter comme
un par devant qui on comparaît. \\ est vrai que les
cahiers sont intègres. Aucun plaisantin ne fera que
j'en aie honte. Mais je hais la pose conmie un vice
et la lèche comme une ordure. Téry le sait Ce n'est
pas aux cahiers que l'on dit : mon cher maître ou mon
32
REPONSES PARTICULIERES
cher et grand ami, ni que l'on donne la poignée de main
en se cassant le poignet renversé. '
§. — Je hais la peur du ridicule comme une grande
lâcheté.
§. — L' inculpation d' arrivisme. J'ai longtemps dit que
je me demandais si Téry était un arriviste. J'affirme
à présent qu'il en était un, et qu'il arrive, qu'il est
arrivé. Conunent ! dans une affaire où se jouaient les
plus grosses libertés, au lieu de faire son devoir à sa
place, comme nous, parmi nous, il a tiré sa fantaisie à
cent mille exemplaires, et il se demande ce que c'est
que d'arriver. Au lieu de faire sa part du travail commun,
modestement, parmi nous, il a lui tout seul, ou presque,
chambardé tout le travail commun, et il me demande
arriver à quoi ? Il a été pendant six mois l'antiministre
de l'instruction publique. Et il me demande, mon pauvre
Péguy.
§. — Défiance. Que Téry se rassure. Ce n'est pas
encore par la défiance de ses chefs que ce peuple
pèche. Il pèche par la méfiance de la vérité désa-
gréable.
§. — Ostracisme. Que Téry se rassure. On a pu
ostraciser un Jaurès. On ne peut pas ostraciser un jour-
naliste qui fait delà démagogie anticléricale. En France
le cléricalisme et l'anticléricalisme sont les seuls qui
nourrissent leurs hommes. Le socialisme pur et l'anar-
chisme pur laissent crever leurs modestes ouvriers.
Et puis l'ostracisme suppose un certain état de gloire
où Téry n'est pas encore arrivé. Téry est un jeune
homme. — On n'ostracise que les grands.
33
septième cahier de la troisième série
§. — Qui décourage les meilleurs i'ouloirs. Ne nous
attendrissons pas.
Des amis communs — on a toujours des amis
communs — m'ont assuré que Téry était profondément
affecté de mon attaque. Ils sont extraordinaires. Pen-
dant dix-huit mois ils tapent sur tout le monde. Il a été
d'une insolence féroce contre Deherme, que l'on peut
aimer ou n'aimer pas, que l'on peut approuver ou
blâmer, mais qui au moins avait derrière lui une œuvre
et sur lui de gros soucis administratifs, de gros
embarras Imanciers, qui enfin était seul contre presque
tout le monde, qui n'avait pas un gros journal. Puis
quand les victimes se retournent, ces journalistes
découvrent, pour leur usage personnel, que les coups
font mal.
i^. — Les chers camarades. Qui plus que Téry, autant
que Téry, sinon Lumet, a usé du chercamarade. Quand
Lumet fait un gros article de tète sur les Cordicoles,
qu'est-ce que c'est?
§. — Le premier. Voici pourquoi. Au restaurant coo-
pératif, en petite compagnie, en mangeant, en causant,
à l'heure où l'on dit ce qu'on pense, tout le monde, les
citoyens disent leur fait aux autorités absentes. Mais
quand il faut écrire, on laisse le vieux Péguy marcher
tout seul. Je connais ça.
J'ai vu avec beaucoup de peine sur la troisième page
de la couverture du Mouvement Socialiste, premier
numéro de la nouvelle formation, l'annonce des
Cordicoles. Ce livre ne convient aucunement au public
du Mouvement, au public plus large que nous souhai-
tons qu'il atteigne.
34
REPONSES PARTICULIERES
§. — Imbécile. Merci.
§. ' — Outrage. Non, jugement, pour moi; ou hypo-
thèse, pour lui.
§. — Députation. Ils croient qu'ils ont tout dit quand
ils nous ont promis qu'ils ne seront pas candidats aux
prochaines élections législatives. Le mal parlementaire
n'est pas limité à la Chambre. Il ne coïncide pas avec
la Chambre. Il y a quelques députés qui ne sont guère
atteints du mal parlementaire, au moins en ce sens :
M. Paul Guieysse, M. Vazeille. Et il y a des quantités
innombrables de parlementaires qui ne sont pas
députés.
§. — Il ne méprise pas le parlementarisme. Il a de la
santé. Moi aussi. Je ne redoute que le mal parlemen-
taire.
§. — Il ne se sent pas encore de taille à tenir dignement
son rôle à la Chambre. Pourquoi s'est-il senti de taille
à tenir dignement un rôle plus considérable et plus diffi-
cile dans le pays, dans l'action publique. 11 est plus
facile d'être, et il vaut mieux être un député modeste
qui travaille dans les commissions qu'un journaliste
capitaine.
§. — Il a des ambitions plus hautes. J'attends impa-
tiemment qu'il me l'explique. Je crois volontiers qu'elles
sont plus hautes. Mais si elles ne sont que plus grosses,
plus vastes, je suis inquiet. De hautes ambitions ne
commencent pas leur vie comme la sienne.
Ce qui m'inquiète c'est justement qu'il croit qu'il n'est
pas arrivé, ayant ce qu'il a.
Je veux bien qu'on soit président de la République.
35
septième cahier de la troisième série
Les présidents de la République nous embarrassent
moins que nos propres chefs.
5^. — Je n'ai pas voulu faire de Téry une citation dé-
robée. Je sais qu'il y aurait déloyauté morale et même
déloyauté intellectuelle à transporter en imprimé, en
publié une boutade surprise, un fragment de conversa-
tion privée. Mais le mot de Téry n'est pas cela. C'est un
mot public prononcé dans ime crise publique, et surtout
ce mot exprime, ramasse admirablement, exactement,
la politique de Téry. Je n'ai commis en le citant aucune
déviation, aucune usurpation, aucune altération.
5^. — Nous avons pu dans ces cahiers publier sans
indiscrétion la fin aussi de la réponse. Nous n'avons
pas la grande extension, et le public mêlé d'un quoti-
dien. Nos abonnés sont discrets eux-mêmes, par situa-
tion, par culture, par méthode. Ils savent lire. Ils
entendent bien.
J'ai maintenu cette lin parce qu'elle aurait fait défaut
à Téry même. Elle est selon moi très importante. Nous
socialistes nous savons combien importe l'établisse-
ment d'un budget, budget public, social, national,
budget d'une institution, budget privé. Nous ne mépri-
sons pas l'économique. Nous savons au contraire,
parce que nous voulons soustraire le monde aux ser-
vitudes économiques, tout ce que vaut la considération
de l'économique.
J'ai moi-même soulevé ces (juestions en leur temps. Il
faut savoir parler argent quand il faut. Il y a une espèce
de tartufferie à s'en taire.
>^. — Téry ne veut pas se faire une brillante situation
dans la presse. Il a voulu se Hiire et il s'est fait une
30
REPONSES PARTICULIERES
brillante situation dans la presse et dans la politique.
Il y a des situations qui ne sont pas brillantes finan-
cièrement et qui sont brillantes socialement. Il y a des
situations qui ne sont pas brillantes financièrement, et
qui sont le passage indispensable, l'introduction inévi-
table aux grandes, ou aux brillantes situations, finan-
cières. Ce sont des stages. Dans les administrations, il
y a de très grosses situations qui ont exigé des stages
peu rémunérés, sinon gratuits. Dans la politique on est
secrétaire d'im homme influent. Dans le journalisme
aussi. Au commencement on donne sa prose pour
presque rien, ou même rien. Entendons-nous. Rien d'ar-
gent. Mais beaucoup de publicité, de renommée, de
puissance. Un jeune auteur, un jeune journaliste se
croit payé quand il reçoit la publication d'un journal.
Combien d'auteurs ont payé chez leurs éditeurs l'im-
pression de leurs premiers volumes, de tous leurs volu-
mes, souvent majorée. Je ne serais pas étonné qu'il y
eût dans les journaux des auteurs payants. Cela doit
se faire. C'est un changement d'ordre. Le journal quitte
l'ordre du travail qu'il paie et entre dans l'ordre de la
publicité qu'on lui paie. L'auteur quitte l'ordre du tra-
vail qu'on lui paie et entre dans l'ordre de l'édition, de
la publicité qu'il paie.
§. — Les formes de l'arrivisme sont innombrables.
§. — Il est vrai, je le dis, qu'il a traité l'affaire Hervé
non pas en universitaire, mais en journaliste.
§. — Il est vrai qu'il est, qu'ils sont assoiffés de réclame.
§. — Cela prouve, comme il y a longtemps que je l'ai
dit, que les collaborateurs de la Petite République, ou
37
septième cahier de la troisième série
certains de ces collaborateurs, ne sont pas assez payés.
Téry fournit au journal plus de trois cents francs de
copie par mois. J'aimerais mieux qu'on le payât trois
cents francs et que son travail fût sérieux, bon, bien
fait. J'aimerais mieux qu'on le payât trois cents francs
d'argent par mois, et qu'il ne se payât pas lui-môme un
supplément aussi considérable en publicité.
§. — Oui de Carcassonne à Paris Téry a perdu cent
francs par mois. Mais de Téry professeur de sixième
classe au lycée de Carcassonne au Téry que nous con-
naissons, on réalité quel avancement rapide.
55. — J'ai laissé le passage relatif à madame Téry.
J'ai pu le faire sans indiscrétion. Madame Téry est un
journaliste notoire. Et tout récemment encore elle fut
nommée du comité Condorcet ensemble avec Téry.
^. — De toutes les manières de gagner de l'argent,
écrire les Cordicoles n'est pas la plus honnête.
§. — Je n'ai pas qualité pour faire le budget de Téry.
Mais je serais hem-eux de savoir si la collaboraticui Ti
la Raison est gratuite.
^. — yoas avons de quoi passer riui^er. J'ai des raisons
personnelles d'apprécier beaucoup cette espèce d'ar-
gument. C'est pour cela que j'ai maintenu cette dernière
partie de la défense.
^. — Il ne faudrait plus que cela.
§. — Non il ne suit pas tout droit son chemin. Je ne
sais pas si son chemin est retors. Mais je sais bien qu'il
est tortu. Même parmi les politiques et les journalislcs,
Téry fait scandale par la tortuosilé de ses voies.
38
REPONSES PARTICULIERES
§. — Il ne s'agit pas de suivre sa chimère. Je ne
croyais pas que nous eussions des chimères.
§. — Il ne faut pas mépriser la littérature alimentaire.
Tout ce qui est alimentaire, nourricier, tout ce qui
sauve les honnêtes gens de l'inanition finale est respec-
table d'autant. J'espérais justement pour Téry que les
Cordicoles étaient de la littérature alimentaire. Si c'est
de la littérature littéraire, c'est grave.
Corriger les épreuves d'un éditeur, faire un bon
article pour une encyclopédie, mettre en latin une thèse
de doctorat, comme on dit que cela se fait, n'a rien de
déshonorant.
§. — Rêve orgueilleux de vie et de pensée libres.
Allons, allons, du calme.
§. — Qui de ses adversaires ou de ses ennemis a-t-il
jamais traité avec ménagement? Pourtant, n'étant pas
pour le talion , nous l'avons traité, nous le traitons
avec un ménagement juste.
§. — Que de flottement dans sa réponse même. Je
crois que j'ai bien servi son intérêt en publiant toute
cette réponse, en ne supprimant pas la fin, qui en est
la plus forte partie.
Nous publions aujourd'hui Varticle Wagram, sur
lequel s'est portée Vattention. Nos abonnés nous le
demandaient. Je l'ai demandé à Hervé. Un abonné
nous l'envoie de V Yonne. Cet article a été publié dans
le Travailleur Socialiste de l'Yonne, Organe de la
Fédération des Travailleurs Socialistes du Départe-
ment, paraissant le samedi matin, numéro du samedi
20 juillet igoi.
Mercredi soir, 8 janvier 190a
Mon cher Péguy,
Je viens de lire la lettre que M.Téryvousa
envoyée et que vous m'avez communiquée. Je ne
veux y relever que le passage relatif aux termes de
la conversation très courte que j'eus avec lui, le
soir du 0 décembre, et (pue vous avez relatée, d'après
moi, dans un de vos récents cahiers.
M. Téry prétend que j'ai mal compris sa réponse.
Qu'il la regrette, je le comprends. Qu'il cherche à
l'expliquer, c'est son droit. Je sais seuh^nent que
ma mémoire ne m'a pas trompé, et qu'il s'est bien
servi des termes mêmes que je vous ai répétés. Ils
ont produit sur mou esprit une impression trop
profonde pour ne s'y être pas aussitôt gravés de la
manière la plus vive. J'en afiirme donc l'absolue
vérité.
Toujours bien cordialement à vous,
Galloukdec
Gustave Hervé
L'ANNIVERSAIRE DE WAGRAM
Le régiment qui tient garnison à Auxerre et beaucoup
d'autres régiments de notre invincible armée viennent
de célébrer l'anniversaire de Wagram.
Wagram ! journée de honte et de deuil !
Une grande nation qui venait de proclamer les droits
de l'homme et du citoyen, était depuis dix ans amou-
reuse folle d'un bandit en uniforme. Arrivé aux gran-
deurs par la guerre, il jugeait la guerre indispensable
au maintien de son trône ; elle était devenue pour lui
un besoin impérieux, une vraie passion — une passion
de joueur. Il avait su communiquer sa folie de meurtre
à la France par l'appât de beaux plumets, d'uniformes
criards et tapageurs, par l'appât de décorations, de
galons, de dotations, tout ce qu'il y avait de jeune et
de vigoureux dans le pays se ruait sur un signal du
maître tantôt sur l'Allemagne, tantôt sur l'Autriche, sur
l'Espagne ou sur la Russie.
En 1809, sans lâcher l'Espagne agonisante, c'est après
l'Autriche qu'on s'acharnait, après une Autriche déjà
démembrée, dépecée, amputée de provinces plus gran-
des que l'Alsace. 240.000 hommes étaient en présence
dans les plaines de Wagram, 120.000 Autrichiens,
120.000 Français. Pendant douze heures, la fusillade et
la canonnade firent rage ; ces deux troupeaux qui
n'avaient plus rien d'humain se sautaient à la gorge,
lâchaient prise, revenaient au carnage, grisés d'eau-de-
vie, de poudre et de sang.
41
Gustaçe Herçé
a Lorsqu'un combat a lieu pendant l'été, raconte le
général Marbot, un des héros de Wagram, il arrive
souvent que les obus et les bourres de fusil mettent le
feu aux blés déjà mûrs ; mais AVagram fut, de toutes
les batailles de l'Empire, celle où l'on vit le plus d'in-
cendies de ce genre. L'année était précoce; il faisait une
chaleur affreuse, et le terrain sur lequel nous combat-
tions était une immense plaine entièrement couverte de
céréales.
« A la veille d'être moissonnées, les récolles s'enflam-
maient très facilement ; et lorsque le feu prenait sur un
point, il se propageait avec une rapidité eilVayante pour
les deux armées, dont les mouvemeHts furent souvent
entravés par la nécessité d'éviter le fléau destructeur.
Malheur aux troupes qui se laissaient atteindre I La
poudre contenue dans les gibernes et les caissons
s'enflanmiait et portait la mort dans les rangs. On
voyait donc des bataillons et même des régiments
entiers, s'élancer au pas de course pour éviter l'incendie
et gagner des emplacements où le blé eût déjà été
brûlé ; mais les honnncs valides pouvaient seuls profller
de ce refuge. Quant aux militaires gravement blessés,
UX GRAND NOMBRE PÉRIHKNT DANS LES FLAMMES, Ct,
parmi ceux que le feu n'atteignit pas, beaucoup pas-
sèrent plusieurs jours sur le champ de bataille, où la
grande hauteur des moissons empècliait de les aper-
cevoir, ils vécurent pendant ce temps de grains de blé.
Mais ceux sur lesquels l'incendie avait passé succom-
bèrent presque tous, ce qui lit dire aux soldats que le
feu de paille avait tué presque autant d hommes que le
feu du combat. » (Mémoires de Marbot)
Le soir plus de 120.000 hommes restaient couchés sur
4a
l'anniversaire de wagram
le terrain , éventrés , décapités , rôtis ou blessés,
20.000 hommes jeunes et pleins de vie, qui avaient des
pères, des mères, des sœurs, des amis, fauchés en douze
heures pour le caprice d'un soudard !
Le carnage fini, l'orgie commença. Pendant deux
jours ce fut une soûlerie générale au camp français :
« La chaleur était excessive ; les vins abondants dans
les villages, écrit M. Thiers, l'admirateur passionné de
ces beaux faits d'armes, le soldat jouissait de la vic-
toire avec un certain désordre. » Vous voyez ça!
100.000 hommes vainqueurs, maîtres d'un pays, faisant
bombance et se grisant de vins ! les chefs débordés,
ou ivres comme leurs honunes ! Vous représentez-vous
ces 100.000 soudards lâchés au milieu des populations
paisibles et désarmées où il y a des femmes et des
filles ?
C'est tout cela qu'on a glorifié il y a une dizaine de
jours à Auxerre !
C'est cette victoire napoléonienne, cette victoire de
l'homme qui étrangla la première République, que la
troisième République fait glorifier par ses soldats !
C'est ce carnage, cette grillade de blessés et de mou-
rants, cet incendie de récoltes, que la République fran-
çaise, au vingtième siècle, fait célébrer par des fils
d'ouvriers pacifiques et de jeimes paysans laborieux,
accoutrés pour trois ans d'une ridicule culotte rouge l
C'est cette soulographie de toute une armée, vidant
les caves des paysans autrichiens avant de violer leurs
filles!
A quand la glorification de Cartouche, de Pranzini et
de Vacher?
C'est avec des fêtes comme celles-là qu'on entretient
43
Gustave Hervé
dans ce malheureux pays le culte du sabre, l'amour
des tueries coloniales el internationales, et qu'on fait
d'une armée de citoyens une armée de prétoriens capa-
ble un jour de refaire un i8 brumaire ou un 2 décembre!
Et le mal est plus gfrand qu'on ne pense.
La nation est empoisonnée jusqu'à la moelle. Je n'en
veux comme preuve que le compte rendu paru dans le
Travailleur Socialiste même, de la fête anniversaire de
Wagram à Auxerre.
Le camarade qui a fait ce compte rendu est un bon
socialiste, un militant qui a déjà donné des preuves de
sa haine du militarisme et des patries actuelles, c'est
d'autant plus douloureux de trouver sous sa plume un
éloge enthousiaste des bandits de la Grande Armée.
Notre camarade, qui s'est oublié, ou peut-être qui n'a
pas assez oublié les tranches empoisonnées de la petite
histoire de France qu'on lui faisait apprendre par cœur
à l'école, appelle sans ironie l'anniversaire de Wtigram
« un anniversaire glorieux». Il déplore que Vhéroisme
de nos aînés ait été tourné en ridicule par les masca-
rades et les cloAN-neries de la fête du régiment à Auxerre.
« Si les vieux grognards de Wagram, ajoulc-t-il,
avaient pu, pour quelques heures, revenir parmi nous,
comme ils auraient, à coups de bottes, balayé la cour de
la caserne de tous les cotillons et de tous les guignols
chamarrés. »
Erreur, camarade, c'était eux-mêmes des guignols
chamarrés; ils n'auraient rien balayé du tout, ils
seraient venus se soûler avec leurs pelits-lils et ils
auraient trouvé (jue l'armée française depuis leur temps
n'avait pas dégénéré.
Je trouve même que des pitreries suivies d'une soû-
44
L ANNIVERSAIRE DE WAGRAM
lerie ne sont pas suffisantes pour commémorer le
souvenir d'ignominies comme celles de Wagram. Je ne
vois qu'une façon vraiment digne et symbolique de
célébrer un pareil anniversaire.
Tant qu'il y aura des casernes, pour l'édification et
la moralisation des soldats de notre démocratie, pour
déshonorer à leurs yeux le militarisme et les guerres
de conquête, je voudrais qu'on rassemblât dans la
principale cour du quartier toutes les ordures et tout le
fumier de la caserne et que, solennellement, en présence
de toutes les troupes en tenue numéro i, au son de la
musique militaire, le colonel, en grand plumet, vînt y
planter le drapeau du régiment.
En soumettant respectueusement ce projet de fête
d'un nouveau genre au ministre de la guerre, je m'offre,
pour la première solennité de ce genre, à commenter,
sur le front des troupes, en un discours de circonstance,
le livre d'or de l'armée française.
Un Sans-Patrie
l^ous publions ci après un article récent de Hervé,
paru dans le même journal, numéro du samedi i^ dé-
cembre igoi. Cet article est particulièrement utile au
témoignage que nous publierons.
Gustave Hervé
A NOS AMIS DE L'YONNE
C'est une étrange et longue guerre
que celle où la violence essaie d'oppri-
mer la vérité. Tous les efforts de la
violence ne i)euvcnt affaiblir la vérité
et ne senent qu'à lu relever davantage.
Pascal
Me voici condamné par les tribunaux universitaires,
révoqué définitivement et, cette fois, sans le nioindi'C
Iraitement.
Comme à dix-huit ans, je suis à la recherche d'une
position sociale.
Que faire ?
Prendre un métier manuel? Quand on vit dans les
livres depuis l'ûge de dix ans et quand on s y est usé
les yeux, on n'est pas bon à grand chose.
Vivre de ma plume dans le journalisme ? Les très
rares journaux socialistes où je consentirais à entrer
ont leur personnel au grand complet et les autres, ou
bien sont obligés pour vivre de recourir à des combi-
naisons linancièrcs que je réprouve, ou bien ne nour-
rissent pas leurs hommes. Quant aux journaux radicaux
(jui peuvent payer leurs rédacteurs, je n'y pourrais
entrer, n'étant pas radical, que si f on m'y olfrait a une
tribune libre », conuue celle de Briand à la Lanterne,
où je pourrais exposer, sous ma propre responsabilité
et en toute indépendance, nos doctrines socialistes : or,
je ne suis pas près de trouver cet oiseau rare.
Accepter un mandai lucratif, devenir un politicien de
métier, briguer un siège de député? La proposition
46
A NOS AMIS DE L YONNE
m'en a été faite de plusieurs côtés. Il paraît qu'il y a
au moins cinq circonscriptions électorales qui se dispu-
tent l'honneur de me nommer... ou de me blackbouler
au mois de mai prochain. Je suis extrêmement flatté de
la bonne opinion qu'ont de moi certains Comités élec-
toraux, mais, en vérité, je n'ai pas de goût pour le
métier : sauf le respect que je dois à nos honorables,
j'aimerais mieux scier du bois à vingt-cinq sous par
jour que d'être député à vingt-cinq francs ; et puis, je
n'ai pas l'étoffe qu'il faut, je n'ai ni les qualités... ni
peut-être les défauts qui sont indispensables pour tenir
le rôle convenablement ; enfin, il y a, de par le monde,
assez d'universitaires en rupture de chaire, sortis de
l'Université avec fracas, pour se tailler une petite
réclame et grimper sur un des fauteuils du Palais-
Bourbon pour que je ne contribue pas, pour ma part, à
augmenter la démoralisation du peuple et à lui faire
voir partout des arrivistes et des ambitieux.
Que faire alors ?
J'ai trouvé.
Je me fais professeur ambulant de socialisme, ou si
l'on veut commis-voyageur en socialisme. Je placerai
ici une conférence antimilitariste, là un sermon anticlé-
rical, ailleurs encore un exposé de nos doctrines
économiques, et un peu partout, j'espère, quelques
abonnements au Travailleur Socialiste. A l'appel des
groupes socialistes, des syndicats ouvriers ou agricoles,
des loges maçonniques ou des sociétés de libre-pensée
de l'Yonne j'accourrai avec ma marchandise et, sans
être un foudre d'éloquence, je me flatte de trouver
preneur. J'irai dans nos campagnes, si délaissées de
tous nos propagandistes, étudier sur place la question
47
Gustave Hervé
agricole, interroger propriétaires gros et petits, fermiers
et journaliers, vignerons et bûcherons ; j'écouterai leurs
doléances, je leur dirai les remèdes que leur apporte le
socialisme, je dissiperai leurs préjugés contre nous et
j'espère, à force de patience, faire évoluer doucement
nos ruraux, déjà si démocrates et si anticléricaux, vers
l'antimilitarisme et le socialisme.
Que les groupes ou les particuliers qui croient que je
puis, par cette propagande, faire une besogne utile
écrivent à notre ami Duporc, aux bureaux du Trm'ail-
leur Socialiste ; je me mettrai en campagne dès le début
du mois prochain, après avoir établi un itinéraire
rationnel. Je demande seulement en retour, aux amis
qui m'appelleront pour des conférences, de trouver un
local, de s'arranger pour que l'entrée en soit graliiile —
autant que possible — et de s'occuper de tous les
détails matériels pour lesquels je ne me crois pas beau-
coup d'aptitude.
Je les avertis seulement que je ne veux faire la cui-
sine électorale de personne, ni celle de Pierre, ni celle
de Paul, ni celle de Tartempion. Tant mieux si ma
propagande profite dans quelque mesure à un bon
républicain ou à un socialiste, au détriment d'un réac-
tionnaire ou d'un républicain à la Villejean : mais je
tiens à rester étranger, en tant que conférencier, aux
luttes électorales qui vont s'ouvrir.
Qu'on se rassure î Je n'oublie pas l'importanti^ (pies-
tion du viati(pie ; je ne m'end>arque pas sans biscuit,
comme disent les marins bretons. Le ministre de
l'instruction publique et des théâtres m'ayant fait
supprimer mon traitement, des collègues ont eu l'idée,
à la fois délicate, ingénieuse et audacieuse de me le
48
A NOS AMIS DE L YONNE
servir quand même. Sur l'initiative de mon ami
Lapicque, maître de conférences à la Sorbonne, l'un
des quatre universitaires qui vinrent si crânement
déposer pour moi en Cour d'assises, une Caisse de
secours mutuels se constitue entre membres de l'ensei-
gnement pour garantir leur traitement aux professeurs
ou instituteurs frappés, pom' raisons politiques, par
l'arbitraire administratif ; chacun verse par mois un
centième de ce qu'il gagne. Il paraît que je vais être le
premier pensionné du coup d'État du coup d'État
administratif qui voudrait priver les membres de
l'enseignement d'une partie de leurs droits civiques.
Quand le Travailleur Socialiste aura fait fortune et
pom-ra payer ses rédacteurs ou quand, les Groupes
socialistes s'étant multipliés dans notre département,
la Fédération socialiste de l'Yonne sera assez riche
pour m'assurer un salaire régulier, — tout travail mérite
salaire, même celui de commis-voyageur en socia-
lisme — je cesserai d'avoir recours à la Caisse de
résistance qu'organise mon ami Lapicque. D'ici là,
j'accepterai la pension qu'elle me fera, — pour blessures
reçues au service de la bonne cause, — je l'accepterai,
avec reconnaissance, sans doute, mais sans la moindre
gêne.
C'est maintenant que je comprends bien la belle
parabole de Jésus le Galilécn, de ce Jésus que je veux
citer une fois encore dans le Travailleur Socialiste
— moi qui suis un athée — pour l'édification de notre
ancien collaborateur, l'éminent et distingué cur(!-archi-
prêtre de Sens : « Ne vous inquiétez ni de la nourriture
nécessaire à la vie, ni des vêtements dont vous recou-
vrirez votre corps... Considérez les oiseaux du ciel : ils
49
Gustare Herçé
ne sèment ni ne moissonnent ; ils n'amassent rien dans
des greniers: cependant votre père céleste les nourrit...
Pourquoi vous inquiéter du vêtement? Voyez conmient
croissent les lis des champs : ils ne travaillent ni no
filent et pourtant Salomon, dans toute sa gloire, n'était
pas vêtu comme l'un d'eux... Soyez donc sans inquiétude
et ne dites pas : a Qu'aurons-nous à manger, ou à boire,
ou pour nous vêtir? Ce sont là les soucis des païens...
Cherchez donc avant tout le royaume de Dieu et sa
justice et tout cela vous sera donné par surcroît. »
Gustave H£r\-k
J'ai rédigé le comme ne ement du témoignage que je
veux contribuer à l'éclaircissement du cas Hervé. Ce
témoignage passera tout entier en un seul cahier. Je
tacherai d'y approfondir un peu.
Nous avons publié un dossier de l'affaire Hervé dans
le quinzième cahier de la deiuxième série. — Mémoires
et dossiers pour les libertés du personnel enseignant
I franc
le premier cahier de la troisième scrw o franc 60
le cinquième cahier de la troisième série i franc
le sixième cahier de la troisième série i franc
les quatre cahiers ensemble trois francs
BILAN BREF
Nous avons trop de travail, Bourgeois et moi, pour
pouvoir donner beaucoup de temps à la recherche indis-
pensable d'abonnés nouveaux. Xous comptons sur nos
abonnés anciens pour nous y aider, pour nous suppléer.
Nous recevons à peu près un abonnement nouveau par
jour. Ce n'est pas beaucoup, mais la régularité même
de ce mouvement nous rassure. Il dépend de nos abonnés
que ce mouvement continue, croisse, aboutisse. Je ne
veux faire ici aucun boniment, mais Je me permets
d'insister. Je renvoie au bilan que nous avons publié
dans le premier cahier de la troisième série.
Nous faisons un effort industriel et commercial consi-
dérable. Que nos abonnés nous secondent. 11 est évident
que le quatrième cahier de la troisième série nous est
beaucoup plus onéreux, administrativement, qu'un
cahier ordinaire.
D'ailleurs il suffît de lire un peu nos cahiers pour
s'apercevoir que nous ne faisons rien, par la rédaction,
pour nous faire appuyer des puissances reconnues.
Je rappelle que ce qui est en cause n'est plus l'exis-
tence de nos cahiers, mais leur plénitude. Leur existence
est acquis. Mais selon nos moyens la troisième série
sera établie entre une limite maxima et une Limite
minima. La série maxima serait une série de vingt
cahiers où les gros cahiers comme le Jaurès ne compte-
raient que pour im. La série minima serait une série
5i
septième cahier de la troisième série
équivalente à vingt cahiers ordinaires, où les gros
cahiers compteraient pour leur équivalence, où le Jaurès
par exemple compterait pour cinq cahiers et demi. Dès
à présent nous sommes assurés que nous ne tomberons
pas à la limite mimma. Je désire passionnément que
nous puissions monter à la limite maxima.
Sur demande nous envoyons éventuellement les
cahiers spécunens que l'on veut, sauf le Jaurès, qui a
une grosse valeur administrative, qui n'est pas dans le
connnerce, et que nous réservons à nos abonnés fermes.
Il nous est très utile que l'on nous achète les cahiers
indépendants. Ainsi M. Charles Keller nous a conmiandé
pour Nancy vingt exemplaires de la Grè^'c.
Si je le puis, je publierai avant Pâques un nouveau
bilan, non seulement linancier, mais de personnes. Je
désire i)assionnément (pie la troisième série soit com-
plète. Beaucoup d'hoimùtes gens nous ont apporté de
la copie. Je leur en sais particulièrement gré, car les
auteurs que nous jiublions connaissent à leur égard le
bilan de l'opération. Acoir : ils sont publiés au nuùns à
deux mille exemj)laires, envoyés inmiédiatement a plus
de Irei/e cents abonnés, lecteurs sérieux jiatiennnent
choisis, lus d'au moins trois mille personnes. Doit : la
bonne presse fait un silence total sur cette publication.
Nos anciens abonnes n\)nt /)as oublie les rares cour-
riers (/ne notre ami Lionel Landry nous a em^ojés de
Chine. A ujoard'hui nous publions de Félicien Challaye
deux courriers d'Indo-Cliine.
COURRIER D'INDO-CHINE
Novembre 1901
Mon cher Péguy,
Comme tu as demandé à un de nos amis de rensei-
gner les abonnés des Cahiers sur la façon dont les
troupes européennes ont traité les Chinois, tu me
demandes aussi de dire ce que je sais de la façon dont
les Français traitent les indigènes en Indo-Chine. Ce
n'est pas une étude générale que je t'envoie ; c'est une
simple énumération de choses vues ou entendues.
Si l'on veut se faire une idée complète des rapports
légaux établis entre les indigènes et les Européens,
connaître quels impôts, quelles corvées, quelles réqui-
sitions, quelles vexations légales accablent les indi-
gènes, comprendre comment des sommes énormes,
levées par l'impôt sur les indigènes, sont employées par
les Français sans aucun souci du bien-être des indi-
gènes, dans le seul intérêt de certains Français ou de
la politique générale française, on trouvera un grand
nombre de faits exacts et signilicatifs dans un livre
dont il faut conseiller la lecture : V Indo-Chine, par le
capitaine Fernand Bernard (Bibliothèque-Charpentier,
Fasquelle, Paris).
Le premier indigène d'Indo-Chinc que je rencontrai,
ce fut un Cambodgien, avec qui je causai quelquefois
53
Félicien Challaj'e
sur un bateau français allant de Colombo en Égj-pte. Il
était dans le ravissement. « Tout le monde, expliquait-il,
me traite si bien sur ce bateau : quelle différence avec
les Français de chez nous ! Quand ils nous rencontrent
dans la rue...» Comme il savait mal le français, il ne
trouva pas le mot propre, compléta sa phrase en lan-
çant dans l'air un formidable coup de pied.
Quand j'allai de Marseille à Saigon, sur TOcea^ie^,
il y avait parmi les passagers un fonctionnaire anna-
mite intelligent, cultivé, parlant très bien le français;
il venait d'être fait à Paris chevalier de la Légion
d'honneur. A l'arrivée du bateau à Saigon, un vieillard,
une femme, deux enfants annamites montèrent à bord,
pour voir un des passagers ; en cherchant, ils entrèrent,
ils osèrent entrer dans le salon des secondes classes;
indignés, les garçons se précipitèrent, les chassèrent à
coups de serviette, s'amusèrent à les poursuivre dans
les couloirs. C'étaient le père, la fenmie, les enfants du
liant fonctionnaire annamite, désireux de revoir plus tôt
le parent longtemps absent. Tout le monde à bord
s'amusa beaucoup de cette aventure, qui parut très
drôle.
A Saigon, dès mon arrivée, j'allai voir un juge pour
qui j'avais une lettre d'introduction. Ce juge se trouvait
être un ami de la Société nouvelle de Librairie et (T Édi-
tion et un lecteur des premiers Cahiers : tout de suite
il me parla à cœur ouvert. J'exprimai devant lui. naï-
veiiuMit, les opinions courantes en France ; le Français
plus intelligent que l'Anglais, s'intéressant plus que lui
à l'indigène, le protégeant, l'aimant; l'indigène heureux
de vivre sous la loi française, etc. Le juge me regarda
avec stupéfaction ; il m'aflirma que les Français d'Indo-
54
COURRIER D INDO-CHINE
Chine traitent comme des sauvages ces Annamites qui
appartiennent à une des races les plus intelligentes, les
plus fines, les plus cultivées. Tout ce que j'ai vu depuis
en Indo-Chine a confirmé ce jugement.
Plus j'ai vu de près les Annamites, plus j'ai eu de
sjTiipathie pour eux. Ils ont leurs défauts, des défauts
orientaux, un certain manque de sincérité, de dignité
virile. Mais que de qualités en échange ! D'abord ces
trois vertus de premier ordre, communes à tous les
peuples de civilisation chinoise : l'amour de l'instruc-
tion, le mépris de la mort, le respect des ancêtres, puis
d'autres qualités aimables, bien extrême-orientales
aussi, une politesse délicate, une parfaite tolérance
pour les idées philosophiques ou religieuses d'autrui.
Leurs adversaires mêmes reconnaissent qu'ils sont
étonnamment intelligents, qu'ils comprennent avec une
rare vivacité tout ce qu'on se donne la peine de leur
expliquer. Très bons élèves, m'a-t-on dit d'eux dans
toutes les écoles ; bons ouvriers, m'a-t-on dit dans les
usines ; très bons soldats, m'ont dit tous leurs ofliciers.
Nul peuple oriental ne rappelle autant les Japonais : le
merveilleux développement du Japon semble promis
aussi à la race annamite. Et quant à son passé, il suffît
de dire que beaucoup de ses institutions séculaires
sont, sans aucun doute, supérieures à nos institutions
européennes ; ce que les plus hardis d'entre nous récla-
ment, les Annamites l'ont accompli depuis des siècles ;
les enfants y ont toujours été tous égaux devant l'in-
struction ; le gouvernement y a toujours été réservé aux
55
Félicien Challaj-e
plus instruits sans distinction d'origine; le développe-
ment de la i)ropriété collective communale, ainsi que
des lois imposant dans certains cas un usage social
aux propriétés individuelles, a toujours empêché les
moins riches de mourir de faim, sans ôter à l'activité
de chacun cet encouragement de l'accroissement du
bien-être.
Or, ce i)euple d'mie intelligence si fine, d'une sensi-
bilité si délicate, d'une civilisation si avancée, nos
Français d'Indo-Chine le traitent aussi mal qu'ils
traiteraient n'importe quelle peuplade nègre du centre
de l'Alrique. IS'oirs ou jaunes, peu importe : pas de
dilTérences entre ces « sauvages », n'est-ce pas? — J'ai
vu constamment le Français vexer, injurier, brutaliser
l'indigène. J'ai vu constamment le Français, — allolé
souvent par la chaleur, l'absinthe, l'opium, — battre le
domestique indigène qui a mal exécuté un ordre mal
donné en une langue mal comprise. J'ai vu très souvent
le Français frapper d'un coup de canne ou de cravache
l'indigène qui dans la campagne oublie de se découvrir
devant lui. J'ai vu souvent le Français menacer ou
frapper pour le faire taire le conducteur de pousse-
pousse demandant à être payé au tarif fixé. J'ai même
vu souvent beaucoup de Français rudoyer les indigènes
avec qui ils étaient en contact, sans aucun motif, sans
aucun prétexte, pour le plaisir, ou bien, comme ils
disent, pour maintenir le prestige du Blanc. Le plus
bête, le plus vil des soldats de l'infanterie de marine
s'estime supérieur au plus fin lettré annamite; il le
cravachera, si celui-ci ne se découvre pas vile, il
l'injuriera ou le rudoiera sans raison, pour s'amuser.
Quchpies exemples plus particuliers. Dans un village
COURRIER D INDO-CHINE
du Tonkin, je vois un colon faire venir le chef d'un
village, un vieillard, et, parce que le village a mis
quelque lenteur à exécuter certains travaux, lui tirer
l'oreille et le souffleter. Qu'on juge de l'effet produit par
un tel geste dans un pays de gens instinctivement polis
qui ont le culte de la vieillesse! — A Hué, un jeune
Français habite dans un pavillon particulier de l'hôtel
avec une femme indigène ; celle-ci réunit un jour à un
thé quelques amies ; le patron de l'hôtel passe, demande
quelle est la maîtresse du Français, ne la touche pas,
chasse les autres femmes à coups de poing et à coups de
pied; « il y en a, lui, beaucoup méchant», me dit le soir
la maîtresse du jeune Français. — A Hon Gay, deux
femmes annamites portent mon bagage du port à l'hôtel;
une d'elles, une toute jeune fille, par lassitude ou
curiosité, reste un moment debout sm* une marche de
l'escalier devant la maison; le patron de l'hôtel se jette
sur elle et à coups de poing et coups de pied la précipite
au bas de l'escalier; très douce, devant cette brutalité,
la petite Annamite se contente de sourire. Jamais je ne
me suis senti, comme à ce moment, rougir de honte, —
rougir de la honte d'être Européen. — Cependant deux
jeunes Français, très chics, arrivant avec moi à l'hôtel,
s'étonnent de mon indignation : « ces femmes-là, ce ne
sont pas des femmes, » disent-ils.
Naturellement les pires violences ne se passent pas
en public. J'ai de bonnes raisons de croire que
beaucoup de gradés et de gardes de la milice se com-
portent en vrais tyrans dans les postes qu'ils com-
mandent, dans les villages placés sous leur protection.
Tyrans aussi, sans doute, bien des résidents dans leur
province, bien des colons dans leur concession, bien
57
Félicien Challaye
des industriels dans ces usines où des femmes et des
enfants annamites travaillent dix-sept heures par jour
pour moins de 5o centimes. — De ces tyrannies cachées,
quelques échos seulement parviennent aux oreilles du
voyageur. Il a été su de tous qu'un des plus hauts
fonctionnaires de la colonie, le lieutenant-gouverneur
de la Cochinchine, a, pour un vol minime, fait mettre à
la torture tout son personnel domestique. J'ai entendu,
au cercle de Hué, un garde de la milice raconter
comment il avait, par ordre, torturé des accusés, pour
les faire avouer, en les suspendant par les pouces. Un
juge, en (lui j'ai pleine confiance, m*a aflirmé ce fait
monstrueux : un résident, pour punir ses serviteurs,
leur piquait des épingles sous les ongles, les enfonçait
lentement.
*
* *
Ce qu'il y a peut-être de plus effrayant en Indo-Chine,
c'est que les Français y sont presque unanimes à
mépriser l'indigène, à justilicr ou du moins à accepter
sans protestation les brutalités commises contre l'Anna-
milc. — Au début de la concpiète, on a voulu « assimiler »
les Annamites, leur « conférer les bienfaits de la civili-
sation » : notre civilisation, nos coutumes, nos insti-
tutions ne sont-elles pas les meilleures absolument,
rationnellement, pour tous les peuples du monde?
Ensuite, constatant l'échec des tentatives assimilatrices,
et maintenant le principe de la supériorité absolue de
la civilisation européenne, les Français ont considéré
connue des barbares méprisables ces Annamites inca-
pables de s'élever jusqu'à cette civilisation. Deux
erreurs contraires, provenant de celte môme idée
58
COURRIER D INDO-CHINE
fausse, que les races sont identiques, qu'il n'y a entre
elles que des différences d'éducation, qu'une bonne
éducation doit réussir à européaniser, franciser le
monde. Nos Français d'Indo-Chine ne soupçonnent pas
qu'il y a plus de morts que de vivants, et que les morts
mènent les \'ivants ; que l'hérédité est plus forte que
l'éducation; qu'il y a des dilïérences de races; d'inchan-
geables différences morales entre les races; que des
civilisations difltérentes conviennent à des races diffé-
rentes ; que des ci-silisations différentes peuvent être de
valeur éducative égale. — Les seuls indigènes que la
plupart des Français voient de près sont les domestiques
(les « boys »), ce qu'il y a de plus plat, de plus menteur
dans toute la population ; par eux ils jugent de tous les
autres : les Annamites riches ou pauvres, cultivés ou
ignorants, s'habillent tous à peu près de même; nos
Français ne font pas de différence entre eux, les
traitent tous de même, c'est-à-dire aussi mal. D'ailleurs,
ne sachant généralement pas la langue du pays,
comment distingueraient-ils le lettré du « boy »? —
Autant ils méprisent l'Annamite, autant ils se moquent
des rares Français s'intéressant aux êtres et choses
annamites. Protester contre les cruautés qu'on voit
commettre, c'est faire preuve d'humanitarisme niais,
d'idiotie maladive; essayer de pénétrer dans lintiniité
de certains indigènes, c'est s'aplatir, se déshonorer;
c'est même trahir. Un fonctionnaire qui cherchait, par
curiosité de psychologue, à connaître les indigènes
cultivés de sa ville, me disait qu'il avait dû inter-
rompre ces relations, tant ses supérieurs l'avaient
blâmé et mal noté. J'ai moi-même paru un grotesque,
aux yeux des jolies Françaises d'Hanoï, pour avoir dit
59
Félicien Challaye
dans un salon Téraotion que j'avais ressentie à être
reçu avec une cordialité délicieuse à la table et dans la
famille du Iluyen (sous-préfet indigène) de Tarn Ky.
L'aventure parut si ridicule qu'elle lit le tour de la
viUe.
Au point de vue des rapports entre Européens et in-
digènes, les fonctionnaires me paraissent en général
moins mauvais que les colons; les nouveaux fonction-
naires (qui connaissent ou apprennent la langue) moins
mauvais que les anciens. Le gouverneur-géni rai Dou-
mer scandalise tout le monde en faisant dîner à sa
table son interprète annamite; il donne le bon exemple.
De jeunes fennnes récemment venues de France sont
assez douces pour être énergiques et résister à l'opi-
nion générale; une d'elles me disait : « Si mon mari ne
peut administrer sa province sans tyranniser les indi-
gènes, si je ne peux diriger ma maison sans battre mes
domestiques, nous quitterons le pays et rentrerons en
France. » Inutile de dire que ces provinces-là, que ces
maisons-là sont aussi bien et mieux conduites que les
autres; que la douceur ferme réussit mieux, ici conmie
partout, que la brutalité maniaque. — Les juges, sur-
tout, se montrent en général justes et bienveillants
envers les indigènes : aussi aftirme-t-on couranuuent
qu'ils c< perdent la colonie » en condamnant l'Européen
qui vole ostensiblement ou tue un indigène; ne nuisent-
ils pas au prestige du Blanc, à l'honneur de la France?
Pour av >ir dit au tribunal que le Français qui frappe
l'indigène, parce qu'il sait (jue celui-ci ne se défendra
pas, est un lâche, le juge lecteur des Cahiers a été
traîné dans la boue par l'immonde presse indo-chinoise.
— Cependant les insultes, les haines n'empêchent pas
COURRIER D INDO-CHINE
ces braves gens de faire leur devoir. Ce sont des juges
surtout qui ont travaillé à faire supprimer la « ca-
douille », dont on fouettait constamment les indigènes
condamnés, accusés ou innocents. Un de ceux qui ont
participé à cette campagne me disait que c'étaient des
dreyfusards qui avaient engagé la bataille, encouragés
par le grand combat livré en France; sans l'affaire
Dreyfus, on cadouillerait encore les Annamites dans les
concessions françaises. Ainsi, mon cher Péguy, quand
nous travaillions tous ensemble à délivrer le capitaine
innocent, à délivrer le peuple de France, que la réaction
nationaliste et cléricale s'apprêtait à écraser, nous tra-
vaillions aussi, sans le savoir, à sauver de châtiments
inhumains les malheureux Annamites. Il y a une soli-
darité de toutes les causes justes et humaines : en
luttant pour l'une d'elles, c'est toutes les autres aussi
qu'on fait progresser.
*
Certainement chacun des Français peut faire quelque
chose pour les Annamites opprimés. Il faut créer en
France une opinion publique bien informée des choses
coloniales. Une condamnation générale et, pour ainsi
dire, verbale de la colonisation ne suffit pas : la colo-
nisation est un fait, peut-être (c'est mon sentiment) un
fait inévitable ; il faut tenir compte de tous les faits.
Pour agir sur le réel, il faut tenir compte de tout le
réel. Ceux qui acceptent le système colonial avec toute
sa suite d'horreurs, sont coupables de brutalité natio-
naliste; mais ceux qui croient résoudre le problème
colonial par un vote de congrès condamnant en général
toute entreprise coloniale, me paraissent coupables
6i
Félicien Challaye
aussi, à leur manière, coupables de dangereuse impra-
ticité. Les protestations verbales stériles dispensent
trop aisément d'études précises, de projets de réformes
pratiques et féconds. En reconnaissant comme néces-
saire, donc en accei)tant le fait de la colonisation, on
peut efïicacement travailler à en atténuer les horreurs,
à en accroître les conséquences favorables. Pour
délivrer les Annamites des brutalités qu'ils subissent,
nous pouvons agir par l'opinion publique sur le Parle-
ment, par le Parlement sur le Ministère, par le Ministère
sur le Gouvernement général, les fonctionnaires et les
colons de l'Indo-Ghine.
II
Novembre 1901
Pour quelqu'un qui a vécu en Extrême-Orient, ne
fût-ce que quelques mois, rien n'est irritant comme
d'entendre l'éternelle apologie du rôle qu'y jouent les
missionnaires. Beaucoup de républicains croient encore,
beaucoup de journaux républicains disent encore, que,
si les associations religieuses sont dangereuses en
France par leur opposition au pouvoir civil, elles
servent du moins dans le monde la cause de la nation
française. Je reviens d'Extrême-Orient avec l'impres-
sion très forte que le mal fait par les associations
religieuses en France est minime, comparé au mal fait
par elles en Indo-Cliine. Je veux, mon cher Péguy, te
citer quelques faits, peu connus ou môme ignorés en
France. Ce (pie je dirai, je l'ai ont(Midu répéter par tout le
monde en Indo-Cliine. — catholiipics. non catholiques,
6a
COURRIER D INDO-CHINE
fonctionnaires, colons, indigènes, — sans aucune
exception ; j'ai reçu des témoignages d'hommes abso-
lument sûrs; j'ai eu, dans certains cas, les preuves
matérielles en mains. Je ne citerai d'ailleurs aucun
nom : la Mission est puissante en Indo-Chine ; ceux qui
s'opposent à elle ou révèlent ses agissements, sont vite
brisés.
*
* *
C'est la Société des Missions Étrangères de la rue du
Bac qui a, avec les missionnaires espagnols au Tonldn,
le monopole de la propagande catholique en Indo-
Chine. De l'aveu de tous, les missionnaires de cette
Société se donnent, avant tout, pour tâche d'enrichir la
communauté, par divers moyens, notamment par
l'exploitation des terres et certaines formes de com-
merce. A cela, pas d'inconvénient en principe : le
missionnaire, issu de famille paysanne, est souvent un
excellent colon; à Phan-Ran, par exemple, des mis-
sionnaires ont mis en valeur, par d'habiles irrigations,
un terrain jusqu'alors inculte. Mais il faut voir de près
la façon dont ils réunissent des travailleurs et acquièrent
des terres.
Comme travailleurs, ils ont ceux qu'on appelle les
convertis. Or c'est un fait que les convertis catholiques
en Indo-Chine, comme les convertis protestants dans
l'Inde, comme les convertis protestants et catholiques en
Chine, sont la lie de la population. Trop différents de
race pour pouvoir être sensibles à des arguments
métaphysiques ou moraux, c'est uniquement pour des
raisons matérielles et basses qu'ils se convertissent :
pour recevoir certains secours, surtout pour avoir, en
63
Félicien Challaye
cas de dillicultés, de démêlés avec la justice, un avocat
français auprès des autorités françaises. Tous les
individus tarés, tous les êtres assez vils pour renoncer
aux traditions séculaires de la race, au culte de la
famille, se g^roupent autour de la mission. Impossible de
traverser un quartier ou un village catholique sans
remarquer l'énorme proportion des horribles tètes, des
visages patibulaires. — Les missionnaires font tra-
vailler tout ce monde-là à bâtir l'église ou à cultiver la
rizière. Ils paient le travail et s'assurent la fidélité de
cette clientèle, en la défendant dans tous les cas, par
tous les mensonges, devant toutes les autorités, sur
lesquelles ils ont de mystérieux moyens d'action. « Sur
dix affaires ennuyeuses, me disait le résident H., neuf
me viennent des missionnaires, de l'acharnement qu'ils
apportent à défendre contre toute justice les intérêts
matériels de leurs clients. » — J'ai eu entre les mains
un faux commis par le père M., un des pères les plus
connus en Indo-Chine : il s'agissait, par un faux acte
de vente antidaté, d'arracher à un Annamite bouddhiste
une rizière qui lui appartenait, pour la faire donner à
un Annamite chrétien ; un hasard ht découvrir le faux
au juge, qui prévint le Père de 1' « erreur » cpi'il avait
conunise; le Père s'excusa, n'insista pas. Dans un
autre cas, le juge dut menacer un missionnaire de le
faire arrêter en plein tribunal pour faux témoignage;
le missionnaire avoua le mensonge.
Dans leur ardeur à défendre les scélérats groupés
autour d'eux, les Pères créent des dillicultés partout.
Je connais une école pour indigènes dans une grande
ville, où, pour cette raison, on fait tout le possible pour
ne pas avoir d'élèves chrétiens. Mêmes embarras dans
r>4
COURRIER D INDO-CHINE
les hôpitaux, où les sœurs font un sort très privilégié
aux Annamites catholiques, au détriment des autres
malades.
Quand le résident, le juge ou le docteur est assez
faible pour donner aveuglément raison au missionnaire,
l'Annamite non chrétien voit tous ses droits méconnus.
Et il est courageux et méritoire de résister à la pression
du bon Père : les fonctionnaires qui s'opposent à la
Mission sont vite déplacés ou brisés; un hasard
étrange disperse aux quatre coins de la colonie les
rares francs-maçons qui, groupés, seraient dangereux.
La Mission jouit d'une puissance incompréhensible et
réelle et terriblement dangereuse, dans les hauts milieux
indo-chinois. Il semble qu'on y ait peur d'elle ; que, par
peur, on y fasse tout ce qu'elle veut. N'est-ce pas elle
qui, en déchaînant en France une violente campagne
de presse contre Laroche, l'a fait rappeler de Mada-
gascar? En Indo-Chine, comme à Madagascar, il vaut
mieux avoir pour soi que contre soi la Mission.
Dans un cas spécial, bien caractéristique, les Pères
recrutent leur main-d'œuvre par la force. C'est une
histoire extraordinaire, à peine croyable, vraie pour-
tant ; j'ai recueilli là-dessus des témoignages décisifs,
indubitables. Les Pères de la Mission des Bahnars et
de celle du Bas Laos achètent aux sauvages Mois les
Annamites que ceux-ci vont voler dans la plaine; ils
font travailler de force les Annamites ainsi achetés, les
gardant à la Mission soi-disant pour les convertir ;
ensuite ils les renvoient, vieux ou incapables de travail,
dans leur famille, moyennant une forte rançon. Je ne
sais s'il est exact, comme on l'affirme, dans les régions
de l'Annam limitrophes des territoires Mois, que les
65 IV.
Félicien Challaye
Pères organisent eux-mêmes ces expéditions : il suffit
qu'ils les encouragent indirectement, en récompensant
à bon prix (un buflle et deux marmites, dit-on) les Mois
qui se livrent à ce commerce. Les Pères noimnent cet
achat d'esclaves d'un nom plus doux, plus évangélique :
le rachat des captifs.
Quant à la façon dont les missionnaires étendent
leurs terres, elle est édifiante aussi. Je ne parle pas des
vilains tours dont se plaignent certains colons euro-
péens : il paraîtrait que parfois le missionnaire, dont la
rizière touche une concession, prête obligeamment au
concessionnaire sa docile main-d'œuvre chrétienne,
puis brusquement la retire, obligeant ainsi le colon à
vendre la terre mise en valeur, et se trouvant là, comme
par hasard, pour la racheter à un prix avantageux. —
C'est surtout au détriment des indigènes et par l'usure
que les missionnaires étendent les biens de la Mission.
Le Père prête à gros intérêts à un village annamite les
sonmies nécessaires pour payer les lourds impôts; la
garantie de l'emprunt, c'est la partie aliénable des
rizières communales, ou le riz produit par la partie
inaliénable ; quand les sommes prêtées et les intérêts
de ces sommes arrivent à égaler la valeur de la partie
aliénable des terres communales, le missionnaire s'en
emi)are. Ainsi les Pères réussissent à anéantir l'admi-
rable bienfait résultant pour les indigènes de la vaste
extension de la propriété collective communale qui
permet aux plus pauvres de vivre. C'est leur but :
quand l'indigène sait qu'il mourra de faim sans les
secours des bons Pères, il se fait chrétien.
66
COURRIER D INDO-CHINE
En Cochinchine, la Société des Missions Étrangères
jouit de la personnalité civile ; au Tonkin et en Annam,
les Pères se lèguent par testament, d'individu à indi-
vidu, les biens de la Mission. Il est même arrivé cette
drôle d'histoire en Annam : le Père D. avait acquis des
terres pour la Mission; un jour il se défroqua, refusa de
rendre la terre ; en mourant, il la légua à sa maîtresse
indigène. La Mission aurait perdu son bien ; mais les
Pères menacèrent tellement la pauvre femme (des
peines éternelles dans l'autre monde, peut-être d'une
mort soudaine en celui-ci) qu'elle se décida à tout
rendre. — On affirme que, soit directement, soit
indirectement sous des noms de missionnaires euro-
péens ou de Pères indigènes, la Mission posséderait
une grande partie de la colonie.
En tout cas, les Pères « font de l'argent », comme on
dit en Indo-Chine. De temps en temps, un Père spécia-
lement choisi va verser la forte somme rue du Bac.
Quelques mois avant les électiohs, par exemple. Les
rizières de la colonie que s'est conquise à prix d'or et de
sang la République française, paient une partie de la
campagne menée en France contre la République.
*
* *
En Indo-Chine, comme d'ailleurs en Chine, les mis-
sionnaires forment un Etat dans l'État. Les quartiers
catholiques sont des villages à part, ou une ville dans
la ville : à Pnom Penh, c'est par un pont-levis qu'on y
pénètre. D'ailleurs les Pères possèdent souvent aussi, à
Haïphong par exemple, une partie de la ville non chré-
tienne. — Dans le quartier catholique, les Pères, quel-
67
Félicien Challaj-e
quefois, accumulent des armes, soi-disant contre les
pirates. On dit qu'ils y lèvent de véritables impôts. Ils
ont leur sceau : «Indo-Chine Française : Mission de — »,
et de ce sceau, ils usent pour donner une allure oflicielle
à leurs proclamations aux indigènes. Ils ont aussi leur
drapeau. En arrivant au Tonkin. la première chose que
je vis, ce liil, sur un u sampan », un drapeau tricolore
avec la croix sur la partie blanche, le drapeau de la
Mission. — Sous ce drapeau de la Mission, il doit se
passer d'étranges choses, qu'on soupçomie plus qu'on
ne les sait. Dans les villages chrétiens où évangélisent
des Pères espagnols, des voyageurs se sont étonnés de
rencontrer de petits Annamites à type étonnanmient
castillan : « Que voulez-vous? disait un missionnaire
espagnol, à un résident de ma connaissance ; nos Pères
ne sont pas toujours convenables. » — Pour maintenir
leur domination dans leurs villages, les Pères, paraît-il,
ne méconnaissent pas les avantages du fouet ni de la
« cadouille ». On m'a affirmé l'authenticité d'un mot de
Mgr Piiginier, célèbre là-bas : « Dieu fait bien ce qu'il
fait : il a fait pousser le rotin à côté de l'Annamite :
c'est pour s'en servir. »
*
Ce qui est grave, c'est que les missionnaires intro-
duisent j)armi une population éminemment pacilitjue un
dangereux esprit de guerre intestine. L'Annamite est
naturellement d'une admirable tolérance religieuse. Les
lettrés adlièrcnt à la morale purement philosophique de
Confucius ; le peuple mêle un vague bouddhisme à des
superstitions variées. Devant moi. un de mes amis
08
COURRIER D INDO-CHINE
demande à son « boy » pourquoi il brûle, dans les cha-
pelles, des morceaux de papier doré ; c'est pour que
Bouddha, croyant que son fidèle a brûlé pour lui de l'or,
lui rende, après sa mort, en or, ce qu'il aura brûlé en
papier : « toi connaître, dit le « boy », toi ne pas
croire; Bouddha, lui, beaucoup bête, lui ne pas
connaître, lui croire. » — L'Annamite, naturellement si
peu religieux, est parfaitement tolérant. Mais, à cause
des agissements des missionnaires, il en vient à détester
l'Annamite chrétien, pour des raisons d'ordre écono-
mique : appuyé toujours par le missionnaire, souvent
par les autorités, l'Annamite chrétien lui fait tous les
torts, lui vole son bien, sa rizière. Un des moins mau-
vais journaux du Tonkin publiait, en décembre 1900,
un article exprimant la crainte qu'un mouvement de
Boxeurs annamites n'éclatât bientôt au Tonkin, pro-
voqué, comme le mouvement des Boxeurs chinois, par
les agissements de la Mission. Ce sont les représen-
tants de la religion d'amour qui introduisent ce violent
courant de haine dans une population païenne excep-
tionnellement douce et pacifique.
Je ne pardonne pas, mon cher Péguy, aux mission-
naires le mal qu'ils font à la France en provoquant
ainsi un soulèvement des indigènes. Je ne leur pardonne
pas le mal qu'ils font aux Annamites. Nulle part on
n'est aussi dur et méprisant pour l'indigène qu'à la
Mission. A un résident de mes amis, actif et dévoué,
un missionnaire disait qu'il ne comprenait pas qu'on
prît des mesures pour arracher les indigènes à la
69
Félicien Challaj'e
variole : « C'est, disait-il, un moyen providentiel destiné
à empêcher le trop grand accroissement de la popu-
lation. » Sans doute, en créant la variole, Dieu lit bien
ce qu'il lit, comme en créant le rotin. Nulle part autant
qu'à la Mission, on n'est acharné partisan de l'adminis-
tration directe, adversaire décidé de l'accord avec les
cours indigènes, païennes, avec les mandarins, incon-
vertissables. Si nos administrateurs ont commis dès le
début la faute immense d'essayer de remplacer le pro-
tectorat loyal par un gouvernement à l'européenne,
c'est souvent parce que, dans leur ignorance, ils ont
suivi les conseils du missionnaire, intéressé à créer
l'hostilité du fonctionnaire français et du lettré indigène.
— La Mission continue à appuyer de ses forces très
puissantes toutes les tentatives dirigées contre les
libertés, la dignité, la civilisation traditionnelle des
Annamites.
La tâche la plus urgente qu'ait à accomplir la Répu-
blique française en Indo-Chino, c'est de mettre un terme
aux brutalités des Européens de là-bas et en même
temps aux agissements malhonnêtes et haineux des
missionnaires. A cette condition seulement cessera
d'apparaître ironique, ridicule et cruelle la devise affi-
chée sur les murs des écoles indigènes : « Aimez la
France qui vous protège. »
Félicien Challave
Nous publierons du même auteur dans un prochain
cahier : La Russie vue de Vladivostock, journal d'un
expulsé.
LA GREVE
Plusieurs erreurs de texte ont passé dans le sixième
cahier. En particulier
Page i6, troisième ligne, au lieu de avec V artilleur,
on doit lire a^?ec Voutilleur.
Même page, ligne 19, un peu démonté fait partie du
texte et n'est pas un jeu de scène. Ainsi
Lantier. — Un peu démonté, je ne sais quoi répondre.
Même page, dernier mot, et commencement de la 17,
au lieu de simplem, on doit lire simplet.
Page 23, quinzième ligne, au lieu de à la cote, on
doit lire à la cote.
L'auteur a été fort mécontent. Il a bien fait. J'aime
qu'un auteur se passionne pour son texte.
Il faut seulement se partager les responsabilités.
L'artilleur était dans la copie. J'ai laissé passer,
parce que j'ai supposé que c'était un surnom, un ouvrier
qu'on surnommait l'artilleur.
Un peu démonté n'était pas du jeu de scène. Il était
du texte. C'est le metteur en pages qui, distribuant la
copie aux compositeurs, l'a mis dans les jeux d'un coup
de crayon bleu.
Simplet, dans le texte. C'est le correcteur qui a mis
simplem. Il a pensé qu'il ne s'agissait pas de simplet,
mot vieux français, mais du mot d'argot simplem,
abréviation de simplement. Il m'a dit que le ton
général de la pièce indiquait, demandait cette correc-
tion. Il pensait que Lantier ne connaît pas, ou n'emploie
pas simplet. Je me suis rendu à ses raisons.
71
septième cahier de la troisième série
Il faut savoir que si le metteur en pages ne touchait
pas à la copie qu'on lui apporte, on obtiendrait les
résultats les plus extraordinaires ; et si le correcteur ne
touchait pas aux épreuves, il resterait les fautes les
plus in^Taisemblables.
La copie n'est jamais absolument propre, la copie ne
se suflit jamais absolument à elle-même. Si bien établie
qu'elle soit, il reste toujours des fautes, souvent les
fautes d'orthog^raphe les plus grossières. Non pas que
les auteurs ne sachent pas l'ortliographc. Ils la savent
presque toujours. Mais ils font des lapsus. Il y a des
coquilles de manuscrit comme il y a des coquilles de
t5'pogra|)hic. Elles échappent souvent au lecteur. Com-
bien de nos abonnés se sont avisés que Téry écrit
sibyllin sybillin. Je n'en conclus pas que Téry ne sait
pas l'orthographe, ni que nos abonnés ne savent pas
lire. J'en conclus qu'il faut être prudent.
Maurice Kahn veut bien me signaler que dans la
lettre de Maurice Bouchor on doit lire ligne 7 iXi^ la
lettre, au lieu de scène des Ihuards, scène des
Bavardes ;
ligne 12 de la lettre, au lieu do t//. hi ;
ligne i3 de la lettre, au lieu de Grégoire, Griiifroire.
Kahn est plus familiarisé que moi avec l'écriture de
Maurice Houclior, qui n'est pas familière. J'avoue que
je ne connaissais pas la scène des Bavardes. Mais
tout le monde à l'imprimerie, moi-même, connaissions
Gringoire. Nous croyions tous avoir composé, lu,
corrigé Gringoire. Il faut faire attention.
Le Gérant : Charlks Pkgi'v
Ce cnhicr a rlr composé et lire au tarif <los ouvriers syndi(|ués
Improikhik ob SuaESNES (E. Paten, adminlstratcun. 9. rue du Pont. — 5467
II
C
Nous avons en vente à la librairie des cahiers :
Jean Jaurès. — Études Socialistes, un volume de
Lxxvi + 276 pages, édité par la Société d'Editions
littéraires et artistiques, librairie Paul OUendorff, un
volume à trois francs cinquante.
L'avertissement que l'on a pu lire dans le quatrième
cahier de la troisième série n'a pas été réimprimé dans
l'édition Ollendorlf.
Jean Jaurès. — Action Socialiste, première série,
le Socialisme et V Enseignement, le Socialisme et les
Peuples, un volume in-iS de 56o pages, édité par la
librairie Georges Bellais, devenue la Société Nouvelle
de Librairie et d'Edition, un volume à trois francs
cinquante.
Le troisième cahier de la troisième série a été
Georges Sorel. — De l'Église et de l'État, frag-
ments I franc
Ment de paraître à la librairie Jacques, en vente à la
librairie des cahiers :
Georges Sorel. — Essai sur l'Église et l'État,
édition complète, un volume in-octavo de 64 pages
2 francs
Extrait de la Revue Socialiste, août, septembre,
octobre 1901.
Le deuxième cahier de la troisième série est
Charles Guieysse. — Les Universités populaires
et le mouvement ouvrier / franc
Les cahiers ont publié dans leur deuxième série
Antonin Lavergne. — Jean Goste ou l'Instituteur
de village, un roman 3 irancs 00
Dans ses deux premiers numéros hebdomadaires le
nouveau Mouvement Socialiste a publié de M. Maxime
Leroy une étude : /« Propriété individuelle et le Code
civil, réponse aux Études Socialistes que nous avons
pid)Iiées de Jayrès.
Dans les mêmes numéros le Mouvement a commencé
à pul)lier les Tisserands, de Hauptmann, cinq actes,
traduit par Jean Thorei.
Dans la partie Art et Littérature, dirigée par Lucien
Besnard, nous avons trouvé l'éreintemcnt de Barnum et
Bînlcv que Ions les honnêtes gens ;ilt«^n(hii('nf .
Roik' Salonir a commencé à envoyer de la copie à
Jean-Pii'rrr.
Nous avons publié dans le cinquième caiiier de la
Iroisièine série, quatrième papre de la couverlure. le
choix (le livres^que Jean- Pierre avait lait cette année
pour les étrennes. Jean-Pierre a dans son numéro 'i du
premier janvier, ajouté les livres suivants. Ces livres
sont en vente à la librairie des cahiers.
Docteur L. Azoï lay. — Oh! les jolies histoires d'ani-
maux, album de j)lanclu's en c'«»uleuis "i liants ."m»
lin I) Isi.Y. — Les petits Katapans de la reine
Ortie, illustrations de nK.\.iA>ti\ Hahuk. album
5 l'rancs
DicKKNs. — L'Ami commun, 2 \ olmues
(luupic I franc
Dickens. — Bleak-House, 2 volumes
(luujuc 1 franc
Miss Cummins. — L Allumeur de réverbères
I franc
Curhi:u-Hell. — Jane Eyre, 2 volumt s
(■lia((ue I franc
Anatole Fhance. — Le crime de Sylvestre Bonnard
i francs ."x»
Anatole I'iianck. — Le livre de mon ami "i francs .')o
Demoldeh. — Le cœur des pauvres "^ francs .m)
G. Lenothe. — Vieilles maisons, vieux papiers
S francs
Vn.ToH IIi «.<). — Quatre-vingt-treize, ri»man
brotlif "i francs .x)
Xfiiis sommes heureiLX d'annoncer à nos abonnés de
Paris et à nos abonnés de proK'ince f/ni sont de /tassaf:^^'
(/ne le restaurant coo/tératiJ\ an coin (te la rue du Som-
merard et de la rue Thénard, a fait elfectuer dans ses
locaux iiiirrandissement depuis l/tni/te^ips attendu et
impatie'iitnent demandé. J n ^nntari' util.' <i été mnforée
environ des deux tiers.
\ims ai'ftns reçu de M . (iustace Téry une réponse au
sixiénie cahier.
\ous avons donné le bon à tirer après corrections
pour deu.x mille exemplaires de ce septième cahier le
jt'iidi I il iiiin'irr i tfOU.
HUITIÈME CAHIER DE LA TROISIÈME SÉRIE
BERNARD LAZARE
L'OPPRESSION DES JUIFS
DANS L'EUROPE ORIENTALE,
LES JUIFS EN ROUMANIE
CAHIERS DE LA QUINZAINE
paraissant vingt fois par an
PARIS
8, rue de la Bonbonne, au rez-de-chaussée
Nous or/^-anisons patiemment notre sennce de librai-
rie. Ayant remarqué depuis quelques mois que Von nous
commandait souvent des Kueiitslcr-Mono}^raphien de
Kndck/uss, nous avons commencé à en avoir d'avance.
Les monog-raphies inscrites au dernier catalogue sont
les suivantes :
Hejfas. Heinlioltl Lcibl Scliinkrl
Botlict'Ui l.cnbutli. ScliAvind. M. a.
Itiirnc-Jonrs Lconaidi (la Viiui Slccn. Jan, uiul
(]an<»va l^irlM-nnanii riM-rl><»irli
CliodoNvit'C'ki Maiilr^iia Sluck
(]oi'r('j;<i:i<) Mcinliiiy: Tj'iiitTs d. j.
Dcfnffjfer Mcii/cl Tlirrhorcli iind .laii
Diircr Millrl (u. Housscaii) Stcen
van l)\(k Miclnlanjfclo Tlioina
van Kyck. HuImmI Munkacsy. M. v, Tlior\vaIds«>n
und .lan Murillo Tii'polo
(K'l)liaidt. K. V. A an Osladc Tint(>r«lto
(lliirlandajo Adiiarn nnd Isack Tizian
(iiollo IMnluricchio Va<ili<*r
liais, l'ran/ l'irll Vt'il. lMiili(»i)
Ihikomcr Hallacl Velazipiez
Ilolhtin. d. J. Hcnduandt. Voroncsc
Kaulbaclt 1'. A. v. Hdlirl Yrrroochio
KliHirri- Uiclitcr. Lndwij; Wallran
Konrp H<)iisstaM(ii.Millfl) Wrn'scl»lsrliai:in
Kuaiis Hiditiis Wciiu'r. A. v .
/*armi ces monograpliies nous avons d'avance à la
librairie des cahiers :
r.oltici'lli (.iolto nciMlti-aiidt
Hunic-.jojii - ilaU. l'ran/ RmIkhs
C.anoAa llollxin, d. j. IrnuTs «l. j.
('."•nr^^rio |.r<>iiar<li da \ iiici Tliorw aldsjii
Diinr Manlr<,'iia Ti/ian
\ AU l)\rk Miilnlan^M'lo \rlas«|nrz
van l'.vck. llulnii Munkacsy \rrMn«'Nr
und Jan Mniillo W atlcau
C.hirlandajo Kall'arl
Du même auteur, en vente à la librairie des cahiers
Le Miroir des Légendes, i8<)2. — Lcmerre, chez
P.-V. Stock, un volume 3 francs 5o
L'Antisémitisme, son histoire et ses causes. 1894.
— Cliaillcv, chez V.-\. Stock, un volume 3 francs 5o
Figures contemporaines, i8()5. — i*errin, un volume
3 francs 5o
Les Porteurs de Torches, 189;. — Colin, un volume
'3 francs 5o
La Porte d'Ivoire, i8<)7. — Colin, un volume
3 francs 5o
En collaboration avec Ephra'im Mikhacl :
La Fiancée de Corinthe, légende dramatique en trois
actes, 18S8. — Camille Dalou, chez Stock, un volume
Du même auteur
Lettres prolétariennes. — I. ANTISÉMITISME ET RÉVO-
LUTION, mars 1895. — Réimprimé chez Stock, une bro-
chure . o franc 10
CONTRE L'ANTISÉMITISME. — Histoire d'une polémique,
1896. — Stock, une brochure o franc 5o
HISTOIRE DES DOCTRINES RÉVOLUTIONNAIRES. — Leçon
d'ouverture faite le 16 décembre 1895 au Collège libre des
Sciences sociales, extrait du Devenir Social, numéro de
janvier 1896. — Giard et Brière, un tirage à part o franc 5o
Du même auteur
UNE ERREUR JUDICIAIRE
LA VÉRITÉ SUR L'AFFAIRE DREYFUS, novembre iS./). ^
Bruxelles, deux premières éditions aujourd'hui épuisées.
Réimprimé chez Stock, i8«)7. une brochure o franc 5o
L'AFFAIRE DREYFUS. — Deuxième Mémoire avec
tics Kxpcrlisos d'I-^criliircs tlo MM. Crépioux-Janiin,
Gustave Bridier, A. do Rougemonl, Paul Moriaud.
Ed. de Marncllo, Wallcr de Gray Birch, Thoinas-
llcnry Gurrin, J.-lIolt Schooling, l)avid-N. Carvalho,
etc. Octobre 1897. — Stock, un volume 3 francs 00
COMMENT ON CONDAMNE UN INNOCENT. — L'acte daccn-
sdlion contre le aipitaine Drcyjus. Janvier i8<)8. — Stock,
une brochure o franc 5o
Du même auteur en préparation
pour les Cahiers de la Quinzaine
Sionisme et Assimilation
en librairie
Le Fumier de Job, un volume à 3 francs 5o
La Superstition chrétienne du meurtre rituel
Une histoire économique des Juifs
Un des tout prochains cahiers sera du même auteur
L'Oppression des Juifs dans l'Europe orientale. -
LES JUIFS EN RUSSIE.
HUITIÈME CAHIER DE LA TROISIÈME SÉRIE
BERNARD LAZARE
L'OPPRESSION DES JUIFS
DANS L'EUROPE ORIENTALE
LES JUIFS EN ROUMANIE
0
ÉDITIONS DES CAHIERS
PARIS
8, rue de la Bonbonne, au rez-de-chaussée
1
L'oppression des Juifs
dans l'Europe orientale
H.
I
INTRODUCTION
Il y a seulement trente-cinq ans que, dans l'Europe
occidentale, les Juifs ont été émancipés complètement.
Si, la première, en France, l'Assemblée Constituante
avait, le 27 septembre 1791, proclamé cette libération
et fait un citoyen de l'esclave séculaire, ses droits
ne furent définitivement reconnus qu'en 1860 en Angle-
terre, en 1864 en Allemagne, en 1866 en Italie, — en
1870 à Rome, — et en 1867 en Autriche-Hongrie. La
conception théologique du déicide condamné à un
éternel servage avait disparu pour faire place à une
conception du droit indépendante des catégories
religieuses, mais ce n'avait pas été sans résistance et,
en Allemagne, par exemple, de 1820 à i85o, on voulait
éloigner les Juifs des fonctions de l'État, celui-ci étant
considéré conmie fondamentalement chrétien.
Dès lors, et par le fait même de cette transformation,
l'idée qu'on se faisait du Juif changea. Jusqu'alors, ce
que l'Église appelait son obstinatio le mettait en dehors
de la cité du Christ; désormais, dans cette Europe
moderne qui se constituait sur le principe des nationa-
lités, on le considérera comme un étranger, sans que,
pourtant, le point de vue du théologien ait disparu, bien
au contraire, mais il n'est plus exposé ouvertement. Si
la pensée de la réaction cléricale est la reconstitution
II
Bernard Lazare
de rÉtat chrétien, elle la dissimule sous un traditiona-
lisme national qui, moins brutalement choquant, est
susceptible de rallier un plus grand nombre d'adhé-
rents. Le fait n'en subsiste pas moins, et il apparaît
d'une façon manifeste dans l'antisémitisme contempo-
rain. En quoi celui-ci diffère de l'ancien antisémitisme,
c'est ce qu'il convient d'examiner brièvement.
Avant l'émancipation, l'antisémitisme était surtout
juridique. Les Juifs étaient soumis à une législation
issue du droit romain que l'Église avait, en le
modifiant, selon les circonstances et la qualité de ceux
auxquels on pouvait l'appliquer, imposé primitivement
au monde barbare, et dont les nations moilernos
avaient hérité. D'abord strictement renfermé sur \c
terrain de la controverse religieuse, l'antisémitisme
scripturaire s'était élargi. A mesure que se formait
dans les sociétés chrétiennes une classe moyenne
nationale, il était devenu son auxiliaire dans la hitte
entreprise quand, dôs sa formation, elle était entrée en
concurrence avec les Juifs, en partie détenteurs, dans
des organisations agricoles, du rôle d'intermédiaires
aussi bien (jue de celui d'artisans. Puis, cet antisémi-
tisme scripturaire qui n'avait fait pendant des siècles
que corroborer ou justifier la législation, et, en certains
cas, l'avait amenée à préciser certains points de détail,
avait à peu près disparu, la victoire étant gagnée. Ses
quelques représentants au dix-huitième siècle lui avaient
«hmné pour ainsi dire un caractère historicjue ou réca-
pitulatif. Les pamphlets se comptent, il n'en paraîl
plus en France, et le plus haineux «le ceux qui se
publient en Allemagne, le Judaïsme dévoilé, d'Eisen-
12
INTRODUCTION
menger, fut interdit par l'empereur Léopold II, sans
qu'aucune protestation se produisît. Du reste, depuis
le seizième siècle, depuis Reuchlin combattant contre
les dominicains, les Juifs avaient trouvé des défenseurs,
des apologistes même, et le mouvement qui devait
aboutir, à la veille de la Révolution, aux écrits de
Mirabeau et de Grégoire en faveur de l'émancipation
des Juifs, avait eu de nombreux initiateurs.
Pendant la première moitié du dix-neuvième siècle,
l'antisémitisme doctrinaire se réveilla. Le Juif libéré
devint pour l'Église le symbole de sa défaite, elle
affecta de l'en tenir pour responsable, alors que son
rôle dans la bataille avait été nul, et c'est par lui, qu'à
plusieurs reprises, elle entama la lutte contre l'Etat
laïque. A dater de ce moment, l'antisémitisme a un
but : faire revivre, en l'adaptant aux nécessités pré-
sentes, l'ancienne législation restrictive contre les Juifs.
Si ceux qui le professent nient être poussés par un
sentiment d'hostilité envers la foi juive, et s'il est vrai
que désormais les causes religieuses sont subordonnées
aux causes économiques, alors qu'elles les dominaient
jadis, seules ces causes religieuses, en ravivant la
force encore vivace des préjugés vieux de deux mille
ans, peuvent exaspérer les raisons tirées de la concur-
rence ou du protectionnisme chauvin. Seules, elles
seraient capables de faire aboutir l'antisémitisme
théorique en le traduisant en loi. L'Europe occidentale
verra-t-elle un tel recul? Il est incontestable qu'elle y
tend et, en 1901, on a vu la Diète bavaroise adopter par
77 voix contre 5i la proposition d'un député du centre
catholique, limitant le nombre des juges Israélites en
i3
Bernard Lazare
Bavière. C'est là un fait isolé, ce n'en est pas moins
un symptôme, et nous avons sous les yeux l'exemple
de ce que peut produire le système quand il est rigou-
reusement applique. Dans deux pays de l'Europe orien-
tale, le droit en est encore à ce stade de son dévelop-
pement où on ne le sépare pas d'une religion déterminée;
dans deux pays, le Juif est placé encore sous le régime
des lois d'exception : ce sont la Russie et la Roumanie.
Dans le premier, il est vrai, la liberté n'est pas, et le
droit est nié tous les jours; dans le second, la liberté
est inscrite dans la Constitution avec le droit pour
tons, sans distinction de croyances, et c'est à l'aide d'un
artillce que le Juif est frappé. C'est dans ces deux pays
que je veux montrer la condition des Israélites, leur
état économique, tel (pie font amené leurs coutumes
religieuses, leur vie sociale et la situation juridi(j[ue où
ils ont été et sont toujours placés. J'examinerai ensuite
les solutions à apporter et s'il en est qui soient indé-
pendantes des cliangements à opérer dans l'état poli-
tique et éconoiuique de ces pays mêmes.
LES JUIFS EN ROUMANIE
11 y a toute une littérature polémique sur la Question juive
en Houinauie et la bibliographie en serait très longue à établir. Je
me borne à renvoyer le leclcur à quelques ouvrages fondamen-
taux, historiques ou juricliciues, et à (juelques récentes études. La
législation roumaine contre les Juifs a été classée par Edmond
Sincerus : Les Juifs en Roitiuanie (J.oudrcs. Macmillan and Co, 1901),
elle a été étudiée par Bluntschli : I)er Slaat Rumaenien iind das
Jiechtsverhaeltniss der Jiiden in liunmenien (Berlin. 1S79). L'histoire
des Juifs roumains a été excellemment résumée par le docteur
E. Schwarzfeld dans deux articles publiés par VAnierican Jeiinsh
Yearbook, 1901-11K)2 (Philadelphie. 1901). On peut aussi consulter le
travail de M. J. Plolke : Les Juifs roumains sous le prince et roi
Charles (une traduction française en a été publiée par rAurore,
octol)ie-novembre 1901) et le Mémoire de l'Association générale des
LsracUtes indigènes, présenté d S. M. le Roi, au Gouvernement et au
Parlement, en avril 189.'i (une traduction française a paru dans le
Siècle des 11. 15 et IG mars 1901).
LES JUIFS EN ROUMANIE
Le sentiment antisémite en Roumanie se fondant en
partie sur la théorie que le Juif est im nouveau venu
au milieu des descendants des Daces, il est bon d'ex-
poser préalablement l'histoire des communautés juives
dans les principautés de Moldavie et de Valachie. Cela,
non dans le but de rechercher ce qui dans la pensée
des nationalistes serait « un titre de noblesse », mais
seulement pour montrer comment ces groupements ont
pu participer au développement économique du pays
dans lequel ils étaient fixés.
La légende raconte que les Juifs vinrent en Dacie aux
temps mythiques de Décébale, sous Domitien. En réa-
lité, comme, dès les premiers siècles de l'ère chrétienne,
des colonies Israélites s'étaient établies sur les bords
de la mer Noire, quelques individus purent venir
jusqu'au Danube, de même qu'il en vint au huitième
siècle, après la conversion des Khazares. Sous la domi-
nation des princes galiciens, les anciennes villes de
Ijerlad et de Galatz accueillirent des Juifs, mais il n'y
eut une pénétration réelle qu'au treizième siècle, sous
le règne de Radu Negru (Rodolphe le Noir), et surtout
au quatorzième siècle, sous Vladislav Basarab, lorsque
les Juifs, chassés de Hongrie par Louis le Grand, se
réfugièrent dans l'hospitalière Pologne, et en Valachie.
17
Bernard Lazare
Au moment de la fondation de la principauté de Mol-
davie (1348), ils habitaient déjà certaines localités,
d'autres allluèrent à ce moment-là, et sous Roman I"
(l'igi) et Alexandre le Bon (1401) ils obtinrent d'assez
nombreux privilèges. Leur histoire, comme celle, de
leurs frères de Valachie, est fort obscure, elle est mar-
quée par quelques massacres et quelques persécutions,
comme celles qu'ils subirent — en môme temps que les
Tziganes, les Turcs et les Payens — sous le règne de
Vlad l'empaleur (140G), en Valachie. Les princes mol-
daves les traitèrent avec plus de bienveillance, notam-
ment Klicnne le Grand (l'î^^j), qui, de ses incursions en
Pologne, ramena un grand nombre de prisonniers juifs
qu'il établit en Moldavie. C'est d'ailleurs par la Pologne
qu'arriva la plus grande partie des Juifs, au seizième
siècle, par exemple, et surtout au dix-septième, au mo-
ment où l'insurrection dos cosaques de Climielnitzky
et les tueries qui la signalèrent bouleversaient et disper-
saient les communautés juives. Une partie, il est vrai,
retourna en Pologne quand Timush, (ils de Chmielnilzky,
vint en Moldavie, jusque sous les murs de Jassy
(iG.52). Sur cette terre moldo-valaque ce fut im va-
et-vient constant de Juifs, favorisés ou maltraités,
appelés ou chassés; soit qu'on essayât de les convertir,
comme Matliieu Basabab le tenta en ^'alachic (iO'i"3), en
accordant des dignités à ceux qui embrassaient le
christianisme, soit qu'on étendît leurs droits comme le lit
Constantin Brancovan (ir>8t)). Au connnencement du
dix-huitième siècle, ils sont dans un grand nombre de
villes, et les boïards moldaves les appellent pour fonder
des bourgs sur les territoires dépeuplés, faisant avec
eux des contrats par lesquels, en échange de privilèges
18
LES JUIFS EN ROUMANIE
et SOUS peine d'un onéreux dédit en cas de non exécu-
tion, les Juifs s'engagent à amener dans les nouveaux
bourgs un nombre déterminé de familles. Ils sont, dès
lors, commerçants intermédiaires entre les pays otto-
mans, la Pologne et la Russie, et une classe d'artisans
assez importante s'est constituée.
C'est seulement en ce temps qu'on voit naître une
littérature antisémitique, purement théologique et
fondée sur le préjugé religieux. Comme il n'existe au-
cune industrie, aucun commerce, aucimi art nationaux,
les raisons économiques sont nulles; elles ne pourraient
naître que dans les villages si, auprès du paysan, les
Juifs venaient concurrencer les grands propriétaires
terriens; mais, déjà, on ne les laisse pas s'établir
hors des villes. Ce n'est donc pas le Juif trafiquant
qu'attaquent les pamphlets, c'est encore le déicide,
celui auquel une vieille superstition eucharistique, vi-
vante encore parmi les peuples chrétiens les plus civi-
lisés, imputa l'usage du sang chrétien dans des céré-
monies rituelles. Ces accusations de meurtres d'enfants,
se multipliant en raison du fanatisme ambiant, se pro-
duisirent avec fréquence dans les premières années du
dix-neuvième siècle, quand la Roiunanie tomba sous la
domination des princes phanariotes. Ce fut à tel point,
qu'en Valachie, Constantin Ypsilanti (i8o4) adressa un
rescrit au métropolite lui demandant une encyclique
qui déclarât fausses ces imputations ; démarche vaine,
puisqu'elles avaient leur source dans la propagande
faite par le clergé lui-même.
Les Juifs subirent dès lors le contre-coup de tous les
événements qui eurent les Principautés pour théâtre.
19
Bernard Lazare
Pendant l'occupation russe, les artisans et commerçants
furent frappés de taxes spéciales et quand, en 1S12, les
Kalmouks entrèrent à Bucarest, ils saccagèrent prin-
cipalement le quartier juif, massacrant les enfants
qu'ils portaient en trophée aux pointes de leurs lances.
En 1821, le chef de Vllétairie amicale, Alexandre
Ypsilanti, fomentant l'insurrection contre le Turc, après
avoir franchi le Pruth avec Georges Canlacuzèneet une
petite armée, lança un appel aux Daces, déclarant qu'il ne
voulait que traverser la Moldo-Valachie pour aller en
Grèce. Les boïars et les paysans roumains, opprimés par
les phanariotes, ne bougèrent pas, et laissèrent les trois
paclias de Viddin , de Silistrie et de Braïla battre
Ypsilanti et le repousser en Autriche. Mais les Hétai-
ristes ne crurent pouvoir mieux faire, i)Our piéluder à
la libération de la Grèce, que de massacrer les Juifs.
Guidés par les moines grecs de Moldavie, ils vengèrent
leur défaite sur un troupeau désarmé dont le sang
coula à Ilots. Avec le rétablissement des princes indi-
gènes, la situation des Juifs s'améliora, soit pendant les
règnes qui s'écoulèrent sous le protectorat russe, soit
même dans les premiers tem[)s de la cami)agne d'union
entre la ^'alachie et la Moldavie. Si d'une part, en'iS^S,
<|uel<pies mesures étaient i>rises contre les Israélites,
d'autre part, en cette même année i8.|8, le comité
de régénération roumaine inscrivait tians son pro-
gramme l'émancipation des Israélites et l'égalité des
droits politi(pies pour les citoyens de toutes les reli-
gions. Les Juifs vivaient tranquilles et, sauf l'émeute de
Galatz en avril i85(), provoquée par une fausse accusation
de m(nu'lr<* rituel — les accusés arrêtés furent tous
rclAchés et h iir innocence démontrée — leur existence
LES JUIFS EN ROUMANIE
au milieu du peuple ne fut pas troublée. Ce n'est
qu'après l'union et sous le règne du prince Charles
de Hohenzollern que les persécutions recommen-
cent. Elles ont dès lors une allure nettement sociale
et politique et les causes religieuses n'interviennent
plus que faiblement. Nous allons exposer leur
caractère avant et après le traité de Berlin, qui pré-
tendit régler la question juive en Roumanie, question
que les excès roumains avaient eux-mêmes posée devant
l'Europe; mais avant, il est indispensable de jeter un
coup d'œil sur l'état économique des Principautés.
Au dix-neuvième siècle, quand elles passèrent sous
le protectorat de la Russie, elles avaient un régime
purement féodal. Une classe de grands propriétaires
terriens, les boïars, roumains ou roumanisés, et parmi
eux des Grecs venus avec les princes phanariotes, — ils
étaient en tout soixante-quinze en Valachie, trois cents en
Moldavie, — exempte de toutes les charges, avait seule
le droit d'occuper les hautes fonctions de l'Etat. Au-
dessous, une petite noblesse grossière, exerçant les
emplois publics subalternes, ou vivant du sol ; à côté,
un clergé de moines, de" moines grecs, possédant un
cinquième de la terre roumaine; en bas, la masse des
paysans, serfs de la glèbe, exploités par les proprié-
taires ou leurs fermiers, opprimés par les collecteurs
de taxes, payant seuls l'impôt et mourant de faim pour
le payer; plus bas encore, les tziganes esclaves des
boïars. La classe moyenne, pas plus que la classe
ouvrière, n'existait. Le commerce était détenu par les
Grecs, les Arméniens et quelques Juifs; les petits
industriels et les artisans étaient presque uniquement
21
Bernard Lazare
composés de Hongrois, de Serbes, de Bulgares et de
Juifs. Les Serbes, les Bulgares et les Hongrois étaient
surtout en Valachie, les Juifs, en Moldavie.
Pendant le protectorat russe, l'état économique ne
changea guère. Si le Règlement Organique, en i83i,
établit une organisation judiciaire, une comptabilité
régulière, et créa à peu près l'instruction publique, il
ne modifia pas la constitution oligarchique du pays;
les impôts continuèrent à ne frapper que les paysans,
et les boïars conservèrent tous leurs privilèges. L'éten-
due de la parcelle de terre que le propriétaire devait
mettre à la disposition de ses serfs fut même réduite ;
au lieu de vingt-quatre hectares, ceux de la première
catégorie n'eurent plus droit qu'à six. (i) Incapable d'éle-
ver, faute de prairies, le bétail qui avait été jusque-là
sa ressource, l'agriculteur s'appauvrit encore, alors que
les détenteurs du sol s'enrichissaient en trafiquant de
leurs céréales, au moment où le traité d'Andrinople
ouvrait la mer Noire au commerce international, et en
ensemençant les jachères et les terrains qu'ils avaient
repris sur les paysans. Mais pendant ces années-là,
grâce aux lois qui créèrent des écoles primaires et des
écoles secondaires du premier degré, toutes gratuites,
une classe intellectuelle se forma qui, complètement
séparée par sa culture de la masse de la nation,
constitua le noyau de politiciens et de fonctionnaires
destinés à gouverner la Roumanie. Sans rapports et
(1) Le paysan dr la promièrc calrj;orio élail celui qui avait quatre
Ini'ufs. Celui de la seconde, qui avait deux bœufs, recevait trois hec-
tares et (lenii de terrain. Celui de la troisième catégorie n'avait pas
de bœufs et n'avait droit qu'.î deux hectares et demi.
LES JUIFS EN ROUMANIE
sans affinité avec le peuple, acquérant uniquement
son instruction supérieure à l'étranger, cette classe
n'eut bientôt aucun point de contact avec ceux qu'elle
était appelée à représenter; elle suivit les fluctuations
de ridéologie européenne et ne se soucia jamais de
la mettre d'accord avec la réalité des faits écono-
miques qui régissaient la Moldo-Valachie.
La situation ne changea guère après l'émancipation
des paysans en 1864. De ce jour, au contraire, le
problème agraire se posa plus redoutable que jamais,
car il se compliqua d'un problème commercial et
industriel. De la recherche de leurs solutions sortit un
violent antisémitisme en même temps que fut élaboré
tout un système de lois xénophobes et protectrices
comme, sans doute, aucune nation européenne n'en
connaît.
La loi rurale émancipa le paysan roumain, (i) Dès sa
(1) La loi disait : « Les paysans corvéables sont mis en pleine
propriété des emplacements dont ils ont la possession. En aucun
cas, la quantité de terrain qui devient la propriété des paysans ne
pourra dépasser les deux tiers de la terre sur laquelle ils sont établis.
Auront la faculté de se transporter sur les terres de l'État les plus
proches : a) Les paysans qui habitent une terre dont les deux tiers
ne suffisent pas à donner à chacun l'étendue déterminée par la loi ;
h) les hommes mariés qui ne possèdent pas l'étendue de tei-rain
déterminée par la loi... Sont à jamais supprimés en Roumanie la
corvée, la dîme, le transport gratuit au compte du propriétaire, le
transport du bois à brûler, et toutes charges ou redevances, soit en
nature, soit en argent. Pour le rachat de la coivée et des redevances,
les paysans devaient payer pendant quinze ans des annuités de
56, 42 et 28 francs, selon les catégories. Les propriétaires devaient,
eu échange de leurs terrains, recevoir des obligations communales
portant intérêt à 10 % et remboursables en quinze ans. De plus,
pour liquider ces obligations, le gouvernement était autorisé pendant
ces quinze ans à vendre aux paysans des terrains des domaines de
l'Etat, au prix de 00 francs l'hectare, payable en quinze ans, sans
qu'on pût vendre à la même famille plus de dix hectares.
23
Bernai'd Lazare
niise en vigueur, en i865, elle attribua à 400.000 indi-
vidus deux millions d'hectares; mais elle fut incapable
d'une part d'empêcher le morcellement fatal, d'autre
part de mettre entre les mains de ces petits posses-
seurs les moyens d'exploiter leur lopin de terre. Ne
pouvant tirer parti du sol, le paysan tendit à l'aliéner
et à redevenir l'esclave du gros propriétaire ; se multi-
pliant, il vit sa parcelle se rétrécir, et tendit à se
transformer en ouvrier agricole. Comment le gouver-
nement roumain remédia-t-il à ces deux phénomènes?
Il interdit d'a])ord, dès i8G(>, les contrats de vente et de
location et inscrivit dans la Constitution de i8S.| que la
propriété des paysans serait inaliénable jusqu'en 191O;
puis il procéda à des distributions détournées de terres
prises sur ses domaines, (i) Mais il ne put empêcher
le paysan de s'obérer en empruntant pour se procurer
le moyen de cultiver et de produire.
La classe moyenne, industrielle et commerçante, ne
se constitua qu'avec une extrême lenteur : elle existe à
peine aujourd'hui. La jeunesse roumaine ne contribua
pas à sa formation. Sortie presque tout entière de la
petite noblesse, entrée récemment en possession d'un
bagage d'idées démocratiques sans fondement réel, elle
n'avait pas abandonné les préjugés ancestraux. Pour
elle, le travail, quel qu'il fût, était vil, et sa conception
n'allait pas au delà de la conception d'une société
agricole, dans laquelle les propriétaires seraient flan-
(piés d'une importante armée do fonctionnaires nourris,
eux aussi, par le proilucteur. l'^lle se réalisa à tel point
(pi'il y a aujourd'hui en Roumanie aS.'i^i fonctionnaires
(1) En faisant remise aux paysans tics annuités do paiement.
24
LES JUIFS EN ROUMANIE
touchant 63.060.991 francs sur un budget de 240 mil-
lions. Soutenus par les politiciens dont ils sont les
meilleurs agents, ils aident à maintenir le paysan dans
sa condition précaire et, s'ils servent d'autres intérêts,
ce sont ceux de l'infime catégorie commerçante et
industrielle qui s'est formée lentement, (i)
Cependant, il existe en Roumanie une classe petite-
bourgeoise et un prolétariat d'artisans ; mais ils sont
composés principalement d'étrangers et de Juifs, venus
petit à petit, au fur et à mesure que les besoins se pro-
duisaient, et que le travail national était incapable de
les satisfaire. Ce sont les Roumains, eux-mêmes, qui
appelèrent ces Juifs et ces étrangers, et la lutte qu'ils
soutiennent aujourd'hui contre eux provient de l'impos-
sibilité où ils sont d'accorder leur chauvinisme, né des
luttes pour l'indépendance et la liberté, avec les néces-
sités économiques et avec l'idéologie libérale qu'ils ont
empruntée à des nations dont le développement écono-
mique a dépassé depuis longtemps le stade où se
trouve la Roumanie. En 1848, le comité réformiste de
Valachie, ainsi que les libéraux moldaves, demandaient
une constitution républicaine et l'émancipation des
Juifs; le parti démocrate, en Moldavie surtout, est
aujourd'hui le grand promoteur du mouvement xéno-
phobe, protectionniste et antisémite. Pourquoi? Parce
que, depuis 1848, une infime bourgeoisie est née, com-
posant en partie ce deuxième collège électoral dont le
fonctionnaire et le député « ciocoi )> (démocrates)
ont besoin , et qu'à peine née , elle a demandé
(1) « Les Roumains, dit Xénopol, l'historien roumain le plus,
sérieux, sont ou paysans, laboureurs ou fonctionnaires. »
20
Bernard Lazare
à L'Ire débarrassée de la concurrence étrangère et
juive. Et, dans ce pays fonctionnarisé, la lutte prit
une forme curieuse : elle en arriva petit à petit à
faire considérer comme fonctions publiques l'exercice
de la plupart des commerces et des industries, en
commençant, comme nous le verrons, par les régies des
tabacs et des boissons, pour finir par la tlroguerie
et l'épicerie. La protection ouvrière fut aussi établie,
pour satisfaire la minorité d'artisans roumains, et
peut-être pour réserver un débouclié au paysan, qu'il
faut parvenir à urbaniser en partie, si on ne veut pas
être acculé à une jacquerie redoutable.
Voyons maintenant ceciuo sont les Juifs en Roumanie,
de quelle façon ils se sont comportés dans ce pays en
formation, et comment on a réagi contre eux.
On a, pour les besoins de la polémique, tour à tour
augmenté ou réduit le nombre actuel des Juifs en
Moldo-Valachie; pour les mêmes besoins, on a discuté
sur leur origine. D'une part, on évaluait la p(>i)ulation
juive à Goo.oot) ànies dans un pays do six millions d'ha-
bitants et on affectait de craindre qu'elle absorbât les
Roumains moins bien doués pour lullor avantageuse-
ment sur le terrain économique; en même temps, on
déclarait que celte dixième partie des habitants de la
Roumanie n'était pas un éléuKMît indigène, mais, au
contraire, un élément envahisseur. D'autre part, on
avait une tendance à ramener la totalité des Israélites
à 200.000, et on les présentait tous connue autochtones
ou, du moins, établis depuis un temps innnémorial.
Nous avons montré que, si loin qu'on remontAt dans
l'histoire de la Dacieetdes Principautés, on trouvait des
26
LES JUIFS EN ROUMANIE
communautés juives organisées ; nous avons fait voir
aussi que, par suite de l'état de guerre à peu près per-
manent qui avait régné dans les régions danubiennes,
un va-et-vient incessant de peuples, parmi lesquels les
Juifs, s'était produit à travers des frontières, dont la
limitation était variable. Lorsque l'état de guerre ne
justifia plus ce flux et ce reflux d'hommes, un courant
permanent d'invasion ne continua pas moins, composé
de Hongrois, de Serbes, de Bulgares, d'Arméniens, de
Grecs et de Juifs, venant en Roumanie prendre la place
des classes indigènes qui n'avaient pu se former. A
partir de 1866, moment où recommença la persécution
contre les Juifs et où elle se systématisa, l'émigration
Israélite s'arrêta ou, du moins, elle devint insignifiante,
individuelle. D'ailleurs, la situation du paj's l'obligeait
à se ralentir ; la population avait augmenté par elle-
même et par l'assimilation des éléments bulgares et
serbes qui, grâce à la communauté de religion, avaient
été rapidement absorbés, et des émigrants n'avaient
plus de places à prendre. Or, déjà, une statistique
donnait, en Moldavie seulement, pour 1776 et 1798,
4.000 contribuables juifs, représentant un minimum
de vingt-cinq mille âmes. Le dernier recensement
officiel, celui de 1899, accuse pour la Moldavie et la
Valachie 269.010 Juifs (i). Si l'on veut calculer l'accrois-
sement normal en cent ans d'une population très proli-
fique de plus de 25. 000 individus — car il existait de
nombreux Juifs en Valachie — , on verra que, môme en
tenant compte dufait que la Bessarabie, où ils étaient
(1) Le recensement de 1894 avait relevé 243.225 Juifs, et. à ce
moment là, M. Stourdza donnait à la tribune du Parlement le nombre
de 482.188.
27
Bernard Lazare
en assez grand nombre, fut annexée en 1812 à la Russie,
l'envahissement des Juifs étrangers, liongrois ou gali-
ciens, fui moins sérieux qu'on ne l'a dit. Il fut cependant
réel et inévitable, les villes roumaines et les cam-
pagnes faisant sans cesse appel à la production et au
travail étrangers.
Il y a donc 269.000 Juifs en Roumanie. Que leur
reproche-t-on? Les griefs que l'on a contre eux sont-ils
justifiés? Nous venons de répondre au premier, celui
qui dit : les Juifs sont nouveaux venus eu Roumanie.
Depuis quarante ans, l'immigration s'est arrêtée, la géné-
ration juive actuelle est, en majorité immense, née sur
le sol roumain, et elle a été à tel point considérée
comme roumaine, qu'elle a été soumise au service mili-
taire ; de plus» le pays a bénéficié jus(pi'ii ce jour de son
activité commerciale ou productrice. Nous reviendrons
sur ce point, quand nous exposerons la législation
contre les étrangers, car là est la clé de la question
juive en Roumanie.
Quels sont les au très reproches, qui, d'ailleurs, dérivent
tous du premier? Les Juifs n'ont, dit-on, ni relation
hislori<pie, ni relation morale avec le pays. Ils ont d'au-
tres mœurs dues à leur religion lUlférenle, et ils
ne veulent pas s'assimiler en apprenant la langue
de ceux au milieu des<iuels ils vivent et en se conformant
à leurs coutumes. Après qu'eut prévalu le principe de
la roumanisation des Juifs par l'école, on les accusa
d'être plus avides de s'instruire que les Roumains; (i)
mais ce grief, en contradiction avec le précédent, ne lit
(1) Afliriuations de M. Poni, ministre i\c l'Instruction publi<iu(\ au
l'arlcment rouin.ain on 1S%.
28
LES JUIFS EN ROUMANIE
pas disparaître cette prévention que le Juif était inassi-
miiable. (i)
Les Juifs, dit-on encore, ont accaparé l'activité com-
merciale. Ceci est vrai, non seulement de certains
Juifs, mais encore des étrangers ; toutefois ils n'ont point
accaparé au sens du mot, ils ont occupé une place
sociale que les autochtones ne pouvaient pas remplir,
au grand préjudice de la Roumanie même. Ils intoxi-
quent le paysan, affirmait-on jadis; la loi sur les bois-
sons a réduit à néant cette accusation; elle a prouvé que
le paysan était intoxiqué par l'alcool, indépendamment
du cabaretier qui le lui vendait. En Yalachie d'ailleurs,
où jamais les Juifs n'avaient été débitants, l'alcoolisme
produisait les mêmes ravages qu'en Moldavie, et ils
n'ont pas diminué depuis que d'honnêtes électeurs
orthodoxes remplissent ces fonctions. Ils réduisent les
Roumains à la misère par l'usure, assure-t-on encore.
L'usure est une des causes qui ont rendu misérable le
paysan, mais ce n'est pas la seule cause et, en tout
cas, ce n'est pas la cause première ; l'usure est fatalement
amenée par la constitution agricole du pays, par la
façon dont la propriété paysanne a été formée, par la
mauvaise organisation du crédit, par les circonstances
qui ont mis le paysan en possession du sol, sans lui
donner les moyens de le faire valoir. Qu'un certain
nombre de Juifs se soient livrés au prêt d'argent,
c'est indéniable, l'usure n'est pas un monopole chré-
(1) La question de l'assimilation ou de la non assimilalion du Juif
et celle du sens que l'on attache i\ ce mot vaut d'être traitée spécia-
lement. Dés à présent, on peut cependant dire que le Juif s'assimile
plutôt trop que pas assez et la seule chose qui semble le maintenir
dans les nations est la religion, même quand il ne la pratique pas.
29 II.
Bernard Lazare
tien, (i) Dans les campagnes de Moldavie et deValachie,
l'usurier juif fit concurrence à l'usurier grec et à l'usurier
arnu'nien, mais son usure fui coinparativeinenl bénijrne,
car il ne pouvait s'emparer du j,'age sur lequel il prêtait,
et il avait intérêt à ménager son ciiiprunleur. En
fait, si les biens du paysan sont désonuais engagés, ils
le sont à la Banque hypothécaire roumaine et au
Crédit agricole, où les conditions ne peuvent être que
dures, étant donné que, en 1899, ^^ Banque nationale
élevait à 10 ", o le taux de son escompte. Au surplus,
ces usuriers juifs, quelle que soit leur action, ne sont
qu'une intime fraction; il sullit d'examiner la réelle
situation économique des Israélites roumains pour
s'en convaincre.
Les Juifs forment avec les étrangers la majorité des
commerçants, et des artisans : les deux tiers environ, et
dans certaines localités de Moldavie, ils sont 90 V>,-
Si Ton met à part quelques gros commerçants et
industriels et une minorité appartenant à la bourgeoisie
moyenne, ils exercent tous les métiers : tapissiers,
tailleurs, cordonniers, ferblantiers, ébénistes, maçons,
couvreurs, forgerons, tourneurs, cochers, commission-
naires, porteurs d'eau, portefaix, vidangeurs, ouvriers
dans les ports, déchargeurs de navires, ouvriers tic
fabrique, etc. C'est une population à peu près complè-
tement urbaine, puisque le recensement de i8<)<i accuse,
sur 2G1J.000 Juifs, ii)o.ooo habitants des villes dites urbai-
nes, par opposition aux villes, bourgades et bourgs dits
ruraux, grâce à un arlilice dont le but était de chasser
(1) Il lo ilevient cependant c\\ Rounmnir, comme dans In mn-
jeurc parlie tie la Uiissic.
3o
LES JUIFS EN ROUMANIE
les Juifs des villages. En considérant que quelques-uns
de ces gros bourgs ont encore une population juive
qu'on n'a pu totalement éliminer, on voit que l'immense
majorité des Israélites est urbanisée. Cette concentra-
tion dans les cités, obtenue par un refoulement systé-
matique, a eu pour conséquence un appauvrissement et
une prolétarisation des refoulés. Les lois restrictives,
depuis 1872, ont précipité cette prolétarisation et créé
une catégorie de plus en plus grande de sans-travail.
Prenons deux villes moyennes : à Bacau, sur 7.924 Juifs,
dont 4-658 enfants, il y a mille artisans. Le reste est
composé de pauvres et de petits commerçants. A
Roman, sur 1.378 chefs de famille, 348 sont artisans,
sans compter les compagnons ; le surplus de la popula-
tion juive est formé de petits commerçants et de
pauvres comme à Bacau, comme dans toutes les villes
de Roumanie. Depuis quinze ans, le nombre des malheu-
reux s'est accru encore. Les colporteurs ont été ruinés
par la loi sur le commerce ambulant et les ouvriers
juifs, ne faisant aucmi progrès dans leurs métiers,
écartés qu'ils sont des écoles professionnelles, n'ont pu
soutenir la concurrence des ouvriers allemands, dont
l'afflux en Roumanie a été si considérable. A ces causes
de décadence économique, il faut joindre les persécu-
tions proprement dites, les vexations et enfin tout le
système de la législalicn. Nous allons les exposer
successivement et nous verrons alors nettement l'état
présent des Juifs roumains.
Si, pendant le premier quart du dix-neuvième siècle,
les Juifs avaient soullert dans les Principautés, on peut
dire que ce n'avait pas été du fait des habitants; ils
3i
Bernard Lazare
avaient été les victimes de toutes les interventions
extérieures, victimes des guerres ou des troubles
suscités par les Grecs, les Turcs ou les Russes, et donl
la Moldo-Valachie était le théâtre. Le boïar, ayant besoin
du Juif comme intermédiaire, le protégeait, surtout
en Valachie, et le paysan, sauf quand il était ameuté
par les moines, vivait en bonne intelligence avec lui.
Quand le pays retrouva la tranquillité sous le protec-
torat russe, la situation des Israélites s'améliora: elle
ne redevint mauvaise qu'après l'élection de Couza, en
1859, connue chef des Principautés Unies. Lorsque
commencèrent les réelles compétitions politiciennes,
les partis se battirent sur le dos des Juifs. Les libé-
raux théoriques demandèrent leur émancipation en
escomptant l'appui de celte masse électorale future;
les démocrates, soutenus par la petite bourgeoisie
naissante, exigèrent de nouvelles limitations de leurs
droits. Le règne de Hohenzollern amena les violences
et les mesures restrictives.
Les premières éclatèrent dès l'avènement au trône du
« prince étranger » demandé par tous les partis. Elles
furent la conséquence des efforts du premier ministre
Bratiano pour émanciper les Israélites en introduisant
à cet effet un article dans le projet de constitution
qu'il soumettait au Parlement. Cet article, imposé par
Jean Bratiano et Rosetti à leurs collègues conservateurs
du cabinet Catargi, disait : « la confession religieuse
n'est pas un obstacle à la naturalisation en Roumanie.
En ce qui concerne les Israélites, une loi spéciale
régularisera leur admission à la naturalisation et par
consé<|uent aux droits civils ». Quand il vint en dis-
cussion devant la Ciiambre, la petite bourgeoisie mol-
3a
LES JUIFS EN ROUMANIE
dave protesta avec violence par l'organe de ses repré-
sentants. Pour peser sur les députés, le directeur
d'une feuille démocrate-antisémite , César Bolliac ,
ameuta la foule ; les maisons juives furent saccagées,
la synagogue de Bucarest démolie, les Israélites mal-
traités. Devant l'émeute le ministère eut peur, il retira
son projet, et fît voter l'article 7 de la Constitution qui
déclarait que seuls les chrétiens pouvaient devenir
citoyens roumains. Un an après, le véritable chef du
ministère Kretsoulesco, Jean Bratiano, qui avait
inscrit dans le progranmie réformiste de 1848 l'éman-
cipation des Juifs, et avait essayé en 1866 de la faire
consacrer par la Constitution, Jean Bratiano, pour
acheter en 186; les votes des Moldaves et faire passer
son projet de réorganisation militaire, prit des mesures
contre les Juifs. Il remit en vigueur l'article 5o du
Règlement Organique et les circulaires qui leur inler-
disaient de demeurer dans les communes rurales,
d'affermer des propriétés, et de se faire aubergistes
ou cabare tiers. En même temps, il laissa se produire
les graves émeutes de Jassy, se bornant, devant les pro-
testations des Puissances, à répudier les persécutions
religieuses par une déclaration gouvernementale toute
platonique. La police, les troupes, les agents civils ne
s'y trompèrent pas : partout les Juifs furent arrêtés
comme vagabonds, chassés des villages, expulsés et
repoussés avec une brutalité telle, qu'à Galatz, les
soldats roumains jetèrent dans le Danube dix-huit
malheureux Israélites, dont deux furent noyés.
Ce crime fit sensation, les consuls étrangers remirent
une note au préfet de Jassy pour protester contre une
aussi odieuse barbarie. Une interpellation eut lieu au
33
Bernard Lazare
Parlement anglais : lord StralFord demanda au gouver-
nement de la Repe d'intervenir. Après ces manifes-
tations, il y eut un arrêt dans les persécutions, mais il
l'ut court; la question juive devait exister dans l'intérêt
des politiciens, on ne la laissa pas oublier. Dès les
débuts de 1868, des troubles antisémites éclatèrent à
Berlad, à Calarashet à Galatz, tandis que trente et un
députés appartenant à la fraction libérale indépendante
proposaient de chasser les Juifs des communes rurales
et de ne les laisser s'établir dans les conununes
urbaines qu'avec l'assentiment des conseils muni-
cipaux. Cette motion fut suivie de nouvelles émeutes
qui vinrent à point, connue pour en montrer la néces-
sité. A Bacau, le cimetière israélile lut profané et
cinq cents familles furent chassées après qu'on eut
incendié leurs maisons (avril 18C8). De nouveau, les
consuls européens protestèrent contre les atrocités
des Roumains; une nouvelle interpellation fut déposée
à la Chambre des Lords. Lord Stanley répondit,
blâmant une « telle série d'actes oppressifs qui se sont
perpétrés sans aucun motif raisonnable ou même
reconnaissable ». Devant cette réprobation, le cabinet
roumain envoya une note aux Puissances, s'cngageant
à résoudre la question juive, « à l'honneur de notre
siècle, <lisait-il, et sans (pie les intérêts nationaux
soient lésés ».
Une période de calme suivit, les démocrates re-
doutaient les interventions étrangères et la consigne
fut donnée par eux : plus d'éclats publics, plus
d'émeutes ; on se borna à des mesures administratives
vexatoires. Cependant, pendant l'été de 1870, les
troubles recounucncèrent. A Bacau, Tecuci. Boloshani,
34
LES JUIFS EN ROUMANIE
les maisons et les magasins juifs furent démolis et
pillés, leurs propriétaires frappés et blessés; en 1871 et
en 1872, d'autres villes furent agitées de la même façon,
avec une aggravation toutefois : à Cahul et à Vilcin,
les représentants de la civilisation roumaine violèrent
les femmes et les jeunes filles juives. L'Europe, alors plus
prompte à s'émouvoir, soucieuse encore d'hypocrisie
libérale et justicière, intervint à nouveau. Des interpel-
lations eurent lieuauReichstag allemand, à la Chambre
des Communes anglaises, au Parlement hollandais ; le
Gouvernement américain demanda à la France d'agir,
et la Turquie, suzeraine des Principautés, engagea le
cabinet roumain à remédier à un tel état de choses. En
même temps un mouvement d'émigration se produisit
parmi les persécutés, et les ministres du prince Charles,
effrayés des conséquences possibles d'une exode de
malheureux, réduits à fuir, en s'en remettant pour vivre
à la charité publique, prirent des mesures dont la con-
séquence fut quelques années de paix relative, jusqu'à
la fin de 1876.
Au commencement de 1877, la chasse aux Juifs
recommença ; seules la guerre russo-turque et la parti-
cipation de l'armée roumaine à la campagne l'arrêta.
Après la défaite de la Turquie, après la capitulation de
Plewna, l'occupation d'Antivari par les Monténégrins et
d'Adlich par les Serbes, après le traité de San Stefano,
les Puissances agirent. Soucieuses de sauver l'empire
ottoman en sauvegardant leurs intérêts compromis par
l'ambition slave, elles réunirent à Berlin, sur l'instigation
de l'Angleterre, un congrès pour réformer le pacte de
San Stefano et régler la situation des principautés bal-
kaniques et danubiennes.
35
Bernard Lazare
Le congrès s'ouvrit le i3 juin 1878 ; de ses délibé-
rations sorlit l'indépendance de la Roumanie et son
érection en royaume; mais la question juive avait trop
souvent agité les parlements pour qu'elle ne fût pas
j>osce devant les plénipotentiaires européens. Elle le fut,
cl les Puissances ne reconnurent l'indépendance de la
Roumanie que sous la réserve de la modification de
l'article 7 de la Constitution, (i) L'article 44 ^^ traité
du i3 juillet i8;8 disait : « En Roumanie, la distinction
des croyances relii;ieuses et des confessions ne pourra
être opposée à personne comme un motif d'exclusion
ou d'incapacité en ce qui concerne la jouissance des
droits civils et politiques, l'admission aux emplois
publics, fonctions et honneurs, ou l'exercice des diffé-
rentes professions et industries, dans quelque localité
que ce soit. La liberté et la pratique extérieure de tous
les cultes seront assurées à tous les ressortissants de
l'État roumain aussi bien qu'aux étrangers et aucune
entrave ne sera apportée soit à leurs rapports avec
leurs chefs spirituels, soit à l'organisation hiérarchicpie
des différentes communions. Les nationaux de toutes
les puissances, commerçants ou autres, seront traités
en Roumanie sans distinction de religion, sur le pied
d'une parfaite égalité. »
Après la promulgation de cet article, les Juifs rou-
mains purent se croire libres. Ils se trompaient ; ils
étaient simplement appelés à subir un système nouveau
et détourné de persécutions, qui devait peser sur eux
plus durement que jamais. En annonçant au prince
(1) Aiiiclo qui disait que seuls les chrétiens pouvaictit être nntu-
laliscs Uouiuniiis.
30
LES JUIFS EN ROUMANIE
Charles les décisions du congrès, Bratiano et Cogalni-
ceano disaient que : « la signification de cette décision
ne souffrait aucune équivoque : les droits de citoyens
devaient être accordés aux Juifs. » Aussitôt les patriotes
roumains profitèrent de l'émotion chauvine produite sur
un peuple vainqueur, qui connaissait pour la première
fois l'orgueil de la gloire militaire, par la perte d'une
province — la Bessarabie laissée à la Russie — et l'agi-
tation commença. Tandis que le gouvernement faisait
annoncer son intention d'observer les conditions du
traité et que le Sénat et la Chambre l'approuvaient, il
essayait d'éluder l'article 44- I^ voulait satisfaire les
opposants moldaves qui semblaient décidés à aller
jusqu'à l'émeute afin « d'empêcher la Roumanie d'être
absorbée par les Juifs ». Des émissaires furent envoyés
auprès des Puissances pour les amener à trouver
suffisante « l'assurance donnée qu'on exécuterait plus
tard la clause du traité de Berlin ». Les cabinets euro-
péens refusèrent de se contenter de cette promesse ; ils
exigèrent, avant de reconnaître la Roumanie, que celle-ci
se prononçât, définitivement et dans le sens indiqué, sur
la question.
Pour gagner du temps, le ministère roumain fit
examiner à quels Juifs seraient conférés les droits
de citoyens. Il demandait si on devait accorder « la
naturalisation à tous les Juifs, ou à certaines caté-
gories, ou à chacun individuellement, et si la recon-
naissance devait avoir lieu par la voie administrative
ou par des actes législatifs ». L'Angleterre, la France
et l'Allemagne protestèrent, d'autant que le délégué
roumain, l'ancien démocrate émancipatcur Rosetti, con-
sidérait les Juifs comme étrangers. Le prince Charles
3;
m
Bernard Lazare
intervint alors. Il demanda au métropolite de Jassy
de prêcher la tolérance — ce qui montre bien, malgré
les dénégations ultérieures , que les raisons religieuses
de l'antisémitisme existaient toujours (i) — et, à l'in-
stigation d'un des rares conservateurs moldaves qui
fut lil)éral, M. Pierre Carp, il proposa au conseil des
minisires la solution suivante : i'' Rayer l'article restrictif
de la Constitution; 2° Accorder le droit de citoyen aux
Juifs qui sont nés dans le pays — notamment si leurs
parents eux-mêmes y sont déjà nés — et qui n'ont
jamais joui d'une protection étrangère. Cela aux condi-
tions suivantes : a) Accomplir le service militaire;
b) Payer l'impôt personnel; c) Avoir fréquenté une
école roumaine; d) Exercer un métier dans le pays, etc.
Cet effort du prince fut nul. Tandis qu'en elTet
M. Stourdza, ministre des linances, négociait dans ce
sens, la commission d'initiative de la Chambre roumaine
élaborait un projet auquel se ralliait une énorme majo-
rité et dont les i)rincipes capitaux étaient :
« 1° Il n'existe pas d'Israélites roumains et il n'en a
(1) Ces causes religieuses ne sont pas toujours dissimulées par les
anlisémitos roumains. \'AlUnncp antiséiuilc de Roumanie, fondée en
l.S'.)">, se (lonnail culro autres pour objet (paragraphe 2 du chapitre
premier de ses statuts) : ■> La sauvegarde et le développement du
sentiment religieux. la lutte contre l'action corruptrice, des Juif» et
contre la démoralisation causée par la mauvaise interprétation des
principes humanitaires. » l'n homme not.ible. M. Xénopol. recteur
de l'Université de Jassy. a écrit à un journal Israélite ^l'/iicer.'? Israé-
lite. marsl'.»<tO) pour exposer, en deux articles, tpie la solution de la
question juive en Houmanie était le haptéme des JuiTs. la religion
juive étant l'obstacle à l'assimilation. Il faudrait selon lui :o refuser
absolument aux Juifs non bai)lisés la naturalisation ainsi que tout
espoir de carrière publique et par contre naturaliser immédiate-
ment tout Juif baptisé et lui ouvrir aussitôt toutes les voies ». S'il est
vrai dune part (|uo le Juif soit la sangsue du peuple roumain,
comment expli(|uer que cette sangsue devienne inolTensive par
la vertu ilu baptême I
38
LES JUIFS EN ROUMANIE
jamais existé, mais bien des Israélites étrangers, qui
sont, en effet, nés dans le pays, mais ne se sont assi-
milés ni par leur langue, ni par leurs mœurs, à la
nation roumaine et môme n'y aspirent pas;
a Qp La naturalisation peut être accordée à tout étran-
ger sans différence de confession, individuellement et
en vertu d'une loi spéciale ;
« 3'^ La forme sous laquelle la naturalisation peut
avoir lieu doit être prescrite par la Constitution ;
« 4*^ Le droit d'acquérir des immeubles ruraux sera
un droit politique et non civil. »
Le président du conseil s'opposa à l'admission du
projet; il savait que M. Stourdza intriguait auprès des
Puissances pour obtenir qu'elles se contentassent d'une
promesse d'exécution de l'article 44 ^^ traité de Berlin,
en échange de la naturalisation immédiate de certaines
catégories de Juifs :
1° Ceux qui avaient satisfait à la loi militaire et servi
sous les drapeaux ;
2*^ Ceux qui avaient acquis des grades académiques
en Roumanie et suivi les cinq premières classes d'un
lycée roumain ;
3'^ Ceux qui avaient fait des donations à l'Etat, aux
institutions de bienfaisance ou d'éducation;
4° Ceux qui avaient publié un ouvrage en langue
roumaine ;
5" Ceux qui avaient fondé des fabriques, excepté des
distilleries ;
G'^ Les propriétaires fonciers urbains ayant un revenu
d'au moins cent ducats et les commerçants et industriels
39
Bernard Lazare
[)ayant un iinpùt fiscal direct sur le revenu de quatre-
vingts piastres.
Pour tous ceux non compris dans ces catégories, ils
pouvaient obtenir la naluralisation individuelle en se
conlonnant aux prescriptions de l'article i6 du Code
civil de 1864, suivant lequel : tout étranger, après dix ans
de résidence, « peut être naturalisé, sur sa demande et
sur l'initiative du prince, par le corps législatif, s'il s'est
montré par sa conduite et ses actes utile au pays ».
D'une pari, les Gouvernements anglais et français
protestèrent contre celte conception d'après laquelle
les Juifs étaient considérés comme étrangers, ce que
nulle nation ne pouvait admettre, puisqu'on les décla-
rait nés dans le pays et soumis au service militaire.
D'autre part les antisémites roumains ne voulaient
mCnie pas accepter la naturalisation par catégories et
le ministre des affaires étrangères Bocresco le décla-
rait formellement. Devant la mauvaise foi des Rou-
mains, M. \\'a(l(lingt()n demanda, d'accord avec l'Angle-
terre, (pi'on introduisît dans la Constitution rarlicle
suivant : a Les individus nés en Roumanie et y étant
élevés juscpi'ù leur majorité, (jui n'auront jamais été
sujets étrangers, obtiendront inunédiatement, en vertu
du principe contenu dans l'article Y\ <''* traité de
Berlin, tous les droits civils et politicpies. »
Si l'entente européenne avait persisté, l'opposition
roumaine aurait été brisée; mais la temporisation, le
retard mis à exécuter les engagcMuents pris, lui j)ermit
de résister encore et linalement de triompher en rom-
pant cette entente. Ce fut l'AlliMuagne qui en celte
circonstance fut l'alliée nécessaire. Le cabinet roumain
40
LES JUIFS EN ROUMANIE
profita avec habileté da courant antisémite fomenté
dans l'Empire par le parti des pasteurs évangéliques
soutenu par les conservateurs et les agrariens. La
question des chemins de fer de Roumanie pesa aussi sur
la volonté allemande. Dans les sociétés formées pour
l'exécution des voies ferrées roumaines, les magnats
silésiens avaient engagé des capitaux considérables ;
ils avaient un intérêt essentiel à obtenir du gouver-
nement roumain un assentiment complaisant aux con-
ditions de rachat imposées ainsi qu'une approbation
non moins complaisante du premier rapport concernant
leur exploitation. Pour cela, il était nécessaire que
le royaume fût reconnu par les Puissances. L'Alle-
magne, guidée par les intérêts de ses capitalistes,
obtint de l'Europe qu'elle se contentât d'une décla-
ration platonique. L'article ;: de la Constitution rou-
maine, qui disait : «La qualité de Roumain s'acquiert,
se conserve et se perd d'après les règles déterminées
par les lois civiles ; les étrangers de rite chrétien peuvent
seuls obtenir la naturalisation », fut abrogé et rem-
placé par le suivant :
La diftérence des croyances religieuses et des
confessions ne constitue pas en Roumanie un empê-
chement à l'acquisition et à l'exercice des droits civils
et politiques.
§ I. — Tout étranger, sans distinction de religion,
qu'il soit soumis ou non à une protection étrangère,
peut obtenir la naturalisation aux conditions sui-
vantes :
a) Il adressera au gouvernement une demande de
naturalisation portant indication du capital qu'il
4i
Bernard Lazare
possède, de la profession qu'il exerce et de sa volonté
d'établir son domicile en Roumanie.
b) A dater de cette demande, il élira domicile pen-
dant dix ans dans le pays et prouvera par ses actes
qu'il lui est utile.
!^ 2. — Peuvent être dispensés du stage :
a) Ceux qui auront introduit en Roumanie des indus-
tries ou des inventions utiles, ceux qui auront des
talents distingués, ou ceux qui auront fondé dans le pays
de grands établissements de commerce et d'industrie.
b) Ceux qui, nés et élevés en Roumanie de parents y
étant établis, n'ont jamais joui, non plus que leurs
parents, d'une protection étrangère.
c) Ceux qui ont servi sous les drapeaux pendant la
guerre et qui pourront être, sur la proposKii)n du gou-
vernement, naturalisés collectivement pai' une seule loi.
§ 3. — La naturalisation ne peut être accordée <]iCin-
dwidueUenicnt et en verln dune loi (i).
% /\. — Une loi spéciale déterminera le mode selon
lecpiel les étrangers pourront établir leur domicile en
Roumanie.
Les droits acquis jusqu'à ce jour sont respectés.
Les conventions internationales existantes resteront
en vigueur avec loutes les clauses el délais (pii y sont
stipulés.
Pour donner à 1* Europe la mesure de sa sincérité, la
(1) A VIT ce syslt'iiio ol son npplicnlion l'troilc — et c'est ce mode
(l'iipplicatioM que l'on a toujours Init aux Juifs — un lioinnie peut
être naturalisé sans que sa femme le soit. Vu Juif peut être Rou-
main, et ses enfants nés avant la naturalisation sont t étrangers
non soumis à une protection étrangère >.
4a
LES JUIFS EX ROUMANIE
Roumanie naturalisa immédiatement 900 Juifs qui
avaient pris part à la guerre d'indépendance. Comme
la plupart étaient morts sur le champ de bataille,
deux cents individus seulement profitèrent de la géné-
rosité moldovalaque. En réponse, l'Allemagne, l'An-
gleterre et la France remirent au cabinet roumain une
note identique dont voici le texte :
« Le Gouvernement ne saurait reconnaître comme
répondant entièrement aux vues cpii ont dirigé les
Puissances signataires du traité de Berlin les disposi-
tions constitutionnelles nouvelles dont il lui a été donné
connaissance et, en particulier, celles d'où il résulte
pour les personnes de rite non chrétien domiciliées en
Roumanie, et n'appartenant d'ailleurs à aucune na-
tionalité étrangère, la nécessité de se somnettre aux
formalités d'une naturalisation individuelle.
« Toutefois, confiant dans la volonté cla gouverne-
ment princier de se rapprocher de plus en plus, dans
Vapplication de ces dispositions, de la pensée libérale
dont s'étaient inspirées les Puissances, et prenant acte
des assurances formelles qui lui ont été transmises à
cet égard, le Gouvernement, afin de donner à la nation
roumaine un témoignage de ses sentiments d'amitié, a
décidé de reconnaître, sans plus de retard, la princi-
pauté de Roumanie comme État indépendant. »
La confiance était bien placée, et les assurances du
gouvernement roumain étaient sincères. En effet, de-
puis 1879, sur 269.000 Juifs, deux cents ont été natura-
lisés. On a été, il est vrai, lidèle à la pensée libérale du
traité de Berlin ; on n'a plus légiféré contre les Juifs.
On a légiféré contre les étrangers, et on a appliqué les
43
Bernard Lazare
lois aux Juifs, en vertu même de cet abandon de l'Eu-
rope, qui laissait violer ses décisions en permettant la
naturalisation individuelle d'individus nés dans un
pays, lils de pères nés dans ce pays.
Cependant, il était difficile d'appliquer impunément
ce code xénophobe à des indigènes sans soulever des
récriminations violentes. Deux choses surtout gênaient
la Roumanie et ne lui permettaient guère de traiter
les Juifs en étrangers en excipant de leur particularisme
volontaire. Les Juifs, avides d'instruction, s'étaient
roumanisés rapidement, et ils payaient le plus national
des impôts : celui du sang. Aussi, tandis que la ten-
dance primitive avait été d'élever le Juif, et de l'assi-
miler par le service militaire et l'école, la seconde
tendance fut de le rejudaïser en le mettant dans l'im-
possibilité de s'éduquer, et de lui enlever ses droits au
titre de Roumain en ne l'acceptant plus dans l'armée.
On a à peu près résolu le premier des problêmes,
pas encore le second : le Juif est toujours soldat. Com-
ment et pourquoi l'est-il, en vertu de quelle doctrine
veut-on l'empêcher de le rester? Il l'est en vertu de la
Constitution et de la loi. On voudrait «pi'il ne le fût
plus, parce que tant (ju'il le sera l'interprétation même
littérale des dillérenles lois militaires ne permettra
pas de lui appliquer légitimement la législation contre
les étrangers, et on ne la lui fera subir que par un
scandaleux arbitraire.
L'article 1 18 de la Constitution roumaine porte que :
« Cha(iue Roumain fait partie de l'armée régulière, ou
de la milice, ou de la garde civique, conformément aux
lois spéciales ». Quant aux Juifs, ils ont toujours été
astreints au service militaire; mais la loi qui le leur
44
LES JUIFS EN ROUMANIE
imposait a sans cesse varié clans ses mobiles et ses
considérants.
D'après la loi de 1864, les Juifs étaient recrutés comme
« étrangers qui habitent le pays et qui ne sont pas
soumis à une protection étrangère ». Mais la loi de
1868, abrogeant la précédente, déclara (article 2) que
a tous les habitants du pays, àV exception des étrangers,
doivent porter les armes », et la loi du 27 mars 1872 ne
modifia pas cet article. Or, les Juifs, après 1868, conti-
nuèrent à servir sous les drapeaux, ils furent donc
considérés, ipso facto, comme Roumains. En i8;G, au
moment où la question juive se posait avec plus
d'acuité que jamais, à la veille de la reprise des persé-
cutions, on comprit le parti que les persécutés pour-
raient tirer d'un pareil état de choses et on en revint
aux stipulations de la loi de 1804.
De i8;8 à 1882, pour avoir des arguments valables à
opposer à la diplomatie étrangère, des circulaires
secrètes furent envoyées aux conseils de revision pour
leur enjoindre d'exclure les Juifs. De plus, on fit signer
à ceux des jeunes gens Israélites qui ne savaient pas
lire, et on contraignit les autres à signer, une déclara-
tion par laquelle ils se reconnaissaient lils d'étrangers
non naturalisés et « demandaient à ne pas être soumis
à la loi de recrutement». Mais, en 1882, le gouvernement,
peu sûr de ce système, fit modifier et rédiger comme
suit les articles i et 2 de la loi de 189O :
Article premier. — Tous les habitants du pays doivent
personnellement le service militaire.
Article 2. — Les sujets des Etats étrangers ne peuvent
faire partie de l'armée.
45 m.
Bernard Lazare
C'était revenir à la loi de 18G4 d'une façon détournée
et moins brutale. C'était dire que les Juifs étaient incor-
porés comme habitants du pays, non soumis à une
protection étrangère. Ces textes inquiétèrent cependant
les antisémites moldaves. Pour répondre à leurs
craintes, — ils redoutaient que les Juifs pussent être à
la tête de l'armée, — le général Manou, ministre de la
guerre, déclara que seuls les Roumains pourraient
obtenir le grade d'officier. A ceux qui firent observer
que c( ceux qui servent la patrie doivent également
jouir des droits de citoyens », le général Manou ré-
pliqua : « L'impôt du sang qu'on paie n'a rien à faire
avec la naturalisation. Un (ils d'étranger né dans le
pays peut tirer au sort et servir dans l'armée autant
qu'il le pourra, il ne deviendra pas pour cela citoyen
roumain ». (i)
A ceux qui craignaient une intervention étrangère, le
libéral Bratiano, président du Conseil, réi)ondit que les
Ktats européens, étant maintenant devenus antisémites,
n'interviendraient pas.
La loi fut votée, mais d'après ses stipulations, le Juif
ne pouvait désormais ni s'engager connue volontaire,
ni avancer en grade, ni se rengager, ni bénéficier des
dispenses que confèrent certains diplômes, ni prendre
(lu service dans la gendarmerie rurale. La Cliambre
roumaine crut que le problème de faire du Juif un
soldat tout en n'en faisant pas un citoyen était résolu,
et elle pensa avoir répondu par avance aux représen-
(1) l)'ni)r«'s r;Miii-Ic2 de la loi : ■> Les onfanls des l'iraiigors nés
dans le pays ne pourront pas être exemptés du service militaire
s'ils ne fout pas cunslalcr qu'ils ont rempli celte obligation dans
un autre pays. »
46
LES JUIFS EN ROUMANIE
talions des Puissances, toujours à craindre sous la
poussée de certaines circonstances.
Il fallait, ceci posé, montrer que les Juifs n'étaient pas
roumanisables et ainsi ne pouvaient prétendre à jouir
des droits civils ou politiques. Or, aux yeux des anti-
juifs et des gouvernements successifs qui dès lors les
servirent, on avait fait jusqu'à ce jour fausse route en
civilisant les Juifs, et en les arrachant aux écoles pure-
ment religieuses qui, en les particularisant, contribuaient
à les séparer du peuple. Dès les débuts de l'organisa-
tion scolaire, les écoles des Principautés furent d'accès
libre, et la loi de 1802 les ouvrit à tous. Simultané-
ment, on y appela les Juifs par des privilèges accordés
à ceux d'entre eux qui les fréquentaient. La loi de i854
sur le recrutement en Moldavie dispensa du service
militaire les Juifs ayant terminé leurs études dans les
établissements d'éducation publics et produisant les
certificats requis. Après la réunion des Principautés, le
même esprit persista. La loi de 1864 sur l'enseignement
décréta l'instruction obligatoire, et une circulaire de'
i865 engagea les communautés Israélites à envoyer les
enfants dans les écoles de l'État, ne leur demandant
que de rémunérer les maîtres qui devaient enseigner
l'hébreu et la religion. Le but, disait la circulaire, est,
en supprimant les écoles confessionnelles, de mêler la
jeunesse juive à la jeunesse roumaine. « Que les Juifs,
ajoutait-elle, ne souhaitent pas des écoles séparées,
car la séparation des écoles perpétuera leur séparation
de la nation. »
L'article i3 de la Constitution de 1866 confirma ces
dispositions. En 1867, au milieu même des persécu-
4:
Bernard Lazare
lions contre les Juifs, M. Bratiano envoya aux préfets
une nouvelle circulaire concernant les comniunauU's
israéliles et prescrivant d'infliger une amende aux
parents qui n'enverraient pas leurs enfants dans les
écoles. Ceux-ci étaient d'ailleurs une minorité. Dès que
les portes leur avaient été ouvertes, les Juifs, aspirant
à sinstruire, s'étaient précipités. En 18G4, il y en avait
en tout 20 ou 3o dans les écoles du pays; en 1878-79 ils
étaient 11 "/« dans les écoles primaires, et dans cer-
taines villes 3o et 5o °/o du total des élèves. En 1882-83,
on en comptait i5 ^;,.dans les écoles primaires urbaines,
et dans (juelques localités 3o, 40, 5o, 70 et même 70 ''/o
de la totalité des écoliers.
A cette époque, la tactique changea. On se demanda
conmient on i)ourrail, avant peu, représenter raison-
nal)lement comme étrangers 260.000 individus qui ne
connaîtraient d'autre langue, d'autres mœurs, d'autres
coutumes que les coutumes, les mœurs et la langue
roumaines. La presse commença à protester. Jadis
elle reprochait aux Juifs leurs instincts séparatistes
et leur conlinement volontaire dans les écoles con-
fessionnelles. Elle leur reproclia désormais leur rapi-
dité à se mêler, leur désir de savoir. Les instituteurs,
en bons fonctionnaires, suivirent le mouvement. A
leur congrès de i883, un délégué déclara cpie les Juifs
envahissaient les écoles de l'Etat et que, bientôt, il n'y
aurait plus de place pour les Roumains; il engageait
ses collègues à prendre des mesures. Elles furent
prises; contrairement à la loi, les professeurs chas-
sèrent des classes les enfants Israélites, soit en pré-
textant que le nombre prévu d'élèves était dépassé,
soit en ayant recours aux mauvais Irailcmeuls, soit
48
LES JUIFS EN ROUMANIE
en fomentant l'antisémitisme dans les classes et en
incorporant sa doctrine à leur enseignement.
Le Parlement corrobora ces mesures. En 1886-1887 un
projet de loi fut déposé, demandant que les étrangers
fussent astreints à payer un écolage de dix francs par
an pour les écoles primaires et de cinquante francs pour
les écoles secondaires. La loi ne fut pas votée, mais le
ministre de l'instruction publique envoya (juillet et
août 1887) des circulaires aux directeurs des écoles
primaires, leur recommandant d'inscrire d'abord les
Roumains et les naturalisés.
Il fut écouté et partout les enfants juifs furent chassés
de l'école (i); les protestations, l'invocation des droits,
le rappel des encouragements anciens, tout fut vain. Les
circulaires furent maintenues et la loi de 1893 vint les
consacrer. Elle imposait aux étrangers — dans l'espèce
aux Juifs — le paiement d'un écolage de quinze francs
pour les écoles rurales, de trente francs pour les écoles
urbaines, et prescrivait qu'ils ne pourraient y être reçus
que dans la mesure des places disponibles. La loi de
1896 corrobora celle de 1893. Comme on estimait, sans
doute, qu'elle ne frappait pas suflisamment la masse des
artisans et des infimes commerçants juifs, déjà inca-
pables de payer sur leurs maigres salaires et leurs
médiocres bénéfices les redevances scolaires pour leurs
nombreux enfants, des circulaires vinrent l'aggraver.
L'article premier de la loi disait que les actes relatifs à
l'enseignement public étaient exemptés du timbre, les
circulaires enjoignirent aux agents de l'État de sou-
(1) Dans une seule ville, à Botoshani. on eu renvoya cent qua-
torze.
49
Bernard Lazare
mettre au timbre les actes concernant les enfants juifs
qui fréquentaient les écoles privées. Bien plus, pour
arrJ'ter ou du moins entraver le pétitionnement (jui eût
pu, nuilliplié, éveiller l'attention, on exigea le paii nient
du timi)re pour chaque signature. Enfin, on exempta
seulement les Roumains de la taxe d'examen.
Le résultat de pareilles mesures ne s'est pas fait
attendre. En i89i-i8()2 la proportion des Juifs dans les
écoles primaires était de i5 à iG'*/;,; elle est aujour-
d'hui de 5 1,2 *'/^; elle est appelée encore à baisser
au fur et à mesure que s'accroît la misère de la popu-
lation juive, misère que l'accumulation des lois protec-
tionnistes augmente tous les jours.
Ai)rès avoir ainsi rendu presque inaccessible
l'enseigneniont primaire, on songea à l'enseignement
secondaire, à renseignement supérieur et puis succes-
sivement aux écoles professionnelles, de commerce et
d'agriculture. Pour éliminer les Juifs des lycées, on suivit
le même processus. On commença, dès 1890, à les en
exclure arbitrairement, et on consacra les mesures
administratives par la loi du 2*3 iiiars-i | avril i8<)8. Elle
prescrivait de n'admettre les enfants d'étrangers dans les
écoles des dilTérents degrés, que « s'il restait des places
disponibles a|)rès (pi'il aurait été satisfait aux deman-
des des lils de Roumains ». En outre, des taxes fort
lourdes leur élaicnt imposées, (i) Quelle en fut la con-
séquence? En i8()()-i8<)7, les Juifs formaient 11 "/;, des
élèves des écoles et lycées, en i8<)7-i8<)<), ils ne sont
plus (pie 7 1/2 ' , .
(1) Pour les itiulcs do nu'ilecine, par exemple, la taxe est de
trois cent soixante francs par an.
5o
LES JUIFS EN ROUMANIE
Déjà la loi du 9/21 avril 1893 avait exclu les Juifs des
écoles professionnelles. Dans les écoles forestières, les
ctrang-ers n'étaient plus admis, comme auditeurs, qu'a-
vec l'autorisation du ministre, toujours refusée aux
Juifs. Dans les écoles d'arts et métiers, les étrangers
n'étaient reçus que comme externes et dans la pro-
portion du cinquième des places vacantes. Dans les
écoles de commerce, les étrangers étaient obligés de
payer des droits d'admission. Naturellement, dans tous
ces établissements, ils ne pouvaient concourir ni pour
les bourses, ni pour les subventions.
La loi de 1899 sur l'enseignement professionnel ren-
força encore ces dispositions. Dans les écoles publiques,
l'éducation professionnelle était donnée gratuitement ;
les étrangers ne purent désormais la recevoir que si les
Roumains laissaient des places disponibles et encore
« leur nombre ne pouvait dépasser la cinquième partie
du nombre total des élèves ». Ceci avait un autre but,
il est vrai, que celui de séparer intellectuellement le
Juif du Roumain : on voulait favoriser la création d'une
classe d'artisans nationaux et les placer pour la con-
currence de chaque jour dans des conditions meilleures
que les artisans juifs. Dans les écoles supérieures de
sylviculture et d'agriculture, on ne devait admettre que
des élèves internes, boursiers de l'État, des districts
ou des communes, ce que les étrangers ne pouvaient
être. Dans les écoles inférieures d'agriculture, les élèves
reçus devaient sortir des écoles normales primaires ou
des écoles élémentaires agricoles où il était défendu
aux Juifs d'entrer. Quant aux taxes, le ministre les
fixa à 90 francs pour les écoles professionnelles de filles
et de garçons et pour les écoles commerciales du
5i
liernard Lazare
premier degré, et à i5o francs pour les écoles com-
merciales du second degré.
L'œuvre était-elle ainsi complète? On ne le pensa
pas. Par cette législation, on obtenait bien la sépa-
ration du Roumain et du Juif, mais on voulait mieux.
On craignait la supériorité du Juif instruit sur le
Moldo-Valaque; il fallait donc l'abaisser pour le rendre
moins dangereux et l'avilir afin de montrer qu'on ne
pouvait en faire un citoyen de l'antique Dacie. Dès la
promulgation de la loi de 1898, les communautés juives
avaient fondé des écoles pour leurs enfants chassés de
l'école roumaine. On mit des entraves à ces fondations
et pour cela on eut recours à la persécution religieuse.
Bien que des cours d'adultes eussent lieu le dimanche
et les jours fériés, dans les établissemenls scolaires
publics, une circulaire ministérielle d'octobre 1899
interdit aux écoles juives d'ouvrir leurs portes le
dimanche et une circulaire d'avril 1900 les obligea à
faire la classe le samedi. En février 1900, on défendit
d'enseigner la religion plus d'une heure tous les deux
jours et de laisser les enfants se couvrir la tète pendant
l'instruction religieuse et la lecture de l'hébreu. De celte
façon on espérait éloigner les orthodoxes, pour qui se
couvrir la tète pendant les ollices ou l'étude de la loi
est une obligation rituelle, (i) Comme les écoles privées
en Roumanie sont de deux sortes, celles avec pro-
gramme de l'Ktat, tout à fait soumises aux autorités
scolaires, et celles avec programme propre, plus indé-
pendantes, les administrateurs des écoles libres juives
(1) Devant les protostations, niônio dos journaux antisémites
motlèrcs. le ministre dut retirer sa circidaire, dont le caractère anti-
confessionnel était par trop patent.
5a
LES JUIFS EN ROUMANIE
demandèrent à les transformer en écoles avec pro-
gramme propre. L'autorisation leur fut refusée : « Nous
pouvons accorder aux étrangers, dit le docteur Oncioul,
inspecteur de l'enseignement privé, la faculté de créer
des écoles primaires avec programme propre... Il n'en
est pas de même des Juifs, qui ne sont pas des citoyens,
mais qui ne sont pas non plus des étrangers ». Le gou-
vernement veut garder le droit d'imposer sa volonté dans
les maisons d'enseignement juives, et d'en modifier peut-
être les programmes, afin de maintenir les Israélites dans
une infériorité intellectuelle profitable aux Roumains.
Quand les vaillants descendants de Décébale auront
ligoté fortement leur ennemi, quand ils lui auront, de
plus, déprimé le cerveau, ils le vaincront plus facile-
ment. Le meilleur moyen, pour en arriver là, n'cst-il
pas de le replacer sous le joug de l'orthodoxie dont
il s'émancipait à peine, de le renfermer de nouveau
dans son ghetto, de le séparer de la civilisation? C'est
la conception de ceux-là mêmes que l'on représente
presque comme des philosémites, de M. Carp, par
exemple, a Tout hérétique, dil-il (i) — ce sont, en
Roumanie, les catholiques, les protestants, les Israé-
lites — (2) sera tenu de par la loi de se rattacher à
une communauté religieuse et de payer à celle-ci un
impôt sur le culte. L'État prêtera son concours aux
communautés religieuses pour l'encaissement des
taxes. » (3) Pour les catholiques ou les protestants, une
(1) Neue Freic Presse, 18 janvier 1901.
(2) Notez que, toujours d'après les antisémites, la question reli-
gieuse n'existe pas en Roumanie.
(3) Cette loi était en préparation lorsque tomba le ministère Carp;
elle sera certainement reprise un jour.
53
Bernard Lazare
telle loi ne serait nullement dangereuse, ils ne seraient
en effet rattaches à leurs communautés que pour la
vie relig-ieusc, car ils sont citoyens; les Juifs, consi-
dérts comme étrang^ers, y seraient soumis pour la vie
sociale; ils retomberaient sous la tyrannie des rabbins,
sous le despotisme des obligations rituelles; on créerait
pour eux une organisation cléricale autorisée à en
appeler au gouvernement pour maintenir les prescrip-
tions de la foi.
Nous avons ainsi montré les deux préoccupations qui
ont poussé jusqu'à maintenant le gouvernement rou-
main dans l'élaboration des législations de recrutement
et d'enseignement. La première indiquait le souci de
pouvoir frapper les Juifs connue étrangers sans avoir
i\ compter avec la grave objection du service militaire
(jui leur était imposé. On a pensé hi satisfaire en décré-
tant qu'on peut payer l'impôt du sang sans être citoyen,
ce qui est faux : on peut servir un pays dont on n'est
pas le citoyen, on peut le servir librement, mais sitôt
qu'on le sert obligatoirement, c'est qu'on est membre
de la cité et qu'on en a les droits, (i)
La deuxième préoccupation était de dégrader le Juif;
de diminuer pour lui la possibilité de participer à la vie
moderne; de le rendre moins apte à s'assimiler; de
justifier ainsi les répugnances cpi'on témoignait à en
faire un citoyen, et de le mettre en même temps dans
(1) Le gouvernement roumain comprend si bien cela, et que sa
tlieorie n'est pas défendal)le. (ju'en 1S'.)7 il prépara un projet de loi
<iui n'aboutit jias, d'ailleurs, pour exclure complùlcment Us Juifs du
service militaire.
54
LES JUIFS EN ROUMANIE
des conditions moins bonnes pour supporter la concur-
rence. L'éviction scolaire répondit à ce souci. Mais
cette méthode n'était pas susceptible d'amener un
résultat rapide, et des raisons politiques et écono-
miques, liées les unes aux autres, exigeaient que le
Juif fût placé le plus tôt possible dans l'impossibilité
de nuire.
La bourgeoisie roumaine — petite et moyenne —
demandait à ses représentants de lui permettre de se
développer sans craindre des adversaires redoutables.
Pour satisfaire ses exigences, tout un système protec-
tionniste fut élaboré. Nous allons l'exposer pour achever
de montrer la situation actuelle des Juifs en Roumanie.
Il comporte toute une série de lois destinées à pro-
téger les carrières libérales, l'industrie, le commerce,
grand et petit, les métiers, en excluant peu à peu les
Juifs de ces diverses branches d'activité. Non qu'on les
désignât nommément, car un appareil législatif pure-
ment antisémite eût soulevé des protestations, mais on
les frappa comme étrangers, étrangers non soumis à une
protection étrangère, c'est-à-dire que l'on peut vexer
impunément, sans redouter les représentations des
consuls, les notes des diplomates, les interventions
des Puissances. C'est là la caractéristique du mou-
vement antijuif roumain : le mensonge et l'hypocrisie.
Un peuple qui se prétend cultivé et éclairé, qui dit
être en Orient le représentant de la civilisation occi-
dentale (i), qui vit de belles phrases : « Le Roumain a
toujours été tolérant»; « le Roumain a toujours été
libéral de par sa nature », un tel peuple se doit de ne
(1) « La Roumanie est la Belgique d« l'Orient », dit le Roumain.
55
Bernard Lazare
pas professer ouvertement un brutal et fanatique anti-
sémitisme. Le Juif gênait, mais on avait vu jadis qu'il
était dangereux et mauvais pour le bon renom de la
Roumanie de le massacrer ou de le noyer dans le
Danube. Il valait mieux, sournoisement, multiplier
devant lui les obstacles propres à limiter et à empêcher
même son expansion; l'obliger à mourir de faim ou à
fuir le sol inhospitalier. Le libéral Bratiano avait à ce
propos imaginé un apologue qui contenait toute la doc-
trine roumaine : «Un renard maigre, décharné, alTamé,
disait-il, était arrivé à percer un trou pour entrer dans
une vigne. Une fois dedans, il engraissa et devint bien
portant, (i) mais sa présence était nuisible à la vigne,
dans laquelle il faisait constanmient des dégâts. Néan-
moins, défense fut faite au propriétaire de le tuer,
défense également d'élargir le trou. Le vigneron, avisé
et malin, clôtura à nouveau sa vigne et petit h petit
enferma le renard dans un cercle de plus en plus
étroit, si bien que celui-ci ne trouva plus de quoi
engraisser; il perdit ses forces, redevint maigre, dé-
charné, et enfin se sauva par le trou qu'il avait lui-
même ouvert. » Cette parabole constatait un fait (2) et
traçait un progranmie. On le suivit. La période tumul-
tuaire et imprudente de l'antisémitisme parut close et
si, récemment, par la force même des événements, elle
sembla se rouvrir, ce fut par l'impatience de quelques
agités, de quelques jeunes gens non encore dressés à la
rouerie politique, et le gouvernement s'eflTorça d'arrêter
les troubles. Il estimait, et avec raison, que l'œuvre
(1) Les quatre ciiujuit'nios dos .îuifs roumnins sont artisans,
sans trnv.iil. ou pauvres vivant de la charité publique.
(2) C'est en 1882 que M. Bratiano l'imagina.
56
LES JUIFS EN ROUMANIE
législative suffisait, puisqu'elle frappait toutes les caté-
gories, et que bientôt, sur le sol de la Moldavie et de la
Valachie, le Juif ne pourrait exercer ni une fonction, ni
un état, ni un art, ni un métier.
Ces soi-disant usuriers, aptes seulement à l'usure,
étaient en effet représentés dans toutes les professions,
et il fallut travailler activement à les déloger. On y
procéda méthodiquement. D'après la loi du 4 décembre
18G4, seuls les Roumains ou naturalisés roumains pou-
vaient exercer la profession d'avocat; cependant les Juifs
étaient tolérés comme défenseurs devant les justices de
paix. La loi du 8 juin 1884 ^it cesser cette tolérance. Elle
les autorisait encore à être secrétaires d'avocats ou à
avoir des bureaux de notarial, mais successivement, par
des décisions du conseil de l'ordre, ces autorisations
leur furent enlevées et, désormais, ils ne sont même plus
admis à représenter, devant les tribunaux de conci-
liation, les propriétaires ou les fermiers roumains. 11
leur était licite d'exercer la médecine et d'entrer dans
le service sanitaire ; une loi, celle du i4 juin 1893,
vint leur ôter cette licence. « Pour pouvoir être nommé
à un poste quelconque du service sanitaire, disait-elle,
il faut être citoyen roumain, et avoir fait un stage dans
l'armée. » Les arrondissements et les villages avaient
le droit, à défaut de Roumains, d'engager des étrangers,
si ces derniers acceptaient un contrat stipulant que,
dès qu'un citoyen roumain se présenterait pour de-
mander la place, elle lui serait donnée immédiatement,
sans que l'occupant pût prétendre à une indemnité.
On retenait même au Juif, pendant le temps qu'il était
en exercice, un tantième pour la retraite, bien qu'il n'y
eût aucun droit. Le médecin ainsi évincé n'avait pas
Bernard Lazare
la ressource de se faire pharmacien, la loi de i8y3
n'accordant qu'aux seuls Roumains et naturalisés le
droit d'être propriétaires ou g^éranls d'une pfiarmacie.
et l'étranger muni du diplôme de pharmacien ne pou-
vant qu'être aide gérant ou aide dirigeant. Quant aux
fonctions publiques, les Juifs n'y ont pas accès. Ils ne
peuvent entrer dans les chemins de fer depuis que
l'État les a rachetés. Ils ne peuvent pas davantage ob-
tenir un emploi dans l'administration des tabacs. La loi
de i8;2 et celle de iSjy sur le monopole, complétées par
les dispositions de 1881 et de 1887, exigent en effet que
les fonctionnaires de la régie soient roumains : em-
ployés, entrepreneurs ou simples débitants.
Trop de carrières restaient cependant ouvertes, car-
rières dans lesquelles le bourgeois roumain redoutait
l'activité juive; il fallait les fermer, ou les rendre d'abord
dilTicile, en dhninuanl les droits de ceux qui y entraient
et en favorisant les autochtones. La loi du i*^"" juin 1881
visa les agents de change et les coiu-tiers en marchan-
dises. On ne put désormais être admis dans la cor-
poration que si l'on était Roumain ou naturalisé; la
même qualité fut exigée des mandataires des agents et
courtiers, et des gens à leur service. La loi était appli-
cable immédiatement, excepté dans les ports, où elle ne
l'était que trois ans après la promulgation, car il \
avait là des étrangers chrétiens qui auraient pu
faire respecter leurs droits. Des banquiers et des
commerçants roumains lésés aussi protestèrent, signa-
lant l'augmentai ion et la variabilité des courtages
exigés par les agents et courtiers roumains, qui, ayant
éliminé leurs concurrents, pouvaient imposer leurs
tarifs : il était trop tard. Une loi du 2.4 juin 188O
58
LES JUIFS EN ROUMANIE
ag-grava même les défenses, en interdisant aux non-
Roumains l'exercice des métiers de courtiers en céréa-
les et en vins dans les foires et marchés. Pour satisfaire
les électeurs, on créa un corps de dragomans, ignorants
du commerce des blés et des boissons, corps privilégié
et national qui exploita durement l'éternel exploité en
Roumanie, le paysan, à qui on interdit de prendre des
mandataires étrangers. On poursuivit même les cour-
tiers juifs exerçant le métier dlntermédiaires, à titre
privé, entre les acheteurs et vendeurs de blés dans les
villes où il n'y avait pas de Bourses de commerce. Les
courtiers ruinés se virent de plus empêchés d'être
commissionnaires et expéditeurs en douane, la loi de
1882 exigeant pour exercer cette fonction l'agrément du
ministre. On avait voulu d'abord ne donner l'autorisa-
tion qu'à ceux qui étaient inscrits conmie électeurs;
mais devant les protestations des agents diplomati-
ques, on se contenta de l'assentiment ministériel, impi-
toyablement refusé aux Juifs.
Le cercle se resserra encore. La loi du 16 juin 1886 et
le règlement du 27 octobre 1893 interdirent à tout
individu non Roumain d'être droguiste ou épicier ven-
dant des substances toxiques nécessaires à l'industrie.
Les lois du 28 avril 1887 et du 21 avril 1889 leur refusèrent
le droit de participer à l'adjudication des fermages des
revenus des communes ; il était défendu aux fermiers
de les prendre à leur service pour faire rentrer ces
revenus. Quant aux adjudications publiques, si la loi
ne permet pas d'en exclure les Juifs, l'arbitraire minis-
tériel y supplée en stipulant dans les arrêtés de mise
en adjudication que seuls les Roumains et naturalisés
peuvent y prendre part.
59
Bernard Lazare
Pour les simples commerçants, qu'on ne pouvait direc-
tement atteindre, on les entrava. Bien que, Juifs et
étrany^ers, ils formassent l'immense majorité, on refusa
de les accepter dans les chambres de commerce et d'in-
dustrie, et la loi du i*"^ mars i886 voulut que ceux qui
en éliraient les membres « payassent une patente de
première, deuxième, troisième ou quatrième classe et
jouissent des droits civils et politiques ». Ainsi, les
non-Roumains ne pouvaient discuter les intérêts de
leur corporation. La loi du lo mai i88- sur les sociétés
en commandite et sur les sociétés anonymes restreignit
leurs droits à administrer leurs propres deniers. Elle
exig-oa (pie l'administrateur unique ou la moitié plus
un des administrateurs de ces sociétés fussent Rou-
mains; de même pour les censeurs et les suppléants.
Le capital étranî^er, le capital juif étaient mis en tu-
telle.
Si draconienne, si arbitraire que fût cette législa-
tion commerciale, elle ne réduisait pas à la misère
ceux qu'elle atteignait, car ils appartenaient à une
catégorie sociale aisée dont l'action était gênée, mais
non arrêtée. Il n'en fut pas de même lorsqu'on toucha
au petit trafiquant. et on y toucha par la loi sur le com-
merce ambulant, dont le but fut, dit l'exposé, d'encou-
rager le commerce stable, ou plutôt de favoriser cl de
protéger l'électeur. Klle était préparée depuis long-
temps; depuis longtemps, la police, en vertu d'ordres
préfectoraux, pourchassait les colporteurs juifs dans
les rues des villes, et ce fut sous le prétexte de remé-
dier aux désordres provoqués par l'exécution de ces
arrêtés illégaux que le gouvernement déposa une loi,
promulguée le i; mars 1884, après avoir suscité de vio-
60
LES JUIFS EN ROUMANIE
lentes discussions à la Chambre et au Sénat, et malgré
les pétitions désespérées des intéressés, (i) L'ar-
ticle premier ordonnait :
« Le commerce ambulant de toute nature est entière-
ment prohibé dans les communes urbaines, et dans
toute l'étendue de leurs circonscriptions, sauf les cas
expressément prévus par la présente loi. »
Article 2. — « Est considéré comme commerce ambu-
lant toute vente de maison en maison, de place en
place, dans des endroits ouverts, dans des baraques,
échoppes ou planches dressées sur les marchés, rues,
(1) La pétition des colporteurs juifs de Bucarest disait ceci :
« Le commerce ambulant, libre et autorisé de tout temps en
Roumanie, n'a jamais été interdit; c'est sur la foi de cette libei-té
que nous l'avons pratiqué jusqu'à ce jour. Plusieurs d'entre nous
ne pourraient même pas trouver un autre " gagne-pain. La veuve
qui ne sait comment nourrir ses enfants, le bancal, le manchot et
le vieillard qui ne peuvent gagner leur vie d'une autre façon, et
tant d'autres qui se trouvent dans une position analogue, tous per-
dront leur pain si cette loi doit être votée.
« Dans d'autres pays où l'industrie est florissante, si on restreint
le colportage, petit à petit et insensiblement, les hommes qui le
pratiquent peuvent employer leurs bras ailleurs, tandis que chez
nous, où les fabriques n'ont pas encore pris d'essor, voter une loi
pareille c'est mettre sur le pavé vingt mille âmes, car nous ne
pouvons trouver d'autres moyens d'existence...
« Nous ne disposons pas de capitaux : notre seule fortune est le
ballot ou la malle que nous emportons, et bien souvent nous ne les
devons qu'à des commerçants bienveillants qui ont confiance en
nous et nous honorent de leur crédit.
a Ici, dans la capitale, nous sommes quatre cents familles,
hommes, femmes et enfants. Nous resterons demain sans pain si
vous, messieurs les sénateurs, ne nous prenez pas en pitié et si
vous n'écartez pas ce projet désastreux. Et ce n'est pas seulement
nous, les quatre cents familles, ce sont les cinq mille familles
dispersées sur toute la surface du pays qui resteront sans res-
sources. »
Le Sénat renvoya la pétition à la commission qui était saisie du
projet, et celle-ci n'en tint aucun compte, pas plus que de celles
qui purent être ultérieurement envoyées.
61
Bernard Lazare
impasses de cours, couloirs, portes cochères ou autres
entrées. »
L'article -] permettait le commerce ambulant dans les
communes rurales et dans les i'oires où le petit coma)er-
çant des villes n'allait pas. L'article (3 autorisait le
commerce ambulant des produits d'a«,'^riculture, de
sylviculture, de jardinage et d'industrie ménagère,
sans qu'il fût besoin de demander une autorisation.
La loi volée, une circulaire ministérielle du 2 mai 1884
en ordonna l'application rigoureuse et immédiate; les
colporteurs demandèrent au roi un sursis de six mois,
on ne le leur accorda pas. Les conunissaires et les
agents organisèrent la chasse (i) aux colporteurs; ils
ne se contentèrent pas d'exécuter la loi, ils y ajoutèrent.
Elle ne visait pas les fripiers juifs, on appréhenda les
fripiers; elle autorisait la vente des produits d'agricul-
ture, etc., on l'empêcha. On s'opposa même à la vente
des fruits dans les rues, tandis qu'on fermait les yeux
sur les colporteurs chrétiens, indigènes ou étrangers,
et qu'on les laissait librement trafiquer de leurs mar-
chandises. Plus de 2o.t)oo Israélites (2) furent réduits
à la mendicité, et alors, (tn les traqua connue vaga-
bonds; plusieurs périrent d'inanition, moururent en
(1) « Jo (lois nvoucr. écrivait lo dcputé Pannu dans le journal
VAmaradia (10 aoiM 1884). (|uo la loi sur le commerce amiiulant
s'applique abusivemont. Sous i>rélexte de commerce ambulant, on
arrête bien souvent de pauvres gens iimocents. on les séquestre
tlans les conirnissarials juscju'à la constitution de leur dossier,
comme sil s'aj;issait d'un llagiant délit; ils sont ensuite menés sous
escorte devant le juj^e de paix : celui-ci les condamne séance tenante,
et c'est toujours séance tenante (pi'il transforme l'amende en prison,
sans même s'encjuérir s'ils peuvent la payer. »
(2) 4 J'estime que le noml)re de vingt mille est au-dessous de la
vérité », avait dit M. Poni au Sénat lors de la discussion de la loi.
6a
LES JUIFS EN ROUMANIE
pleine rue ou dans leurs taudis. Les antisémites
roumains avaient remporté une grande victoire sur les
Juifs exploiteurs. D'ailleurs, toute la législation natio-
naliste amenait de semblables triomphes, non sur les
quelques riches — ceux-là, le gouvernement roumain
leur empruntait de l'argent — mais sur les prolétaires.
Les ouvriers sont, en effet, atteints par toutes les
mesures restrictives, soit directement soit indirecte-
ment. Après la loi sur le monopole des tabacs, on
ordonna l'élimination des manufactures des ouvrières
et ouvriers juifs (ils l'étaient tous en Moldavie), et si
on y procéda progressivement, c'est parce que le per-
sonnel roumain manquait. A Jassy, par exemple, les
cigare ttières Israélites non encore renvoyées se mirent
en grève ; on les obligea, par la force, à réintégrer les
ateliers, en attendant qu'on les expulsât. Après la loi
sur le colportage, on interdit aux selliers, aux cordon-
niers, à d'autres artisans, de vendre, ailleurs qu'en des
boutiques, les objets qu'ils fabriquaient eux-mêmes. On
les atteignit aussi par la loi pour l'encouragement de
l'industrie (du 24 mai 1887), qui accordait des privilèges
à quiconque voulait créer en Roumanie a un établisse-
ment industriel avec un capital d'au moins cinquante
mille francs ou exigeant l'emploi journalier de vingt-
cinq ouvriers au moins ». La loi ne pouvait exclure
les capitalistes étrangers ou juifs des avantages con-
férés, car c'eût été aller à rencontre du but poursuivi,
mais elle stipulait que : « cinq ans après la fondation
d'une fabrique, les deux tiers des ouvriers devraient
être Roumains ».
De même, d'après la loi sur les concessions de che-
mins de fer, obligeant le concessionnaire à employer
63
Bernard Lazare
60 "lo d'employés roumains, on donna en régie et non
plus en adjudication les travaux de ferblanterie, pour
pouvoir par les contrats exclure les ouvriers juifs.
Lors de l'exécution des tramways électriques de Jassy,
on recruta des ouvriers étrangers — il n'y en avait pas
de Roumains, le travail paraissant trop pénible — pour
ne pas engager les ouvriers juifs qui se présentaient.
La municipalité de Bucarest prescrivit à la direction
de la voirie de ne pas les employer. En 1899, le ministre
des travaux publics, M. Istrati, lit chasser par l'admi-
nistration des chemins de fer les aiguilleurs, les char-
retiers, les portefaix des douanes, les ouvriers des
chantiers, il délendit de donner aux Juifs les travaux
de peinture dans les gares, et connue il n'y avait pas
d'ouvriers peintres roumains en Moldavie, on en fît
venir de ^'alacilie, et on en improvisa.
Cependant, à l'heure actuelle, on n'a pas encore direc-
tement légiféré contre le prolétariat juif, mais on a déjà
essayé. Dès 1882, on a voulu, sans succès, faire voler
une loi demandant (jue seuls fussent admis à la pratique
d'un métier ceux qui produiraient un cerlilicat obtenu
dans une école professionnelle, où ne peuvent entrer que
les Roumains. Plus tard un autre projet fut déposé: les
initiateurs demandaient qu'un livret de libre prati(juc
fût retpiis de ceux qui voudraient exercer les profes-
sions d'ingénieur, d'architecte, d'entrepreneur, de con-
structeur, ainsi que les métiers s'y rattachant (maçons,
tailleurs de pierre, ferblantiers, menuisiers, etc.); il ne
fut pas même discuté. D'autres sont actuellement
présentés, celui notamment de M. Filipesco, ministre du
commerce, de l'industrie et de l'agriculture dans le
cabinet conservateur de ^L Carp, dont le but est de
64
LES JUIFS EN ROUMANIE
réorganiser le système corporatif. Il classe pour cela les
métiers en : métiers réglementés, métiers autorisés,
et métiers libres, et il subordonne leur exercice à
l'obtention soit du livret de libre pratique, soit d'une in-
scription corporative, délivrés et accordés de telle sorte
que les étrangers et les Juifs ne puissent y prétendre.
L'adoption d'une semblable législation est maintenant
le but avoué des antisémites moldaves; ils n'épar-
gneront rien pour y parvenir (i) et il ne paraît pas
douteux qu'ils y arrivent. En attendant de pouvoir
efficacement protéger le travail national, on met la loi
au service du capitalisme roumain. La police se fait
l'auxiliaire des patrons. Elle menace d'expulsion, en
vertu de la loi sur les étrangers, les prolétaires juifs
qui refusent le salaire offert; sous la môme menace,
elle les contraint à remplacer les ouvriers chrétiens qui
se sont mis en grève, ou qui ne veulent pas accepter
les salaires refusés par les ouvriers roumains. Et c'est
miracle que de voir dans des conditions pareilles la
solidarité de classe persister; on le voit cependant,
comme à Galatz par exemple où les boulangers juifs
aimèrent mieux se laisser expulser que de prendre la
place des boulangers orthodoxes en grève. On les em-
pêche aussi de défendre leurs droits. S'ils font partie de
groupements ouvriers, on les chasse, de même s'ils
assistent à des réunions où les revendications proléta-
riennes sont discutées, (2) et surtout s'ils font de l'agi-
(1) Déjà on a embrigadé de soi-disant ouvriers roumains qui ont
manifesté dans les rues de Bucarest et demandé au Parlement de
prendre des mesures pour proléger le travail national. {Temps du
25 janvier 1902)
(2) A Braila en 1896 des ouvriers ; à Bucarestdes employés juifs ayant
assisté à la réunion en faveur du projet de loi sur le repos dominical.
65 IV.
Bernard Lazare
talion socialiste. On les traque comme vagabonds, en se
servant du règlement sur les billets de séjour (i); on
ne leur permet pas de s'établir dans les villages, en
raison de la loi sur la police rurale et sur l'organisation
communale ; aussi ne peuvent-ils pas participer aux
travaux agricoles, qui attirent chaque année quarante
à cinquante mille ouvriers étrangers.
Ces lois ou règlements ont porté à son comble la
misère ouvrière, en même temps qu'elles ont paralysé les
Juifs dans leur défense. La première, la loi sur les
étrangers, était ainsi rédigée :
Article premier. — « L'étranger qui a son domicile ou
sa résidence en Roumanie et qui, par sa conduite durant
son séjour dans le pays, compromettra la srtreté inté-
rieure ou extérieure de TKtat, ou troublera la trancjuillité
publique, ou prendra part à des menées ayant pour
objet le renversement de Tordre politique ou social dans
le pays ou à Vétranger, pourra être contraint par le
gouvernement à s'éloigner de l'endroit où il se trouve,
ou d'habiter dans un endroit spécialement désigné, ou
encore de quitter le pays. »
Article 2. — « La décision ministérielle d'expulsion,
prise par le conseil des ministres, ou celle par laciuellc
on oblige Télranger à résider dans un endroit déter-
miné, ou à quitter sa résidence actuelle, sera notifiée à
l'intéressé par la voie administrative et ne sera pas
motivée. »
Article 6. — « L'étranger récemment venu dans le
pays, et qui n'aura pas de domicile ou résidence connus,
(1) 500 chassés do Bucarest en 1887.
66
LES JUIFS EX ROUMANIE
sera tenu, dans un délai de dix jours après son arrivée,
et après la promulgation de la présente loi, d'obtenir un
billet de libre séjour de l'autorité policière ou adminis-
trative locale, pour le temps qu'il indiquera vouloir
rester ou voyager dans le pays. »
Cette loi, votée le 6 avril 1881, était primitivement
dirigée contre les nihilistes russes. Elle permettait à la
libérale Roumanie de leur fermer ses portes, et de
livrer au tsar ceux qui s'étaient déjà réfugiés chez
elle. C'est après les persécutions de i885 contre les
Juifs, après les démarches des Israélites anglais auprès
de lord Salisbury pour lui demander d'intervenir et
d'exiger l'exécution du traité de Berlin, que le gou-
vernement roumain songea à l'appliquer aux Juifs.
Neuf personnes furent expulsées, journalistes ayant
protesté par leurs écrits contre les persécutions ou
administrateurs des journaux qui avaient inséré les
articles. Ces Juifs avaient commis un crime de lèse-
patrie en n'acceptant pas en silence les mesures par
lesquelles ils étaient frappés dans un pays qui leur re-
fusait non seulement les droits de citoyens, mais encore
les droits d'hommes. La presse roumaine, quoique anti-
sémite, crut devoir protester; on ne tint pas compte de
la protestation et désormais on expulsa systématique-
ment. Les Juifs nés en Roumanie, n'étant placés sous
aucune protection étrangère, purent être conduits hors
des frontières, par ordre administratif, sans que les
motifs de leur expulsion fussent donnés. Ils attentaient,
disait-on, à la sûreté intérieure ou extérieure de l'État.
Comment? En protestant contre la situation qui leur
est faite, la législation qui les écrase; en reconmian-
67
Bernard Lazare
liant ou en organisant l'émigration. Car on n'a pas le
droit de faire émigrer en masse le Juif, avant que les
Roumains soient en mesure de remplacer, ces bras
utiles, ce qui ne sera pas possible de sitôt.
Le règlement sur les billets de libre séjour, complété
en octobre 1881, rendit la loi plus rigoureuse. Il exigeait
que « tout étranger, voyageur ou résidant en Roumanie,
prenne un billet de lil)re séjour». Seuls, «les préfets de
district et, à Bucarest et à Jassy, les préfets de police»
avaient le droit de délivrer ces billets, exigibles sauf
pour les voyageurs dont le séjour ne dépassait pas un
mois, en échange du passeport. Le voyage aux foires
et communes rurales sans billet de libre séjour était
prohibé, on le tenait pour une infraction au règlement
et on considérait l'étranger comme dépourvu de « do-
cument de voyage ». Les consulats et les ambassades
présentèrent des réclamalions et pour les satisfaire, le
cabinet roumain annonça qu'il allait motlilier le règle-
ment. Il n'en lit rien, mais il ne l'appliqua pas aux
étrangers. Les Juifs seuls en furent victimes. Déjà,
d'ailleurs, depuis 1880, on les contraignait à prendre
des billets de libre séjour et de légitimation quand
ils venaient aux foires ; désormais, on réclama ces
billets aux Juifs habitant les villes et y connucrçant.
On refusa des passeports aux négociants israt'lilrs qui
se rendaient à l'étranger pour leurs affaires.
En i88t), il y eut un certain répit dans larliilraire,
mais les vexations reprirent en i8t)i et durèrent jus-
qu'en i8<)6. En 1900, un nouveau règlement intervint ; il
diiVérait peu du précédent, nmis le ministre de l'inté-
rieur, M. Olanesco , raccompagna dune circulaire
spécifiant qu'il était applicable aux étrangers, mais non
68
LES JUIFS EN ROUMANIE
aux Juifs «autochtones». C'était en réalité remettre le
sort du Juif entre les mains de la police, qui le consi-
dérait ou non, à sa guise, comme autochtone. D'ailleurs,
une autre circulaire fut lancée aussitôt, recommandant
aux Juifs qui n'étaient pas sujets étrangers de se
procurer des billets de légitimation. Dès lors, certains
préfets les délivrèrent difficilement, trouvant insuffi-
sants les actes de naissance, les certificats de tirage
au sort et même les pièces établissant que les deman-
dants avaient satisfait au service militaire. D'autres
préfets, au contraire, sommèrent les Juifs de se procurer
ces billets de légitimation, sous peine d'être traités
comme étrangers.
Cet appareil coercitif peut paraître parfait, il ne l'est
pas aux yeux du gouvernement roumain. Pour le com-
pléter, M. Aurélian, ministre de l'intérieur, vient de
déposer un nouveau projet de loi sur la police rurale,
destiné sous un apparent libéralisme à frapper
encore les petits trafiquants, les menus métiers et les
ouvriers. D'après ce projet, les étrangers seront
astreints à faire une demande à la mairie de la
commune rurale où ils voudront s'installer. Le conseil
communal sera libre de leur accorder ou non l'autori-
sation de s'établir. L'autorisation devra être approuvée
par le ministre de l'intérieur, après l'avis du préfet. En
cas de refus, les intéressés pourront en appeler au même
ministre qui statuera, toujours après avis du préfet.
Ceux qui ne rempliront pas ces formalités pourront être
expulsés, de même que ceux qui «par actes, paroles
ou écrits menaceront la sécurité générale de l'Etat,
troubleront l'ordre ou la tranquillité, publique ou com-
mettront une infraction aux lois, môme dans le cas où
69
Bernard Lazare
leur établissement aura été expressément autorisé.
Ainsi, si un étranger ne se conforme pas à la loi, même
par ignorance, il ne sera i)as traduit devant un tribunal,
il sera expulsé adminislrativcment, ruiné sans aucmie
forme de procès, de par la volonté de la police, souve-
raine en ce cas pour interpréter les infractions aux
lois. On pourra donc facilement expulser le Juif. Mais
trois articles de cette loi prévoyante Tempêchent au
préalable de venir s'installer dans la commune rurale.
L'article .\o dit en elfet : « Aucun établissement
public, cabaret, auberge, épicerie, café, boulan-
gerie, etc., ne pourra être ouvert sans l'autorisation du
conseil comnumal et l'approbation du préfet ». Et
l'article 44 • « Seuls les Roumains et les naturalisés
pourront obtenir l'autorisation d'ouvrir un établisse-
ment public ». Arriver à considérer le petit détaillant,
l'inlime épicier, le petit quincaillier, le boulanger, comme
une sorte de fonctionnaire préposé à la gérance d'éta-
blissements publics, c'est le chef-tl'œuvre du protec-
tionnisme roumain. Un autre article atteint, indirecte-
ment mais très eflicacemenl, — car il met en jeu
l'intérêt patronal, — l'ouvrier juif, c'est l'article 18. ainsi
rédigé : « Les personnes qui emploient des ouvriers
étrangers devront faire une déclaration par laquelle ils
s'engagent : à acquitter les impôts fiscaux, départe-
mentaux et municipaux dus par les ouvriers étrangers
durant leur séjour dans le pays; à assumer la respon-
sabilité de tout donunage causé à la commune ou à ses
habitants par les ouvriers étrangers; à payerions les
frais de rapatriement de ces étrangers.»
Si cette loi est votée, elle achèvera de rendre le séjour
^o
LES JUIFS EX ROUMANIE
des campagnes impossible pour les Juifs ; elle sera le
couronnement du long effort fait depuis trente ans par
les antisémites pour les refouler dans les villes. Le
début fut, avant le traité de Berlin, la loi de 1878 sur
les boissons disant que les gérants des débits situés
dans les communes rurales, les villages et les hameaux,
« doivent, pour obtenir la licence, être inscrits comme
électeurs sur les listes d'une commune » ; on exigeait la
même chose de ceux qui voulaient tenir des auberges
isolées et placées sur les routes.
En 1880, une circulaire rappela les agents gouver-
nementaux à l'exécution stricte de la loi de 1878, qui
n'avait pas été assez sévèrement appliquée. Un mois
était accordé aux débitants juifs pour vendre leur stock
et fermer leurs débits. Une autre circulaire, de 1881, per-
mit d'étendre ces prescriptions aux petites villes,
bourgs et bourgades, et de s'opposer même à la vente
en gros par les étrangers. A ce moment, on mettait
encore en avant de hautes considérations morales : il
s'agissait d'arracher le paysan aux empoisonneurs
israélites. Depuis 1881, aucun Juif ne vend d'alcool au
peuple roumain, (i) Les cabaretiers sont désormais les
maires, les notaires, les fonctionnaires communaux,
voire les sous-préfets, et quelques étrangers dont le
christianisme a été dûment constaté. Le paysan est
empoisonné nationaleraent, et il l'est plus que jamais,
puisque la falsification se pratique plus cyniquement
que jadis, et que les nouveaux tenanciers des débits
obligent, en vertu de leurs fonctions oflicielles et grâce
(1) Sauf dans les communes où on n'a pu trouver de débitants
orthodoxes.
7A
Bernard Lazare
à l'autorité dont ils disposent, leurs clients à consommer
davantage, ce que le Juif n'eût jamais pu faire.
En 1898, à la Chambre roumaine (i), un député inter-
pella, mais sa prolestation fut vaine, car derrière les
débitants se trouvent de gros capitalistes roumains.
Cette loi opéra donc un premier refoulement des Juifs.
La loi communale do 188- permit de les repousser avec
plus d'efficacité. Elle ne leur interdisait pas de demeurer
dans les villages — c'eût été une mesure rétrograde que
la sensibilité des libéraux roumains n'eût pas permis de
prendre — mais elle disait (article 2) : a L'étranger qui
viendra s'établir dans une conunune rurale devra obte-
nir l'autorisation du conseil communal. » En outre, elle
laissait subsister la loi de 18O9 sur la police rurale, dont
l'article 10 stipulait : « Les individus sans aveu ne
peuvent s'établir dans les communes rurales sans une
autorisation du conseil comnnmal. » Les autorités
considérèrent les Juifs comme a individus sans aveu »,
de même qu'elles les regardaient comme étrangers ; on
les expulsa donc des villages, aussi bien (jue des
petites villes et des l)ourgs ruralisés par des circulaires
après le vole de la loi sur les boissons, a C'est un
chapitre poignant et douloureux à écrire, dit "SI. Sin-
ccrus (.2) en parlant de ces expulsions; aussi doit-il être
écrit dans tous ses détails, dans toutes ses horreurs :
le résumer, c'est s'exposer non seulement à un démenti
des Roumains (pii ont toujours nié les expulsions en
masse et les scènes navrantes et désolantes qu'elles ont
provoquées, mais encore à l'incrédulité des personnes
(1) Séances des 7 cl 11 mars 1898.
(2) E. Sincenjs, Les Juifs en Hoitmanie, pages 178-179.
LES JUIFS EN ROUMANIE
bienveillantes pour le judaïsme, qui croiraient à une
exagération méditée et voulue pour apitoyer le monde
sur le sort de gens que les autorités roumaines traitent
en vagabonds et qu'elles accusent de corrompre la
population rurale. On assiste à des scènes d'un autre
âge, à un arbitraire révoltant. Ce n'est qu'en citant les
noms des personnes expulsées, leur passé, en appuyant
chaque cas de pièces et de documents, qui foisonnent,
ce n'est qu'en suivant les scènes atroces pas à pas,
sous forme de chronique et rien que sous cette forme,
qu'on pourrait réellement donner une idée de ce que la
chasse aux Juifs dans les campagnes veut dire. Généra-
liser ces faits, en tirer la substance, faire un exposé
sommaire et le présenter au public, ce serait faire une
œuvre que l'on pourrait traiter de fantaisie et à laquelle
on ne prêterait ni attention ni croyance, tellement le
vrai semblerait invraisemblable. » Ce fut à tel point
que les ministres les plus antisémites intervinrent pour
arrêter les préfets et les autorités communales. Il est
vrai que, d'autre part, ils les armaient sans cesse de
circulaires nouvelles dont l'interprétation était laissée à
leur fantaisie, ou dont les injonctions contradictoires
permettaient toute liberté dans TappUcation.
En 1892, le ministère conservateur Catargi prit une
décision d'après laquelle la loi sur la police rurale
et la loi communale n'étaient pas applicables « aux
étrangers de toute catégorie ayant des propriétés dans
les petites villes du pays depuis leur fondation o« de-
puis une époque reculée, bien que les bourgs fussent
considérés comme territoires ruraux ». Les étrangers
ayant fait un stage légal dans l'armée étaient également
autorisés à s'établir « dans les villages et bourgs où
Bernard Lazare
ils avaient été recrutés ». (i) On tolérait aussi ceux qui
venaient provisoirement avec leurs femmes et leurs en-
fants pendant la période des travaux agricoles — quand
on ne pouvait se passer de leur concours — mais seu-
lement pour la durée de leur engagement. En 1896, le
cabinet libéral Stoloyan abrogea cette décision comme
ne concordant pas avec les dispositions catégoriques de
la loi sur la police nu-ale et de la loi communale. Une
circulaire, qui suivit cette abrogation, déclara que
(( les autorisations données à un certain moment aux
étrangers par les conseils communaux ruraux de s'établir
dans les comnnmes, quelque anciennes qu'elles fussent,
peuvent toujours être révoquées par le conseil com-
munal dès que l'étranger devient dangereux pour la
tranquillité publique, ou trouble l'ordre, ou tombe dans
l'indigence, ou manque de moyens d'existence ».
Après la grande émigration de 1900, et dans l'espoir
d'y mettre lin, car elle devenait dangereuse pour la pros-
périté économique du jiays, le ministère Carp abrogea
implicitement la circulaire de 1896. Mais la circu-
laire d'abrogation fut rédigée d'une façon si vague que
les préfets en prirent texte pour dire aux Juifs expulsés
déjà et qui voulaient rentrer dans les communes, qu'ils
avaient des instructions pour ne pas expulser, et
non pour autoriser des étrangers à s'établir de nouveau.
(1) La plupart de ces bourgs avaient été fondes ou peuplés au
dix-huiticme sircle par des Juifs, appelés sur le territoire désert
par les boiars qui leur conféraient dos privilèges «jue les princes
régnants conlîrniaient par des chrysobulles. Ils jouiss;nent, par
exemple, du droit de propriété et dos avantages des citoyens. Lorsque
les Iwurgs furent transfonnos en communes rurales, on enleva
ces privilèges aux Juifs, sauf le droit de posséder dos propriétés
qu'ils peuvent transmettre par succession, mais non pas vendre.
74
LES JUIFS EN ROUMANIE
Après la chute clu ministère, comme avant, les autorités
blâmaient les conseils communaux qui n'expulsaient
pas les Juifs, dont ils avaient besoin comme ouvriers.
Je x-iens d'exposer les lois, de montrer l'arsenal
qu'elles sont, non seulement par elles-mêmes, mais par la
façon dont la police et l'administration les interprètent.
On a pu encore y surajouter des vexations illégales,
sans que Topinion ou le gouvernement aient paru s'en
émouvoir. Les communes, excitées par les autorités,
sûres de l'impunité, ont légiféré financièrement, impo-
sant aux Juifs des taxes et des capitations spéciales,
comme jadis au Moyen-Age. En 1880, la commission de
recensement de Buzéou imposa aux contribuables juifs
une taxe dénommée taxe cV Israélite. En 1882, à Piatra,
on obligea la communauté juive à verser à la mairie
1.200 francs par an pour l'entretien de la musique de la
ville. En 1881, à Dorohoï, le conseil communal établit
une taxe sur les volailles que les Juifs font tuer rituel-
lement par le sacrificateur, et le produit en fut affecté
par le conseil à la construction d'une cathédrale.
En 1891 le môme conseil obtint du gouvernement
l'autorisation d'organiser une loterie garantie par cette
taxe et on imposa aux Juifs de prendre des billets, (i)
On employa au besoin pour cela des moyens coercitifs,
et l'oflBcier de l'état civil alla jusqu'à s'opposer à l'inhu-
(1) Les loteries de toute nature sont interdites en Roumanie, sauf
les loteries ' d'objets mobiliers en vue dune œuvre de bienfaisance
ou pour l'encouragenient des arts », qui peuvent être autorisées par
le gouvernement. Or. les autorisations sont systématiquement refu-
sées aux Juifs, qui ne les ont demandées que pour se procurer les
ressources nécessaires à l'entretien de leurs écoles et à la fondation
d'écoles nouvelles. Mais on les oblige à prendre des billets pour
bâtir une cathédrale.
;5
Bernard Lazare
raation des Juifs dont la famille n'avait pas pris de
billets. La taxe frappa ceux mêmes des Israélites
qui n'avaient pas recours au sacrilicateur. En 1890,
ce conseil imagina un nouvel impôt sur la viande, exclu-
sivement levé sur les Juifs. Dans le bourg de
Bivolari. le sous-préfet fit payer par les Juifs quatre
mille francs par an, pour rétribuer des agents de police,
chargés de les pourchasser. (1) Et non seulement le
Juif est à la discrétion des fantaisies communales,
mais il est encore à la merci de l'administration, de la
justice, de la police, des politiciens; il est taillable et
corvéable à merci ; il est la matière imposable et indé-
(inimcnl exploitable. S'il veut cire laissé en repos, il
faut qu'il se rachète sans cesse, sinon l'expulsion le
menace, et, s'il ne capitule pas, elle est prononcée contre
lui. S'il est riche, il s'incline ; sïl est pauvre, il subit.
L'administration, à court d'argent, menace les Juifs de
la commune ou du district de les expulser à moins
qu'ils ne consentent ù lui payer une redevance. {;!) Les
politiciens sans ressources, et les employés de ministère
(l)Ces laxcs sont absolument illégales et contrairesà la Constitution,
bien que le gouvernenienl les tolcre et les autorise. D'apn-s la Con-
stitution. Article 10: . Il n'existe dans ri:iat aucune distinction de
classe. Tous les Roumains sont rgaux devant la loi et tenus de con-
tribuer indistinctement aux impôts et charges publiques. >
Article 11 : « Les t-trangers jouissent, cjuanl aux personnes et aux
biens, de la mt-me protection quo les Itoumains. » Article 108 :
« Tout impôt n'est ctabli qu'au profit de l'État, du district ou de
la commune, t. .\rticle 109 : « Aucun impôt au profil de l'Mtat ne
peut être établi ou perçu qu'en vertu d'un«Moi. » Article 110: < Aucune
charge, aucune imposition au profit du district ne peut t-tre établie
que du consentement du conseil de district. Aucune charge, aucune
imposition commun.Tle ne peut être établie que du consentement
du conseil communal. I.cs impôts votés par les conseils départe-
nicntaux et communaux tloivent obteuir la confirmation du pouvoir
législatif et la sanction du roi. »
(2) Dans la Dobroudja par exemple en octobre 1890.
•fi
LES JUIFS EN ROUMANIE
usent des mêmes procédés pour se faire ou^TÎr un
crédit chez les banquiers juifs, et ces mêmes banquiers
se voient admonestés s'ils accordent des facilités aux
adversaires du gouvernement. A Calarash, un tailleur
juif est expulsé pour n'avoir pas livré les vêtements du
maître de police, qui était son débiteur, (i) Un autre
Israélite est expulsé, pour avoir osé demander des
dommages et intérêts, parce qu'on l'avait extradé
contre tout droit et livré à la police allemande. (2)
Quant aux billets de séjour que la loi exige, la police
les vend publiquement, tant pis pour les pau^Tes hères
qui n'en peuvent acheter : ils sont traités en
vagabonds. Et ces ressources ne tarissent pas, puisque
constamment les communes rappellent les Juifs, dont
elles ne peuvent se passer, car le Juif est le maçon, le
menuisier, le charron, le cou\Teur indispensables, et
constamment le Juif revient, car il meurt de faim et
de misère, et le séjour, même temporaire, dans le
village, est un répit à sa détresse. Il revient et de
nouveau nourrit le policier jusqu'au jour où il est de
nouveau chassé. Et il en est ainsi depuis vingt ans;
depuis vingt ans c'est le flot constant des expulsés et
des rappelés qui va et vient sur les routes de Moldavie
et de Valachie.
Nul ne s'émeut de ces douleurs, et qui pourrait s'en
émouvoir? Le paysan est courbé sous le joug, il est non
moins taillable que le Juif, pour lequel il ne ressent
aucune haine, qui est pour lui un frère de misère, mais
(1) Adverul, 15 octobre 1899.
(2) Frankfurter Zeitung, juillet 1897.
77
Bernard Lazare
U n'a pas plus de sensibilité pour le malheur des
autres que pour le sien. Quant à la classe dirigeante,
celle des fonctionnaires et des politiciens, elle ne peut
se maintenir qu'en sacriiiant perpétuellement le Juif à
sa clientèle bourgeoise, qui a plus d'appétits qu'elle ne
peut en satisfaire. L'horreur irraisonnée du Juif permet
de tout accepter et, dans un peuple à demi barbare
encore comme le peuple roumain, qui sous un vernis
superficiel de civilisation a un fond de cruauté orien-
tale, on accepte sans dilticulté cette idée de l'existence
d'une catégorie de parias sur lesquels chacun peut
frapper. A un imprimeur de Bucarest qui vient pro-
tester contre l'arrestation d'une de ses parentes, le
préfet de police répond : « Pour vous, Juifs, la police
ne connaît pas de lois. » Un autre préfet oblige les
Juifs à teindre en rouge les escaliers et les portes de
leurs maisons et fait rouer de coups les récalcitrants
par ses policiers. Un autre réquisitionne des Juifs pour
transporter gratuitement les équipements militaires et
la matraque les fait marcher, (i) Contre ces abus,
aucun recours en justice, sauf pour le riche qui peut
l'acheter; le pauvre, maltraité, devra s'estimer heureux
de vivre encore. Après les émeutes de 1897, à Bucarest,
un Juif, aveuglé par les émeutiers, vient comme témoin
devant le tribunal. «Ne peux-tu pas reconnaître ceux
qui t'ont frappé? » demande le président au milieu
(1) En 1885. un journaliste i-numéra, dans le journal Fraternitatea,
dp nombreux cas do brutalit«'>s. do meurtres mémo, perpètres sur
les Juifs. On no voulut pas le poursuivre, il aurait apporté des
preuves, (^n préf«M-a l'expulser, bien (ju'il fût né en Roumanie, de
p6re né en Koumanie. Ce fut une letton pour les autres, et c'est
ainsi qu'on bâillomie les écrivains juifs en Roumanie.
:8
LES JUIFS EN ROUMANIE
des rires de l'assistance. Pour donner une leçon aux
Israélites, les pillards, les meurtriers, les incendiaires,
les profanateurs de cimetières, les démolisseurs de
sjTiagogues, les noyeurs de Juifs, ou ne sont pas pour-
suivis, ou sont acquittés, aux applaudissements de la
foule.
Et tout contribue à maintenir, à développer même
cet état d'esprit : l'école, la presse, les organisations
antisémites. Dans certaines classes, on place les élèves
Israélites sur des bancs séparés et le professeur donne
le signal des moqueries et des apostrophes. On propose
des sujets de dissertations antijuives, qui figurent
dans les ouvrages classiques, dans les grammaires de la
langue roumaine destinées aux écoles secondaires. On
oblige les enfants juifs à les traiter. En voici quelques-
uns : « Il ne faut pas ajouter foi aux paroles d'un Juif,
même lorsqu'il est à l'heure de la mort. » — « Presque
dans tous les villages de la Moldavie les cabarets sont
tenus par des Juifs qui, comme des sangsues, poussent
les paysans à l'ivresse », — et à côté de celui-là, men-
songer, puisque, depuis la loi sur les licences, les cabarets
sont exploités exclusivement par des chrétiens, cet
autre contradictoire : « Nos lois défendent aux Juifs
d'être cabaretiers dans les villages. » (i) A cela, il faut
ajouter les insultes qui dépriment l'âme de l'enfant, qui
l'avilissent aux yeux de ses condisciples ; « Éloigne-toi,
dit un professeur à un élève Israélite, je ne puis sup-
porter l'odeur du Juif. » — « Tu es en retard, dit un autre,
(1) Grammaire de la langue roumaine, par M. T. Suchianou, pro-
fesseur de langue roumaine au lycée Saint-Sava et Saint-Georges.
Bucarest, quatrième édition, 1898, pages 28, 72 et 239.
Bernard Lazare
ton père a dû faire l'usure pour que tu puisses apporter
ta taxe. » L'esprit qui anime les journaux est pire
encore : à de rares exceptions près, (i) toute la presse
est antisémite et, dans les polémiques, fait triompher le
ton brutal qui est celui des jingocs et des antijuifs, dont
je n'ai pas besoin de donner des exemples. Organe des
politiciens, elle pousse aux lois restrictives, et si elle ne
suffît pas à cette tâche, les organisations antisémites
viennent l'aider. La plus puissante est V Alliance anti-
sémite, dont faisait partie M. Islrati, qui a été ministre
de l'instruction publique. Fondée en 189.3 à Bucarest,
elle comprend un nombre considérable de politiciens
et de fonctionnaires, et, d'après ses statuts, elle a pour
objet :
Chapitre premier. § 2. — a) La lutte par toutes les
voies permises et dans tous les sens pour la préser-
vation de l'élément roumain contre l'élément juif, dont
le nombre et les vices sont devenus un danger pour la
nation roumaine;
h) La protection et le développement d'une industrie
roumaine aux mains des Roumains ;
c) L'encouragement et le développement du commerce
roumain par les Roumains et la diminution de l'influence
financière que les Juifs ont acquise ;
d) La lutte contre l'usure juive et la spéculation
dans toutes les branches de l'agriculture, prmcipale-
mcnt en Moldavie ;
e) La sauvegarde et le développement du sentiment
(1) \,'Adveru}, de M. Mille, doputé. par exemple
80
I
LES JUIFS EN ROUMANIE
religieux, la lutte contre l'action corruptrice des Juifs
et contre la démoralisation causée par une mauvaise
interprétation des services humanitaires ;
f) L'encouragement et la protection des ouvriers
roumains ;
g) Comme l'élément juif n'est pas assimilable, l'Al-
liance combattra contre l'augmentation des droits poli-
tiques qu'on voudrait accorder aux Juifs ;
h) Elle usera de tous les moyens permis qui pour-
ront contribuer à rendre impossible la situation des
Juifs en Roumanie et favoriser leur émigration du
pays.
Chapitre II, § 8 : L'Alliance inaugurera une politique
agraire, qui protégera les propriétaires fonciers et les
agriculteurs contre l'exploitation juive.
Pour bien marquer son caractère économico-religieux,
l'Alliance inscrit dans ses statuts :
Chapitre VI, § 70 : Tout Roumain qui fait un don de
cent à cinq cents francs aura le droit de porter les
insignes de l'ordre du « Cavaler Antisemit ».
§ 71 : Celui qui fera un don de cinq cents à mille
francs aura le droit de porter les insignes de l'ordre de
Saint-Michel, le patron de l'Alliance.
§ 72 : Un an après son admission, chaque membre
recevra un diplôme d'antisémite.
§ 73 : Tous les membres qui possèdent le diplôme
d'antisémite et qui se seront distingués dans la mission
que leur avait confiée l'Alliance pourront obtenir l'ordre
de la Croix.
§ 74 : Les membres qui ont l'ordre de la Croix
81
y.
Bernard Lazare
peuvent obtenir l'ordre du « Cavaler Anlisemit » et
celui de Saint-Michel, s'ils en sont trouvés dignes par
un vote du grand conseil, pour services rendus ti
r.\lliauce.
§ 84 : L'Alliance travaillera en relations et d'accord
avec les alliances antisémites de l'étranger.
Comme partout ailleurs, comme en Autriche, comme
en Allemagne, comme en France, les antisémites
mettent, en Roumanie, leur programme économique
sous la protection de la Croix, du Christ et des
archanges. En réalité, ils ne séparent pas leurs intérêts
conunerciaux et industriels de leurs préjugés religieux
et ils se servent de ceux-ci pour préserver ceux-là.
Leur milice, ainsi organisée, voulut jouer un rôle actif.
Elle ne se borna pas à exercer par ses membres une
action dans le Parlement, elle contribua à organiser
l'émeute, quand elle parut nécessaire : à Bacau, à
Botoshani en iSijo, à Bucarest en 189;, à Jassy en 1898,
à Dranceni en 1900. Les troubles de Bucarest furent les
plus graves et les plus caractéristiques. Ils éclatèrent à
la suite du projet de loi qui avait pour but d'exclure
les Juifs de l'armée, (i) dont le dépôt avait provoqué une
vive agitation parmi les intéressés. Ils n'ignoraient pas
que cette loi, si elle était votée, donnerait une nouvelle
arme à ceux qui voulaient leur refuser les droits de
citoyens. Les réservistes juifs tinrent une réunion pour
protester. Cette réunion fut suivie d'une autre, provo-
(1) Drposé parle gênerai Berendei, ministre de la guerre, ce projet
excmplait les Juifs du service militaire et leur imposait une taxe
en échange de cette exemption. Il ne fut pas voté.
8a
LES JUIFS EN ROUMANIE
quée par les étudiants orthodoxes. La veille, les orga-
nisateurs, ou ceux qui les soutenaient, firent afficher,
sur les murs de la capitale, un manifeste violent,
et le lendemain, à l'issue du meeting, des bandes
parcoururent les rues, saccageant les maisons des
Juifs, défonçant les vitrines de leurs magasins, mettant
au pillage leurs boutiques et les cafés fréquentés par
eux, dévastant les synagogues, assaillant les Israélites
isolés et les maltraitant. Les émeutiers étaient armés
de gourdins et de barres de fer ; ils opéraient avec la
bienveillante neutralité de la police. Ce ne fut qu'à
la fin de la journée que la gendarmerie intervint et
arrêta les désordres, (i) A la Chambre, sur une inter-
pellation de M. Marghiloman, le ministre de l'intérieur
couvrit sa police, rejeta sur les Juifs la responsabilité
des excès commis, et déclara qu'ils étaient «une réac-
tion regrettable contre leur outrecuidance ». Ce furent,
en effet, les Juifs qui durent payer les frais de la
guerre : on leur défendit de tenir des réunions, même
intimes, (2) et leurs sociétés furent dissoutes.
Que pouvaient-ils faire désormais pour se défendre?
On ne leur reconnaissait pas le droit de pétition; il
n'appartenait qu'aux citoyens, et en vertu de ce principe
la pétition de V Association générale des Juifs indigènes,
composée exclusivement de personnes ayant fait dans
l'armée leur service régulier, fut, en avril 1893, écartée
(1) A ce moment, l'Association générale des Etudiants roumains crut
devoir protester contre les organisateurs des troul)les. et contre la
minorité d'étudiants qui avaient coopéré à l'œuvre des bandes anti-
sémites.
(2) On a même interdit aux membres de lacoramuuauté de se réunir
pour délibérer sur les besoins du culte.
83
Bernard Lazare
par le Sénat. On leur déniait maintenant le droit de se
réunir, de s'associer, dans n'importe quel but. Ruinés par
les expulsions hors des villages, par les défenses multi-
pliées, par l'application rigoureuse des lois d'exception,
par les vexations policières, il ne leur restait plus que
l'émigration. En 1872, en 18S;. ils avaient commencé à
quitter ce sol ennemi. Le gouvernement, elïrayé, calma
l'ardeur de ses fonctionnaires. Si trop de Juifs émi-
graient, la Roumanie allait à sa ruine. En 1889, le
mouvement d'émigration reprit, des coniilés même se
formèrent : Y Alliance antisémite put se réjouir en
voyant son but atteint. Jusqu'à lin mai 1900, enquel(iues
mois, 5.41 1 Juifs roumains débarquèrent à New- York,
i.ooo en Anatolie, i.5oo à Constantinople, 3oo à Chypre.
Un millier se dirigea sur Paris, autant sur Londres;
d'autres se répandirent dans l'Europe centrale, et le
mouvement continua, a L'émigration, écrivait le journal
la Bonmanie (journal oflicicux), prend des proportions
considérables, inquiétantes à certains égards ». elle
« porte sur la classe israélile ouvrière, qui nous est
utile et même indispensa])le, puisque le Roumain ne
veut pas exercer certains métiers ». Quelques petites
villes furent presque dépeuplées ; dans les autres, un
grand nombre de maisons furent abandonnées, la
valeur locative des immeubles diminua, et cette dimi-
nution provoqua une baisse sur les actions de la
Banque hypoléiécaire. Le gouvernement fut affolé. S'il
redoutait l'impression que pouvait produire en Europe
la vue de ces malheureux chassés par la faim, il était
inquiet aussi des redoutables conséquences économiques
cpi'aurait imc émigration en masse. D'une part, il lit
déclarer que la misère juive avait pour cause la mau-
84
LES JUIFS EN ROUMANIE
vaise récolle. Bien que ce ne fût qu'un facteur secon-
daire, qui n'aurait pas provoqué une aussi intense
misère si elle n'avait déjà préexisté, il obligea les
Juifs, même par la menace, à signer des déclarations
par lesquelles ils reconnaissaient que ce n'était pas
les persécutions qui les ruinaient. Le préfet de police
de Bucarest sut même y contraindre un homme sans
volonté et sans caractère, le rabbin de la communauté,
dont la lâcheté provoqua l'indignation et les protesta-
tions des Israélites.
D'autre part, les agents gouvernementaux reçurent
l'ordre d'arrêter les émigrants par tous les moyens. On
menaça les chefs de groupes, on expulsa les orga-
nisateurs des comités d'émigration. Il fallait rester sur
la terre roumaine : le renard maigre dont avait parlé
M. Bratiano n'était pas libre de fuir. D'ailleurs les
frontières se fermaient devant les Juifs fugitifs, les
autorités autrichiennes et hongroises les refoulaient; ils
n'étaient libres que de mourir sur la terre roumaine.
Leur détresse était arrivée à son comble, il semblait
qu'ils ne pussent pas descendre plus bas, et ils n'ont vécu
pendant de longs mois que des secours de la charité
juive européenne, car la charité locale était insuffi-
sante. Sur une population de 269.000 âmes, près de
cent mille étaient dans le dénuement le plus complet. Les
uns périssaient dans des taudis abominables, les autres,
chassés même de ces abris dont ils ne pouvaient plus
payer la location, campaient en plein air, dans les
champs, dans les cours des synagogues, dans les cime-
tières ou erraient par troupes sur les chenmis. A ces
causes propres de misère : la persécution légale, les
expulsions des villages et des campagnes, l'exclusion des
80
Bernard Lazare
emplois et de tous les travaux publics, T interdiction
à certains entrepreneurs d'occuper plus d'un tiers d'ou-
>Tiers étrangers, la défense de posséder des terres ou
des immeubles ruraux, les obstacles mis à l'exercice
des métiers et du commerce ambulant, l'accès des
écoles interdit, l'abaissement systématique obtenu par
l'ignorance imposée, les vexations, les persécutions
sournoises ou brutales ; à ces causes particulières,
était venue s'ajouter une cause générale : la mauvaise
situation économique de la Roumanie, son crédit
ébranlé, la banqueroute menaçante, les déplorables
récoltes. Jadis, les Juifs avaient supporté des années
semblables, car les conditions de vie étaient encore
acceptables pour eux : elles ne l'étaient désormais plus,
car ils ne possédaient plus les moyens de résister.
Depuis cette année de la grande exode (1900), la situa-
tion n'a pas changé, une émigration lente a continué,
elle continue encore, mais elle ne peut être une solution,
la masse de ceux qui émigrent n'étant pas suflisante
pour remédier à l'engorgement produit par une quantité
de sans-travail aussi considérable. Momentanément, il
y a eu un soulagement. Dans quelques villes, les
ouvriers juifs sont restés en moins grand nombre, et les
partants n'ayant pas été remplacés par des ou>Tiers
chrétiens, ils ont '\'u leurs salaires se relever. Les
maisons s'étant vidées, ime baisse de 33 ''/o s'est pro-
duite sur les loyers, les propriétaires effrayés ont
cherché à retenir leurs locataires et le sentiment
public, en quelques endroits, s'est amélioré sous l'in-
fluence des intérêts. Les Juifs ont un instant respiré.
Mais les politiciens roumains n'ont pas abandonné leur
80
LES JUIFS EN ROUMANIE
œu\Te, nous l'avons montré en exposant les projets de
loi Aurélian et Filipesco. S'ils sont votés, ce qui paraît
probable, que feront ces désespérés auxquels on en-
lèvera leur dernière possibilité de vivre? Pourront-ils
agir par eux-mêmes, et dans quel sens? Des inter-
ventions se produiront-elles en leur faveur, et de quel
ordre? Du mal arrivé à sa limite sortira-t-il un remède?
Se produira-t-il une réaction, provoquée par la réper-
cussion économique qu aura la ruine des Juifs sur la
situation du pays même, situation déjà précaire et
que le protectionnisme outrancier et barbare de ses
législateurs ne pourra pas améliorer? En un mot,
quelles sont les solutions possibles; seront-elles im-
posées par une pression extérieure ou par des néces-
sités intérieures ?
Il faut d'abord nous demander si une intervention
étrangère est possible, légitime, et de quelle façon elle
pourrait s'exercer. Si l'Europe avait jamais eu l'inten-
tion de faire exécuter le traité de Berlin, de i8;8, parles
parties contractantes, cette question même ne se pose-
rait pas. En réalité elle n'exigea que le strict accom-
plissement des clauses concernant les intérêts directs
des Puissances qui l'avaient inspiré et de celle, la
Russie, qui l'avait accepté. Quand l'Angleterre eut pris
Chypre; l'Autriche, la Bosnie et l'Herzégovine ; quand
la France se vit les mains libres vis-à-vis de la Tunisie;
quand la Russie eut reçu la Bessarabie ; quand on n'eut
plus la crainte que la mer Noire devînt un lac mos-
covite, on se soucia peu des stipulations réglant le sort
des collectivités persécutées soit dans les Balkans, soit
dans l'Empire Ottoman.
Pendant un an, les représentants des nations civi-
lisées, qui, pour masquer leurs simples appétits terri-
toriaux, avaient fait grand étalage de leur amour de la
justice, s'efforcèrent d'obtenir de la Roumanie qu'elle
tînt la parole donnée. L'Allemagne, poussée par ses
linanciers engagés dans les affaires roumaines, aban-
donna la première les revendications de parade, et
les autres gouvernements suivirent. Ils se contentèrent
89
Bernard Lazare
d'une platonique déclaration des Roumains, et M. Ro-
setti, ministre de rintérieur du cabinet J. Bratiano,
put dire le i5 décembre 1881 à la Chambre : « Les
Roumains peuvent se féliciter d'avoir résolu dans un
sens national la question la plus brûlante et la plus
dang^ereuse, et cela, nous pouvons l'avouer maintenant,
contrairement à la volonté manifeste des Puissances, et
contrairement à l'esprit même du traité de Berlin. »
Les Juifs avaient eu des illusions et, poussés par
elles, ils avaient demandé au congrès ce que, ils
devaient le savoir, la duplicité roumaine ne leur don-
nerait pas. La question fut mal posée par leurs repré-
sentants, abusés, il est vrai, par les déclarations et
l'attitude ancienne des libéraux.
Dès 18G4, bien que soumis aux obligations du service
militaire, les Juifs étaient considérés par la loi comme
« étrangers non soumis à une protection étrangère ».
L'Europe a permis que celle déiinilion absurde et anti-
juridique subsistât dans l'article; de la nouvelle consti-
tution roumaine, celle de 1879. Les intéressés auraient
dû demander au congrès soit de nonuner une puissance
prolectrice de ces a étrangers non soumis à une protec-
tion étrangère », car il fallait bien les rattacher i\ une
nationalité quelconcpu», soit de repousser une qualili-
cation qu'aucun principe du droit international ne peut
admettre, (i) Ainsi la Roumanie (mH été obligée de
(1) Les masses juives de l'Kiirope orientale nont jamais Hà réellc-
iiieiil (lèfeiKlnes. et cela tient à ce que leurs représentants isra<'litcs.
assimilés et christianisés, «le l'Europe occidentale, n'ont jamais connu
leur étal économique et leurs besoins. Le ghetto, en courbant les
Juifs sous un formalisme religloso-juridique. n fnil d'eux le type
liarfait de l'esclave social, de l'intlividu i\\x'\ se laisse conduire par
une minorité de riclics. Or. ces riciies. ou ces intellectuels, en
1)0
CONCLUSION
reconnaître l'indigénat aux Israélites qui n'étaient pas
sujets étrangers, elle n'eût pu leur appliquer les lois
votées contre les étrangers, et les antisémites moldo-
valaques auraient été acculés à légiférer contre les
Juifs, ce qu'ils n'eussent probablement pas osé faire.
Demander aujourd'hui à l'Europe, qui, en violation
du traité de Berlin, a permis le massacre de milliers
d'Arméniens chrétiens par des musulmans et n'a pas
su arrêter le bras de l'Assassin, lui demander d'em-
pêcher un peuple chrétien de faire périr de misère
et de faim plus de cent mille Juifs, serait une ironie
trop forte. Espérer soulever une conscience qui est
restée insensible devant les flots de sang versé, en
lui montrant un troupeau de spectres hâves qui meu-
rent sans bruit, sans éclat désagréable et troublant,
victimes d'une hypocrisie bien chrétienne, serait un vain
et enfantin espoir. Quelle nation d'ailleurs oserait
parler? L'Angleterre, exterminatrice des Boers; la
Russie, persécutrice des Finlandais et aussi des Juifs;
la France, massacreuse d'Annamites ou de Hovas et
se préparant à une tuerie de Marocains; l'Italie, de
l'Erythrée hier et de la Tripolitaine demain; l'Alle-
magne, féroce exécutrice de nègres ou germanisant
par la force les Polonais récalcitrants? Qui oserait
élever la voix, de ces nations toutes sanglantes encore
de l'expédition de Chine, et dont l'iiistoire depuis plus
demandant l'affranchissement politique des Juifs dans des pays où
la vie politique n'existait à vrai dire pas, ont été poussés par un
intérêt personnel inconscient. Ils travaillaient en fait à s'affranchir
plus pleinement en ne subissant pas le contre-coup matériel ou
moral des agitations antisémitiques, mais ils ont méconnu les con-
ditions et les nécessités d'affranchissement économique de ceux
dont ils s'étaient faits les mandataires.
91
Bernard Lazare
de trente ans n'est qu'une longue négation de tout droit
et de toute équité ?
Seul, peut-être, l'intérêt les fera parler, seul il est
capable de les faire agir, et c'est la Roumanie elle-
même qui suscitera une intervention en appelant, pour
exploiter ses richesses naturelles, les capitaux euro-
péens, (i) Or ces capitaux n'entreront pas dans un
pays où aucune garantie ne leur est offerte, où ils n'ont
pas le droit de s'administrer eux-mêmes, où il leur
est interdit de posséder le sol et le sous-sol qui sont
la matière de leur exploitation, puisque l'article 7 de
la Constitution stipule que dans les communes rurales
les étrangers ne peuvent se rendre acquéreurs de
terrains ou de biens immobiliers. La Roumanie sera
donc contrainte, tôt ou tard, à modifier sa législation
protectionniste et xénophobe, soit d'elle-même, soit
que les capitalistes déjà engagés dans les industries
du pays amènent leur gouvernement à agir. (2) Ce
(1) La loi sur l'oxploitalion dos richossrs minières a échouo à
cause de toutes les restrictions édictées contre les étrangers et dont
la mise en vigueur eut provoqué l'abstention du capital inter-
national.
(2) Le cas semble se produire dès maintenant. Pour attirer les
capitaux étrangers en Roumanie, une loi sur l'industrie sucriérc
fut votée il y a tleux ans. Elle stipulait cjne : « les fabriques
de suere existantes ou celles qui seront installées avec l'autori-
sation tlu gouvernement auront tlroit. jusiju'au 31 mars 1911, à une
prime de fabrication de 16 centimes par kilogramme de sucre,
jirime qui sera payée après la mise en consommation du sucre, ou
son exportation ». Cette loi eut pour résultat la création d'usines
inq)ortantes créées par des étrangers attirés par les primes. Vax 19t>l
une nouvelle loi a été votée sur la proposition du ministre Palladi,
reprenant la prime sous forme d'une taxe d'exportation de 0.16
par kilogramme de sucre, et en vertu de la loi, on arrêta i\ la fron-
tière le sucre déjà vendu. Les commerçants fi-ançais lésés ont
adressé une réclamation à M. Delcassé et lui ont demandé d'inter-
venir.
92
CONCLUSION
jour-là d'autres revendications que celles spécialement
mises en avant pourront se produire, et fatalement
l'abrogation de toute loi restrictive apportera au Juif,
considéré comme étranger, un droit nouveau, et partant
im soulagement à sa détresse.
Mais l'intérêt de certaines nations pourra même les
pousser à intervenir directement dans la question
juive et à exiger de la Roumanie, soit l'accomplissement
des promesses faites en 1878, à Berlin, soit une loi
réglant définitivement le sort de la population Israé-
lite. Quel est en effet le but des mesures antisémites?
C'est celui avoué hautement jadis par Rosetti, aujour-
d'hui encore par l'Alliance antisémite : « rendre impos-
sible la situation des Juifs et favoriser leur émigration
hors du pays ». On pousse donc les Juifs à fuir, mais
en les ruinant préalablement. Ainsi un peuple déclare
CATiiquement : « Voici une catégorie d'individus que, de
par ma seule volonté, je considère comme des étrangers
non soumis à une protection étrangère. Je puis les
vexer impunément, puisqu'ils ne sont pas protégés;
je ne suis pas tenu de garder vis-à-vis d'eux les
ménagements auxquels je suis obligé vis-à-vis des
nationaux d'autres pays. Quand j'aurai fait d'eux des
meurt-de-faim, des sans-travail, je les déverserai sur
l'Europe centrale, sur l'Angleterre et sur l'Amérique. »
Or l'Europe centrale a fermé ses frontières. On a pu voir
errer siu* les limites de la Transylvanie et de la Buko-
vinc des bandes de Juifs, repoussés à la fois par la
Hongrie, l'Autriche et la Roumanie même, car, aux
débuis de l'émigration, elle avait refusé des passeports
à ses émigrés, qui dès lors pouvaient être expulsés de
partout, y compris de leur pays d'origine, s'ils y voulaient
93
Bernard Lazare
rentrer. L'Angleterre et l'Amérique menacent main-
tenant de prendre des mesures pour arrêter l'afllux des
étrangers, et elles y arriveront poussées par le déve-
loppement fatal de l'esprit protectionniste et impéria-
liste, (i) Que rémigration roumaine reprenne avec vio-
lence, et elle reprendra si la loi Aurclian est votée, (2)
ou s'il intervient une loi nouvelle contre les ouvriers
juifs, (3) et les gouvernements qui redoutent le plus
(1) L'Amérique a en fait fermé ses portes par l'application de
quelques lois, entre autres la loi sanitaire. Quant à l'Angleterre, la
question de l'émigration, et spécialement tle l'émigration juive, vient
d'être posée à la Chambre des communes. Le major Evans Gordon
a proposé d'insérer dans l'adresse au roi le paragraphe suivant. :
« Nous appelons respectueusement l'attention de Votre Majesté sur
la nécessité de proposer une loi réglementant et empêchant l'immi-
gration, à Londres et dans les autres villes du royaume, de pauvres
étrangers ». La proposition n'a été retirée (juaprès une déclaration
de M. Balfour reconnaissant les conséciuences dangereuses de
l'immigration, mais déclarant qu'une enquête préalable devait être
ouverte. Des meetings ont eu lieu également, jiour demander que
l'immigration soit interdite. Li-ur caractère a été nettement antijuil.
(2) A la suite des représentations occasionnées par les mesures
prises contre l'industrie sucrière. le ministre Aurélian. redoutant
une nouvelle intervention étrangère, a modifié l'article 40 de son
projet de loi sur la police rurale. Il en a enlevé le dispositif por-
tant interdiction aux étrangers de praticjuer le petit commerce dans
les communes rurales. La commission s'est montrée fort hostile à
celle modification, et il est probable que la Chambre rétablira l'ar-
ticle supprimé.
(3) Un nouveau projet de loi vient d'être déposé par le ministère
Slourdza à la Chaml)re, le 22 janvier 19()2. 11 est destiné à protéger
le travail roumain contre le Iravail étranger, c'est-à-dire juif. Ln
voici (jueUiues articles. Ils permeltronl de comprendre quelle sera la
situation du prolétariat juif en Roumanie quand celte loi sera votée :
Article rRF.MUvR. — Chacun est libre d'exercer les
métiers énuuicrés ci-dessous, s'il remplit les conditions
prescrites par la présente loi...
Article f\. — Les étrangers qui voudront exercer un
métier, devront prouver ipi'il existe dans leur pays le droit
de réciprocité pour les Roumains.
Faute de pouvoir fournir cette preuve, ils devront oblc-
CONCLUSION
l'infiltration se tourneront fatalement vers la Roumanie.
Ils lui demanderont si une nation peut créer de toutes
pièces une classe de parias qualifiés d' « étrangers non
soumis à une protection étrangère », et obliger d'autres
pays à nourrir ses miséreux, quand ses nationaux
jouissent partout des droits que la Roumanie ne
reconnaît pas aux étrangers établis chez elle. Ce jour-
là, le traité de Berlin sera remis en cause, car les
nir l'autorisation préalable de la Chambre de commerce et
de l'industrie.
Les étrangers qui, en vertu d'un contrat antérieur à la
loi présente, sont employés dans une entreprise quel-
conque, sont exempts des conditions énumérées plus haut.
La présente loi ne déroge en rien aux conventions inter-
nationales cpii régissent cette matière.
Article 8. — Personne n'est admis à exercer un métier
pour son propre compte ou à faire de l'exercice de son
métier sa principale occupation, s'il n'a pas le Brevet de
Maître...
Article 9. — Les personnes étrangères à la localité et
inconnues au Comité de la corporation, devront présenter
des documents prouvant leur identité et leur moralité,
documents délivrés par les autorités compétentes.
Article 12. — Tout ouvrier doit avoir un Carnet.
Article i3. — Le Carnet est délivré par le Comité de la
Corporation aux personnes suivantes :
...3) à ceux qui prouveront avoir travaillé dans une
fabrique, atelier ou chantier, dans le pays ou à l'étranger,
au moins cinq ans dans un métier spécial.
x\rticle 45. — Tout* artisan de la commune fait partie
de droit de la corporation de son métier.
Article 70. — Seuls les Roumains qui jouissent des droits
politiques, peuvent être admis dans le Comité de la Corpo-
ration.
Par exception seront admis les étrangers ayant le droit
95
Bernard Lazare
Puissances y seront intéressées. Elles obligeront alors
les Roumains à donner au moins aux Juifs l'indigénat
que déjà leur reconnaissait implicitement la loi de 1876
sur le service militaire disant : Article premier : « Tous
les habitants du pays devront personnellement le ser-
vice militaire ». — Article 2 : a Les sujets des Etats
étrangers ne peuvent faire partie de l'armée. »
Voilà une intervention extérieure vraisemblable. Il y
en aurait une autre possible : ce serait si les Juifs
eux-mêmes, excipant de la qualité qui leur est attribuée
d'« étrangers non soumis à une protection étrangère»,
et désireux de sortir de cette situation anormale et
dangereuse, demandaient à ime nation européenne de
les protéger. Mais les Juifs n'oseraient jamais en arriver
à ce moyen extrême de défense. La persécution ou la
de domicile, s'ils ont à leur service au moins deux tiers
d'apprentis et d'ouvriers roumains.
Article 82. — Outre la peine d'amende, les autorités
administratives, à la demande du Comité de la Corpora-
tion, défendront l'exercice du métier à ceux qui n'auront
pas le Brevet de Maître prévu par l'article 8 ou le Carnet
d'ouvrier prévu i)ar l'article la.
Article yo. — La présente loi entrera en vigueur six mois
après sa publication dans le Moniteur Ofliciel.
Article 91. — Tous ceux qui, à la pidilication de la pré-
sente loi, auront exercé, pendant deux ans, un métier pour
leur propre compte, seront, considérés, par exception,
comme maîtres, et il leur sera délivré un brevet par la
Chambre de Commerce et d'Industrie.
Si la Chambre de Commerce et d'Industrie refuse ou
délivre sans raison un brevet, les intéressés peuvent faire
a])pel au Ministère de l'Agriculture, du Commerce et des
domaines, qui statuera detinitivement.
Le Ministre peut déléguer cette faculté à une Commission
96
CONCLUSTON
misère les ont déprimés moralement aussi bien que
physiquement et intellectuellement, (i) et ils ne sont
pas capables d'un effort qui impliquerait une suite de
luttes violentes. D'un autre côté, quelle est la nation
qui aurait un intérêt réel, immédiat, à intervenir dans
les affaires roumaines ? La Russie seule, et quel avan-
tage les Juifs auraient-ils à passer sous le joug mos-
covite. Le sort de leurs frères russes peut le leur faire
prévoir.
Il ne nous reste plus qu'à voir si, par la force des
choses, la Roumanie elle-même ne sera pas conduite à
modifier sa Ugne de conduite vis-à-vis des Israélites;
si fatalement sa situation économique propre ne con-
traindra pas son nationaUsme antisémite à capituler.
La législation protectrice ne s'est pas appesantie uni-
spéciale composée de trois fonctionnaires supérieurs du
ministère.
Article 92. — A tous les ouvriers qui, jusqu'à la mise en
vigueur de la présente loi, prouveront qu'ils ont travaillé
effectivement dans un métier, au moins deux ans, il sera
délivré, par exception, un Carnet d'ouvrier, conformément
à ce qui est prescrit dans l'article précédent pour le Brevet
de Maître.
Article 95. — Dans toutes les entreprises de travaux
pubUcs, les Roumains seront préférés aux étrangers à des
conditions égales.
Dans les cahiers de charges des travaux pubhcs ou des
fournitures, on insérera la clause que l'entrepreneur ne
pourra employer des artisans étrangers que dans la pro-
portion lixce par l'administration publique suivant la
nature des travaux et la région où ils s'exécutent.
(1) A cause de leur exclusion des écoles.
VI
Bernard Lazare
qiiement sur les Juifs. Provoquée, fomentée par une
bande politicienne qui n'a aucun intérêt économique
réel dans le pays, qui vit uniquement du budget et doit
se maintenir par tous les moyens possibles, elle a eu
une répercussion à la fois sur l'État et sur les parti-
culiers. Elle est retombée d'abord sur l'État par une
diminution des revenus dus aux taxes et aux impôts :
baisse sur le produit des licences pour le conmierce
des boissons, à la suite de la loi de 1884 ; baisse sur
les revenus des communes, après les lois de 188; et 1889
limitant les catégories d'individus admises aux adjudi-
cations do ces revenus; baisse des taxes et des licences
des bourgs et petites villes, classés comme communes
rurales, quand on voulut en chasser les Juifs. Tant
que ces mesures n'atteignirent que le gouvernement
en l'obligeant à assurer autrement l'équilibre de son
budget, il n'apparut pas encore aux contribuables que
l'augmentation de leurs charges put provenir de l'appli-
cation de ces lois. Avec l'émigration, ils se sentirent
touchés directement. Dans les cités >âdées, le taux des
locations baissa de 33 ',„ ; une foule de petits commer-
çants roumains, qui ne vivaient cpie du Juif, furent ruinés
du coup par l'exode de leurs clients ; les boïars valaques,
propriétaires des grands domaines, se trouvèrent lésés
par le départ de l'intermédiaire juif non remplacé, et
un jour est proche où ces intérêts se coaliseront, d'au-
tant qu'ils seront de plus en plus atteints.
Le protectionnisnie de la petite bourgeoisie moldave
ne correspond pas en elVet à Ifi réalité; c'est un protec-
tionnisme boutiquier de petite ville, convaincu qu'une
minorité intime sullit à satisfaire les besoins de la con-
sommation, et qu'elle peut imposer aux consommateurs
08
CONCLUSION
des tarifs maximum. La vérité est qu'il n'existe pas
de classes roumaines pour se substituer aux Juifs,
soit comme commerçants, soit comme ouvriers, (i)
Ainsi, lors de la mise à exécution de la loi sur les
manufactures de tabac, on n'a pu remplacer les ouvriers
Juifs. (2) Une interpellation de M. Tocilescou, en
février 1890, a fait connaître qu'il existait encore des
juifs détenant des débits de tabac. Le ministre des
finances répondit que les Roumains, trouvant le résultat
au-dessous de l'effort, avaient cédé leurs brevets à des
Juifs qui se contentaient d'un maigre bénéfice, et que,
dans certaines communes, il ne se présentait même pas
d'autochtones, car ils dédaignaient d'aussi infimes
situations. (3) J'ai montré qu'il en était de même pour
l'exercice de la médecine, et que le nombre des ouvriers
agricoles nationaux était insuflisant. Si demain la loi
Aurélian et la loi de protection du travail sont votées,
le paysan roumain n'aura plus d'épiciers, de bou-
langers, de menuisiers, de charrons, de couvreurs, de
maçons, etc., et le propriétaire foncier verra baisser
encore le revenu de ses immeubles. La conséquence
naturelle sera une diminution du produit de llmpôt. (4)
(1) « Le Roumain, a déclaré M. Carp en 1873 au Parlement, n'est
pas habitué au travail, il est insuffisant sur le terrain commercial
et industriel. »
« La population de nos villes, affirma à la Chambre, en 1896,
M. Poni, ministre de l'Instruction publique, est pour la plupart
étrangère. Nous n'avons pas une bourgeoisie nationale. »
(2) Il commence à y avoir en Valachie un prolétariat national,
mais il n'existe à peu près pas en Moldavie.
(.3) Le Roumain fonctionnaire et ]>udgélivore refuse un si
minime emploi.
(4) Des sociétés d'émigration vidant méthodiquement quelques
villes de leurs Juifs artisans et petits trafiquants précipiteraient
assurément la crise.
99
Bernard Lazare
Que pourra faire alors le gouvernement, aux prises
déjà avec des diflieultés financières presque inextri-
cables ? La Roumanie a une dette de un milliard
6;5 millions, sans compter une dette flottante de iio mil-
lions. L'argent des emprunts, venu de l'étranger, est
retourné à l'étranger; il est sorti des colfres pour payer
du matériel de chemin de fer ou du matériel de guerre.
Les chemins de fer, rachetés par l'Etat, ne produisent
pas l'intérêt des capitaux engagés, et par suite de la
politique mégalomane qui a fait entrer la Roumanie
dans la Triplice, le budget de la guerre s'accroît chaque
année ; il est de 58 millions sur un budget total de
240 millions, (i) et, par la volonté royale de Charles
de Roumanie, il est irréductible. Il n'y a de réduction
possible que sur le budget des fonctionnaires, qui
touchent 02 millions sur les 182 restant. Or, ces fonc-
tionnaires, c'est-à-dire la bourgeoisie roumaine gouver-
nante et dirigeante, accepteront bien pendant quoique
temps de se réduire, (2) dans l'espoir de jours meil-
leurs, mais si ces jours ne viennent pas, ils chercheront
à lever de nouveaux impôts. (3) Sur qui les lèveront-
ils ? Sur le seul, l'unique imposable, sur le corvéable
dont vit la classe improductive, sur le paysan.
Un seul parti eût pu proposer des solutions autres,
ou s'opposer au moins à des projets dangereux. C'eût
(1) Sans loinplcr rimprcvu. Par exemple. :k'>0 millions ont été
dépensés pour faire fortifier Huearest par le général belge Brialmont.
(2) Une (liniinulion dc%\ millions a déjà été opérée sur le dernier
l)udgel. D'autres seront eonsenties sans tloute. dans la crainte d'une
bancjueroute qui placerait la Roumanie sous le contrôle financier
tie l'Europe, ce qui serait une autre solution extérieure.
(Il) Le gouvernement essai«'rf» bien, avant, d'augmenter le taux <les
fermages île ses domaines, affermés à une clientèle de politiciens,
mais il court le risque de mécontenter gravement cette clientèle.
ICX)
CONCLUSION
été le parti socialiste s'il avait été possible en Roumanie ;
mais son existence était liée à l'émancipation du seul
prolétariat roumain, c'est-à-dire du prolétariat juif,
qui, acquérant les droits politiques, pouvait soutenir
le parti. A défaut de cet appui, son existence devait
être précaire, comme sa naissance avait été artifi-
cielle. Il avait été importé en Roumanie vers 1876
par deux révolutionnaires russes : un orthodoxe, Petroff,
et un Juif, Nahum Kalz, qui prit le nom de Dobrogeano
Gherea, se convertit, épousa une Roumaine, et fut
naturalisé. A eux se joignit d'abord un tzigane, Jean
Nadedje, plus tard quelques autres jeunes gens, et la
première association communiste fut fondée. Elle avait
uniquement pour membres des ouvriers juifs. Le
socialisme était condamné, en Roumanie, à défendre
les droits des Juifs ou à disparaître, en l'absence d'un
prolétariat national dont il eût été le représentant et
surtout — étant donnée l'organisation politicienne du
pays — l'élu. Il les défendit à ses débuts, mais peu
à peu, traqué par le gouvernement qui empêchait ses
journaux et ses publications de pénétrer dans les
campagnes ; battu dans la personne de ceux des siens
qui étaient à l'origine députés démocrates et ne furent
pas réélus comme socialistes ; compromis par le
parti libéral auquel il était allié, lorsque ce parti prit
la tête du mouvement antisémitique; désireux de par-
ticiper aux prébendes et de vivre aussi du budget,
il disparut. Ses derniers débris fusionnèrent avec
les libéraux et devinrent comme eux nationalistes,
protectionnistes et antijuifs. Quant aux prolétaires
juifs, leur élan vers le socialisme fut arrêté par les
persécutions, par les expulsions, et par l'excès de la
lOI
VI.
Bernard Lazare
misère qui a ruiné les organisations naissantes. Il
n'existe plus aujourd'hui que quelques petits groupe-
ments, ayant pour organe une uniijue publication pério-
dique, et faisant paraître de temps en temps une bro-
chure de propagande.
I^ paysan ne sera donc défendu par personne. Nulle
part, il nest aussi maltraité qu'en Roumanie, aussi
misérable. L'homme de la glèbe, dans ce pays, est
proche encore du serf antique: il a été émancipé nomi-
nalement, mais effectivement il est resté l'esclave du
boïard. qui le maintient dans l'ignoranoe et dans la
crasse, qui considère ses lils comme sa chose, sa tille
ou sa femme comme son jouet. Le politicien n'a rien
fait pour lui ; pas un centime de l'argent des emprunts
n'a été consacré à une amélioration du sol, pas même
aux irrigations indispensables. L'agriculture est à
ce point arriérée que ce sol fertile et riche donne un
rendement à peine égal au quart du rendement obtenu
en France. Quand le paysan a payé l'impôt, les intéK'ts
de son hypothèque ou de l'argent emprunté, il lui reste
à peine de quoi suffire à sa nourriture ou à celle des
siens. Tel le Juif, son frère de douleur, il meurt de faim
sur son champ, dans sa maison sordide où lair lui est
mesuré. J'ai dit coiument on lui avait attribué son
lopin, conmient il l'avait fatalement morcelé, comment
l'Ktat avait été obUgé de distribuer de nouveaux
terrains, comment il était condamné à lui en vendre
encore, quitte, comme en 1880, à lui faire remise des
sommes qu'il doit en paiement de ses annuités arrié-
rées. Cette parcelle qu'il ne peut cultiver faute des
moyens nécessaires, le paysan est contraint de la mor-
celer sans cesse et de l'hj-pothéquer. Finalement, quand
loa
CONCLUSION
la terre sera aliénable, elle reviendra aux grands pro-
priétaires, auxquels l'État sera forcé de la racheter un
jour, quand son propre domaine sera épuisé, pour la
répartir encore entre les dépouillés.
C'est cette crainte des revendications agraires qui
pousse, inconsciemment peut-être, quelques politiciens
à demander des lois destinées à chasser l'ouvrier juif.
Ils espèrent ainsi prolétariser quelques-uns de leurs
paysans, mais c'est un espoir chimérique et la jacquerie
reste la terreur redoutable des gouvernants et des
budgétivores roumains. Ils ont déjà vu, en 1888, l'émeute
dans les campagnes, ils ont vu les pacants soulevés
envahir les propriétés, jeter les récoltes dans les rivières,
détruire tout sur leur passage. La bourgeoisie des
agrariens et des fonctionnaires a férocement réprimé
la révolte, tuant et emprisonnant les insurgés. Elle n'a
pas résolu ainsi le problème. Si demain elle s'apprête à
charger de nouveau d'impôts son corvéable, elle ral-
lumera la torche. Peut-être, si elle désespère le Juif,
si elle le pousse à bout, celui-ci, malgré sa passivité,
malgré les conseils de ses riches timorés, s'unira-t-il au
travailleur des champs, et l'aidera à secouer le joug.
Mais même s'il ne se joint pas à lui, c'est un jour le
paysan roumain révolté qui, directement ou indirec-
tement, résoudra en Roumanie l'actuelle question juive,
en se libérant lui-même et en libérant le Juif.
Jain'icr -février 1902
Fini d'imprimer quatre mille exemplaires
le samedi 1 5 février igo2
à l'Imprimerie de Suresnes
(E. Payen, administrateur)
9, rue du Pont
10/
Avant trois mois les exemplaires qui nous restaient
du Jean Costc seront épuisés. Nous reproduisons ci-
après le bref compte rendu que M. Sorcl publia de ce
roman Vannée dernière dans le Mouvement SociaUslc :
Georges Sorel
JEAN COSTE
Je forme une entreprise quin eut jamais d'exemple
et dont V exécution n'aura pas d'imitateur. Je vais
montrer à mes semblables un homme dans toute la
vérité de la nature et cet homme c'est moi : Je me
suis rappelé ces paroles de Rousseau en lisant Jean
Coste ; ce livre appartient au genre littéraire inau-
guré par les Confessions, genre qui n'est pas limité
à des autobiographies.
Je ne suis pas surpris que des éditeurs habitués
aux romans écrits pour les gens du monde aient
mal reçu le manuscrit de M. Lavergne. Ils ne sont
pas très nombreux les lettrés qui sont capables de
s'intéresser aux aveux de la misère humaine. Nos
romanciers en renom placent, d'ordinaire, leurs
fables dans un milieu tout artificiel ; leurs person-
nages sont habitués à ne jamais vivre que pour la
représentation ; singes et perroquets se meuvent au
gré du caprice de l'imagination de leurs créateurs,
qui souvent, pour se donner encore plus de liberté,
en font des névrosés.
Ici tout est sincère et véridique ; point de tirades
107
Georges Sorel
cornéliennes débitées par des guignols. Jean Costc
est trop pauvre et trop malheureux pour pouvoir
être un stoïcien et un révolté, ce luxe est permis
seulement aux riches (i) : tous les joui^s ne voyons-
nous pas avec quelle simplicité les petites gens
quittent la vie sans songer à rien briser dans ce
monde qui a été si mauvais ! Quand on habite un
hôtel somptueux et qu'on écrit sur un bureau chargé
d'œuvres dart on peut trouver Jean Coste faible ;
moi je trouve qu'il est homme.
Je trouve admirable la scène qui suit la confé-
rence pédagogique : d'abord des plaintes banales et
abstraites : mais après que Jean a révélé à ses collè-
gues la profondeur de leur misère, tous deviennent
songeui^ ; « aucune lueur de révolte ne brillait plus
dans les yeux et les dos courbés semblaient ployer
sous le poids ».
Je crois que les camarades apprécieront la vérité
d'une situation de ce genre, que des lettrés cor-
rompus par la vie mondaine comprendront mal. La
civilisation organise tout un système de ruses pour
nous empocher de regarder en nous mêmes : mais à
l'épreuve de la pauvreté, tout cet échafaudage
tombe en miettes: le premier contact de la misèi*e
nous ouvre hi mvstérieuse cachette de l'Ame ; si
(1) Lire les revues anarchico-liUcraires qui paraissaient il y a
»opt ans.
loS
JEAN COSTE
Rousseau a été si pénétrant et a découvert ce qu'il
appelait la nature, c'est que son génie avait été
aiguisé par une vie toujours voisine de la misère.
Que d'hommes de talent se sont éteints quand ils
ont participé aux mensonges conventionnels de la
société bourgeoise?
La force intérieure de l'homme se mesure dans les
crises où il se trouve seul en présence de lui-même,
au moment où il connaît tout ce qu'a d'horrible et
d'inexorable l'existence. Un faible cherche à se
cacher la vue du calice : il ferme les yeux ou s'étour-
dit de paroles vengeresses ; le fort descend jusqu'au
fond de lui-même et se demande : « Quel est mon
droit? » Acculé aux dernières détresses, Jean Goste
dit : « Ai-je le droit de disposer de la vie des
miens? » Question terrible qui a fait trembler
d'effroi plus d'un malheureux résolu à se délivrer
d'un fardeau trop lourd. Ceux qui ont connu des
mères ayant passé par ces angoisses, savent seuls ce
que renferme d'héroïsme l'àme de notre pauvre
instituteur ; car il faut un courage, qui dépasse
celui des héros cornéliens, pour subir les impurs
contacts de certaines misères, quand aucune illu-
sion ne vous dissimule plus la fatalité de la vie.
Mais « l'affreuse pensée », comme dit M. Laver-
gne, reviendra et alors ? L'habitude des humilia-
tions produit une déchéance progressive de la
109
Georges Sorel
volonté môme chez les plus fortement trempés, et
l'expérience nous apprend que si certaines voies se
descendent rapidement, il n'est pas aisé de les
remonter. Peu de gens croient à la possibilité de
relever la femme tombée ; chez elle l'humiliation a
fini par éteindre toute volonté, elle est comme un
automate. Peut-être Jean rencontrera-t-il un aide
avant que la force lui manque : le hasard est
grand maître en ce monde ; il y a des braves gens,
malheureusement leur puissance est le plus souvent
trop faible, et l'auteur nous l'apprend lui-même
dans l'épisode du curé.
Bien des fois l'instituteur et sa femme envient le
sort du paysan et de l'ouvrier, qui ne sont pas des
naufragés comme eux. Écrasé par ses maîtres,
jalousé par des travailleui*s qui sont plus heureux
que lui, l'instituteur de village a reçu pour tout
viatique une instruction qui le rend particulière-
ment sensible à la soulTrance î
Le paysan avec son lopin de terre, l'artisan avec
son modeste outillage, l'ouvrier de fabrique compris
dans un syndicat ne sont pas des isolés ; ils tien-
nent par un lien très i*éel aux bases économiques de
la vie ; on peut dire d'eux qu'ils ont un état juridi-
que dans le inonde de la production, mais que peut
un pauvre diable dont le sort dépend tout entier de
la bierweillance de chefs, gens médiocres, qui ont la
IIO
JEAN COSTE
tête pleine de préoccupations pour leur propre
avancement ? Il n'est qu'un être passif, ballotté au
gré de la tempête, sans force économique et partant
sans droit, il est comme un hors-la-loi.
Ce livre nous fournit un autre enseignement tout
aussi important que le précédent. Jean Coste ne
trouve point auprès de lui la compagne qui pour-
rait lui permettre de vaincre, si quelque jour une
occasion favorable se présentait. Louise est bien
gentille; mais ce ne sont pas les gentillesses qui
sont capables de donner à l'homme la force dont il
a besoin. Malheur à celui qui, trompé par une
amourette, n'a pas rencontré la femme forte qui
aurait dû lui révéler sa destinée et lui donner du
cœur dans les jours de défaillance ! C'est dans
l'amour d'une pareille compagne que s'engendre
l'âme des hommes qui triompheront de tous les
obstacles.
J'espère que ce livre, qui est plus qu'un beau
livre, sera lu et apprécié comme il le mérite. Si les
Universités populaires sont bonnes à quelque chose,
qu'elles l'expliquent et en fassent ressortir les
enseignements pratiques.
Georges Sorel
Tout dans Jean Coste est sincère et vrai. Il siérait
vain de disputer si les misères de grand seigneur annon-
cées dans les récitations de Corneille, sincères et vraies,
sont pires que les misères misérables d'un Jean Coste.
Les misères humaines sont misérables toutes. 11 est
vrai que les pauvres et que les malheureux conduisent
leur soulTrance et ne se révoltent pas. Ils n'ont pas la
fierté stoïcienne ; ils ne sont pas durs ; les pauvres sont
mous. Ils ne peuvent se payer la révolte, ce luxe n'est
permis qu'aux riches. Les seuls guesdistes peuvent
s'imaginer, inertes, que de l'excès de la misère, de
l'excès de la dépression, peut sortir le sursaut de
révolte. Les seuls guesdistes peuvent s'imaginer, reli-
gieux, que de l'excès de l'inanition peut sortir, par
miracle, de la réparation.
Je ne sais si on entre bien dans le sens des œuA'res
en opposant les héros obscurs aux héros cornéliens, en
les comparant aux héros cornéliens, en mesurant leur
supériorité. Toutes les misères humaines exigent du
courage, et je ne serais pas étonné que <lans la pensée
des grands poètes classiques les grands personnages
fussent les représentants éminents de toute l'humanité.
Ainsi Polyeucle représenterait éniincMunient tous les
martyrs obscurs, les lloraces les soldats obscurs, le Cid
les guerriers, et Chimène un très gi-and nombre de per-
sonnes. J'entends par là qu'au lieu de s'opposer aux
modesles ou aux humbles, les grands personnages
cornéliens les représentent sur un plan émineut. C'est
pour des raisons d'art, et non pour <l<^s causes de matière
sociale, ([u'ils sont éminents. Ils ne sont pas d'une classe
éminente, mais ils sont toute l'humanité considérée sur
un plan éminent, comme le roi représentait le royaume.
112
JEAN COSTE
En ce sens les grands stoïciens et les grands révoltés
représenteraient éminemment, ou tragiquement, les
modestes et les humbles. S'il y avait contrariété des
personnages cornéliens aux hommes ordinaires, il nous
serait impossible de nous retrouver en eux. Mais
parce qu'ils sont nos représentants éminents, nous nous
reconnaissons en eux, et ils se reconnaissent en nous.
Je n'opposerai donc pas la misère d'un Jean Goste
aux misères cornéliennes, la misère misérable d'un
Jean Coste aux misères de grand seigneur, mais, en
art, la grande misère misérable d'un Jean Coste et la
grande misère misérable des cornéliens seront deux
coupes, selon deux plans diliérents parallèles, de la
grande misère misérable humaine, l'une sur le plan de
la grandeur classique, du tragique, la deuxième sur le
plan du roman contemporain, du sérieux. Les revues
anarchico-littéraires sont ici hors de cause, parce
qu'elles ne sont d'aucun art ni d'aucune réalité.
Les cornéliens ne sont pas des riches. Ils sont des
grands. C'est faire un contresens que de les vouloir
attribuer à une classe sociale. C'est en morale qu'ils
sont caractérisés.
Il n'y a vraiment rien de commun entre les cornéliens
et les anarchico-littéraires.
Les cornéliens partent sans rien casser. Polyeucte.
Polyeucte a brisé les images des faux dieux par
manifestation de vie nouvelle, non pour tragiquer sa
mort. Quand il meurt, quel admirable détachement.
Comme il se détache de la grandeur tragique même.
Les vers de comédie arrivent au seuil de la mort, au
testament.
Il est vrai que pour l'analyse du monde matériel,
ii3
huitième cahier de la troisième série
mental, moral, pour l'analyse de la société, la pauvreté
vaut au moins le génie. A la plupart des grands
théoriciens socialistes, il a manqué d'être pauvres.
L'usure des talents par la société bourgeoise est
peut-être l'usure la plus grave qu'il y ait eu depuis le
commencement de l'humanité.
Je ne crois pas que l'on puisse reprocher à Louise
d'être comme elle est. Elle est exactement en femme ce
que Jean est en homme. Elle conduit en fenuue sa
misère de femme. Ses maladies, sa faiblesse, ne sont
pas accidentelles, mais socialement, physiquement,
moralement déterminées. 11 fallait, ayant les parents
qu'elle a, dans la ville où elle est, qu'elle fût petite
ouvrière; il fallait que son métier lui ruinât la santé;
il fallait que le mariago l'achevât. C'est la grande
beauté, c'est la grande réalité de ce livre que les
misères n'y sont pas artilicieuses, mais qu'elles se
commandent mutuellement, qu'elles se tiennent comme
les pièces d'un enfer bien fail.
J'ai lu le livre attentivement une fois en copie et trois
fois en épreuves : je n'ai pas pu trouver le joint par où
passer. Le cercle est serré de coins et de nœuds. Notre
ami Pierre-Félix, ému profondément à la simple lecture,
m'a dit : Je me suis défendu ; j'ai voulu savoir si on
pouvait s'en tirer; j'ai relu exprès pour trouver le
défaut. Un seul détail m'a paru douteux ; j'entends par
là qu'il donnait jeu à deux effets au lieu d'un, que l'un
des deux était contraire à Coste, que le second pouvait
ne lui être pas contraire.
On a dit : C'est trop noir; ce n'est pas rinstituteur de
vj/Za^^-e. Il est vrai que ce n'est pas l'instituteur moyen
de village. Mais l'auteur n'a jamais dit que ce fût
ii5
JEAN COSTE ^
Tinstituteur moyen. Avec une rare probité il nous a
rappelé, aussi souvent qu'il était nécessaire, quelle est
dans le personnel primaire exactement la proportion
des Jean Coste. Il n'a jamais prétendu nous montrer
qu'une vérité d'exception, et par un singulier retour il
rejoint ici le grand Corneille, qui nous a si souvent
proposé des vérités d'exception. Lavergne ici nous
propose une histoire vraie d'exception. Et non seule-
ment cela, mais il nous avertit honnêtement qu'elle est
une histoire d'exception. Cette exception est nombreuse.
L'auteur nous dit de quel nombre, et en quelle propor-
tion. Tout au long du roii an il compare son Coste aux
camarades, aux collègues.
Dans la conférence académique en particulier, nous
voyons combien d'instituteurs sont comme Jean Coste,
combien sont un peu mieux, combien ordinaires,
combien heureux.
Pour ces raisons et sous ces conditions, je maintiens
que ce livre est profondément réaliste. On m'a dit :
Parmi tant de misères humaines, ouvrières, paysannes,
agraires, populaires, votre Coste ne m'intéresse pas. Il
y a d'autres malheureux. Il croit qu'il n'y a que lui. —
Je n'ai jamais dit que Coste fût aimable. J'ai dit qu'il
était malheureux. Et je maintiens que le roman est
profondément réaliste. Cet accaparement de sollicitude
pour soi est peut-être la marque la plus profondément
empreinte de la misère la plus basse.
La place me manque aujourd'hui. Je veux dire tout
ce que fai à dire de ce roman. J'y reviendrai dans le
prochain cahier.
Quelqu'un de particulièrement bien situé nous pré-
pare un cahier des Poisons industriels.
Un des tout prochains cahiers sera : Monographies
d'Universités populaires, Paris et banlieue.
Un des cahiers suiK>ants sera : Monographies d'Uni-
versités populaires, départements.
La copie de ces deux cahiers nous sera fournie par la
Société des Universités populaires.
Nous continuons à rece^^'oir au moins un abonnement
par jour. Nous avons fait le recensement géographique
de nos abonnés. Je ne sais si Je pourrai en publier les
résultats avant le bilan de la troisième série dans le
premier cahier de la quatrième. Il appert de ce recense-
ment que nous sommes encore très loin d'avoir épuisé
le pays. La proportion de nos abonnés varie beaucoup
par départements et régions. Ces variations sont en
partie déterminées, en partie fortuites, en partie com-
mandées par la propagande et le travail de nos abonnés
anciens. Nous n'avons aucun abonné dans les départe-
ments suivants : Aube, Haut-Rhin (territoire de Belfort),
Meuse, Savoie, Vendée.
Le Gérant : Charles Pfguy
Ce cahier a été composé et tiré au tarif des ouvriers syndiqués
Imphimrrib de Slkunks iE. Patem, «dniinistraleur), 9. ru« du Pool. — 5677
lu
0'
Vient de paraître à la Société Xoiwelle de librairie et
cV édition, dans la Bibliothèque Socialiste, numéro ii,
en vente à la librairie des cahiers :
William Morris. —Nouvelles de nulle part. (News
froni nowhere) — Extraits traduits par P. La Chesnais.
I. une brochure o l'ranc 5o
Franco à domicile o franc <>o
La deuxième parlie de ces extraits sera le numéro 12
de la Bibliothèque.
Édité par la Société Nouvelle de librairie et d'édition,
en vente à la librairie des cahiers :
Henri-Charles Lea. — Histoire de rinquisitioii
au Moyen-Age, ouvrag-e traduit sur l'exemplaire revu
et corrii^é de l'auteur, par Salomox Reixach. précédé
d'une introduction historique de Paul Fredericq. pro-
fesseur à l'Université de Gand.
Tome premier. — Origines et procédure de
l'Inquisition, un fort volume de 632 pages très denses
3 francs 5o
Tome II. — L'Inquisition dans les divers pays
de la chrétienté, un très fort volume de G82 pap^es
très denses, avec un j)orlrait de l'auteur 3 francs 00
Le tome III est sous presse.
Mêmes éditeurs, en vente à la librairie des cahiers :
Cii.-V. Laxglois. — L'Inquisition, d'après des tra-
vaux récents, un voliune in-iS d(^ i^j^J pages i franc
Ment de paraître^ chez Akan. dans la Bibliothèque
g-énérale des Sciences sociales, en vente à la libraiiie
des cahiers :
Paul Bureau. — Le contrat de travail, le rôle
des syndicats industriels, un volume in-octavo carré
de j-i'} pa<;es. carlonué à l'anglaise <> francs
Vient de paraître chez Schleicher. en vente à la
librairie des cahiers :
Fer N AND Pelloutier. — Histoire des Bourses du
Travail, origine — institutions — avouir, ouvrage
posthume. Fernand Pelloutier était secrétaire général
de la Fédération des Bourses du Travail de France et
des colonies. Préface par Georges Sorel. Xotice biogra-
phique par Victor Dave. Un volume de 282 pages
3 francs .5o
Ceux de nos abonnés qui trciK^aillent aux sciences ou
à la philosophie liront utilement duns la Revue géné-
rale des Sciences pures et appliquées, numéro du
10 Janvier 1Q02. un article de \oël Bernard intitulé :
Infection et Tuhérisation chez les Végétaux. Cet article
est, en partie, le résumé d'un travail plus étendu :
Études sur la Tubérisalion, Thèse de Doctorat, Paris
igoi, et Revue Générale de Botanique, tome XVI,
iQOii. La Revue générale des Sciences vaut i franc 'j'y
le numéro. '
Nous mettons ce cahier dans le commerce : nous le
vendons de u,y: francs.
Pour la propag-ande nous en vendons
six exemplaires pour neuf francs
douze exemjdaires pour seize francs
vingt exemplaires pour vingt-quatre francs.
Pour savoir ce que sont les Cahiers de la Quinzaine,
il suffit d'envoyer un nuuxdat de trois francs cinquante
à M. André liourgeois, administrateur des cahiers,
S. rue de la Sorbonne. Paris. On recevra en spécimens
sLx cahiers de la deuxième et de la troisième série.
Xons avons donné le bon à tirer après corrections
pour quatre mille exemplaires de ce huitième cahier le
jeudi 1 3 février 1 ft o 'j.
NEUVIÈME CAHIER DE LA TROISIÈME SÉRIE
Tolstoï
Une lettre inéditi
CAHIERS DE LA QUINZAINE
paraissant vingt fois par an
PARIS
8, rue de la Sorbonne, au rez-de-chaussée
Paris, samedi 22 février igo2
Les dépêches, pour la seconde fois, nous rassurent
tour à tour et nous inquiètent sur la santé de Tolstoï.
Nous ne pouvons aujourd'hui considérer V ensemble de
sa vie et Vensemble de son œuvre, Vensemhle de son
action. Mais nous ne pouvons laisser passer sans pro-
tester l'incroyable détournement que l'on a fait, en
France, du retentissement de cette action.
Non seulement les snobs, qui sont en un sens les
parasites politiques de l'art, comme les politiciens et
com,me les politiques sont au même sens les parasites
snobs de faction, non seulement les snobs ont trouvé
ingénieux, fabriquant des contrefaçons et des malfaçons
d'art, d'opposer aux véritables œuvres, qui elles-mêmes
sont les critiques les plus fortes et les ennemies les plus
redoutées de ces contrefaçons, la critique ennemie de
Tolstoï, comme si la critique de Tolstoi, discutable
quand elle veut tomber sur les œuvres véritables,
ne retombait pas toute toujours de tout son poids sur les
contrefaçons; mais les politiques ont trouvé ingénieux
d'utiliser Tolstoi aux fins de leur fausse propagande.
Si Tolstoi était né parmi nous, il n'eût pas eu de plus
grands ennemis que le troupeau des snobs tolstoïsants.
Mais si ce grand chrétien était né parmi nous, il n'aurait
pas de plus grands ennemis, de détracteurs plus achar-
\^
^;>t;^
Charles Péguy
nés, d'envieux pins monfi-eurs que la foule de nos
démagogues anticléricaux.
Il est permis d'être antichrétien, et Je crois bien qu'en
un sens nous sommes inchrétiens. Mais c'est par un
singulier malentendu, criminel s'il est volontaire, et
singulièrement plat s'il est inconscient, c'est par un
contresens inouï, redoutable en tout cas, voulu ou non
voulu, et béte surtout, que nos antimilitaristes milita-
ristes, nos anticléricaux cléricali^tes, nos démocrates
autoritaires vont chercher dans Tolsloi des excitations
qui n'y sont pas, vont voler dans Tolstoi des encourage-
ments qui ne sont pas faits pour eu,x, des exhortations
chrétiennes, et qui ne soîit pas faites pour eu.w
Si ce grand chrétien était né parmi nous, si nous
avions sur nous l'inépuisable poussée de son génie, si
dans nos affaires mêmes, au ca'ur de nos passions, dans
nos peines et dans nos misères nous avions non pas son
intervention lointaine et traduite, mais son intervention
immédiate, mais sa présence même, la présence de son
amour et la présence de sa charité, par dessus tout si
nous avions parmi nos luttes et parmi les haines et
parmi les envies et la jalousie envieuse la présence
encombrante, la présence réelle de sa pai.x réelle, de sa
pai.K morale, de sa paix avertie, de sa pai.v première,
antérieure, .savante et naïve, désabusée mais pleine et
grosse d'espoir, si Tolstoi vivait à Paris, allait se pro-
mener au Luxembourg, avait affaire à la Chambre et
au Sénat, comme il aurait affaire à Antoine et à
Mounet- Sully, d'abord nous saurions ce qu'est un
chrétien véritable, et nous saurions que c'est beaucoup
•plus fort que monseigneur l'archevêque de Paris, et
nous saurions que ça ne se mange pas aussi facilement
AVERTISSEMENT
dans les banquets gras des vendredis redevenus saints,
mais il n'aurait pas d'ennemis plus ennemis que ceux
de nos Français qui se réclament le plus de lui, pour
la critique sociale et pour la décomposition.
Les Russes ne s'y sont pas trompés. Quand Vannée
dernière V excommunication de Tolstoi eut donné le
signal d'un mouvement pour la liberté en Russie et que
je tâchai défaire avec certains Russes réfugiés à Paris
ce cahier que la mauvaise foi des auteurs éventuels
rendit impossible, je croyais que les Russes révolution-
naires avaient pour Tolstoi au moins du respect. Je fus
étonné quand j'entendis comme ils en parlaient, et
surtout comme ils s'en taisaient.
Des Français qui se classent révolutionnaires ne^y
sont pas trompés. On n'a pas oublié comme les ensei-
gnements de Tolstoi furent d'abord accueillis par
M. Gohier. L'acuité surexcitée, la haine surtendue de
ce virulent pamphlétaire avait deviné en Tolstoi un
ennemi. C'est alors que M. Gohier avait raison. Il est
vrai que M. Gohier serait le plus grand ennemi d'un
Tolstoi français. L'homme qui apporte au.x guerres
civiles un entraînement de férocité que les guerres
militaires n'ont pas toujours connu n'a rien de commun
avec r antimilitarisme d'un Tolstoi.
Anxieux de se trouver des alliés, m,êm,e inconciliables,
et des armes, contradictoires, M. Gohier, dans sa pré-
cipitation fiévreuse, a depuis adopté envers Tolstoi une
situation intenable. C'est un maniaque, nous dit-il, un
maniaque religieux. Il croit en Dieu, au Dieu chrétien.
A part cela, ses arguments sont fort bons, et je m'en
sers.
Mais on ne peut pas ainsi décortiquer un homme. On
3
Charles Péguy
n'a pas le droit de le désosser. Toute la morale et tout
le progrès des sciences naturelles va contre un tel Jeu
d'hypothèse. Le christianisme est au fond de Tolstoi.
C'en est la charpente et la moelle. Écarteler cet fiomjne,
tronquer sa pensée, distribuer ses actes, pour usurper
ceux qui nous plaisent ou que ton croit qui nous
flattent, c'est m.entir à la morale, c'est mentir à la
science, mentir à l'histoire. C'est un amusement faux y
c'est un jeu déloyal.
Quand un grand chrétien nous oppose toute la grande
blancheur de la charité chrétienne, ce n'est pas en lui
coupant des juins de robe que nous lui donnerons la
réponse attendue. C'est nous-méme en dressant, face à
la charité blanche, toute la saine santé de la solidarité
que nous aimons. Cela est di(Jîcile. Mais cela vaut. Et
ce qui ne vaut pas, c'est de se déguiser en cordicole pour
espionner les misérables cordicoles.
Ce ne sont ni les cabotinages, ni les grouillements de
bas- fonds qui décideront de l'humanité. Les débats ne
se poursuivent elJicaces que dans les hauteurs. Celle des
deu.x qui en définitive sera capable de réaliser le monde
le meilleur, de la charité chrétienne où. de la solidarité
moderne, celle donc qui vaudra le mieiLV, sera celle
aussi qui vaudra le plus.
[ Charles Péguy
INTRODUCTION
I
I
Romain Rolland
La lettre que nous publions ici pour la première fois
date d'un temps déjà ancien, où Tolstoy n'avait encore
écrit aucun de ses grands ouvrages sur l'art, ou
plutôt contre l'art, qu'il considère dans son ensemble
comme un vaste système de corruption, un culte du
plaisir, une superstition intéressée de l'élite européenne
dans la jouissance égoïste.
Mais si, en 1887, ni la Sonate à Kreutzer, ni Qu'est-
ce que VArt? n'avaient paru, la violente antipathie de
Tolstoy pour l'art moderne n'en perçait pas moins au
travers de tous ses écrits.
J'aimais profondément — comme je n'ai jamais cessé
d'aimer — Tolstoy. Depuis deux ou trois ans, je vivais
enveloppé de l'atmosplière de sa pensée ; j'étais certai-
nement plus familier avec ses créations, avec la Guerre
et la Paix, Anna Karénine, et la Mort d'Ivan Iliitch,
qu'avec aucune des grandes œuvres françaises. La
bonté, l'intelligence, l'absolue vérité de ce grand
homme, en faisaient pour moi le guide le plus sûr dans
l'anarchie morale de notre temps.
Mais, d'autre part, j'aimais l'art avec passion ; depuis
l'enfance, je me nourrissais d'art, surtout de musique ;
je n'aurais pu m'en passer ; je puis dire que la musique
me semblait un aliment aussi indispensable à ma vie
Romain Rolland
que le pain. — Aussi, combien lus-je troublé, en lisant
chez celui que j'étais liabitué à respecter et à croire,
ces >iolentes invectives contre linimoralité de l'art ! Je
sentais bien pourtant que rien n'était plus piu* que
rimpression qui vient de ^œu^Te d'un jrrand artiste.
Dans une symphonie de Beethoven, ou un tableau
de Rembrandt, on puise non seulement l'oubli de
l'égoïsme, mais la force d'intellig^ence et de bonté, qui
ruisselle de ces grands cœurs. Tolstoy parlait de la
corruption de l'art, qui déprave et qui isole leshonunes.
Où m'étais-je mieux retrempé, où avais-je mieux fra-
ternisé avec les hommes, que dans les émotions com-
munes d'un Œdipe-Roi, ou de la Symphonie avec
chœurs? Mais je me déliais de moi-même, et j'avais
une angoisse profonde à l'idée que je perdais peut-être
ma vie, qui conuuenvait, au service d'une cause mau-
vaise, quand mon désir était de la rendre utile aux
autres.
J'écrivis à Tolstoy. il me répondit le 4 octobre 1887.
— Sa lettre n'a pas besoin de commentaires. EUerelîète
la tranquille et limpide lumière de son A.me, — cette
ftme où tout est raison et charité. Elle est écrite avec
la bonhomie évangélique de cet artiste, insoucieux du
style, uni(puMnent occupé de se faire bien comprendre,
ne craignant point de répéter sa pensée juscju'il ce
qu'elle soit enfoncée dans l'esprit. On entend sa parole
familière : il n'écrit point, il cause.
Je tiens seulement à dire combien je me sens aujour-
d'hui, — bien plus encore qu'au moment où je reçus
cette lettre, — pleinement d'accord avec sa pensée. Si je
regrette que Tolstoy se soit trompé souvent dans l'ap-
préciation de tel ou tel grand homme, coumie Beethoven
8
INTRODUCTION
OU Wagner, qu'il a eu le tort de juger sans les connaî-
tre, ou du moins sans les connaître suffisamment, — si
je regrette aussi qu'il ait jugé de l'art français d'après
une poignée de décadents ridicules (à de très rares
exceptions près), — ce qui s'explique d'ailleurs par
le fait qu'il était assassiné de leurs poèmes préten-
tieux et de leurs revues malsaines, — en revanche, je
trouve son jugement général sur l'art d'une vérité
absolue.
Oui, c< les produits de la vraie science et du vrai art
sont les produits du sacrifice et non des avantages
matériels ». — Et ce n'est pas seulement la morale,
c'est l'art même qui a intérêt à ce que l'art ne soit
plus la propriété d'une caste sociale privilégiée.
Artiste, je suis le premier à appeler de mes vœux le
moment où l'art rentrera dans la masse commune de
la nation, dépouillé de ses privilèges, de ses pensions,
de ses décorations, de sa gloire officielle. Je l'appelle,
au nom de la dignité de l'art, que souillent les milliers
de parasites qui vivent honteusement à ses dépens.
L'art ne doit pas être une carrière, il doit être une
vocation. « La vocation ne peut être connue et prouvée
que par le sacrifice que fait le savant et V artiste de son
repos et de son bien-être pour suivre sa vocation. » —
Or dans la civilisation actuelle, il n'y a que les artistes
vraiment grands, qui fassent de réels sacrifices ; ils
sont les seuls qui se heurtent à de rudes obstacles,
parce qu'ils sont les seuls qui se refusent à vendre
leur pensée, et à se prostituer pour le plaisir de la
clientèle corrompue qui paye ses pourvoyeurs de
débauches intellectuelles. En supprimant les privilèges
de l'art, en augmentant les diflicultés de son accès, il
9
Romain Rolland
n'est donc pas à craindre qu'on fasse soulTrir davan-
tage les vrais artistes ; on n'écartera que la multitude
des fainéants qui se font intellcctuols })our s'éloigner
du peuple, et pour éviter des travaux plus pénibles.
Le monde n'a pas besoin, bon an mal an, des dix
mille œuvres d'art (ou prétendues telles) des Salons de
Paris, de ses centaines de pièces de théâtre, de ses
milliers de romans. Il a besoin de trois ou quatre génies
par siècle, et d'un peuple où soit répandue la raison,
lu bonté, et le sens des belles choses, — un peuple (jui
ait un cœur sain, une intelligence saine, un regard sain,
qui sache voir, sentir, comprendre tout ce qu'il y a de
beau et de bon dans le monde, et qui travaille à en
orner la \'ie.
Il ne me déplairait pas, je l'avoue, qu'on pût obliger
les artistes à rentrer dans la condition commune, qu'on
parvînt à répartir entre tous les hommes sans excep-
tion la somme de travail manuel, nécessaire à soutenir
et à entretenir l'édilice social. Partagée entre tous, elle
ne serait pas assez écrasante pour empêcher les vrais
artistes de faire leur art par surcroît ; mais elle suflirail
à enlever aux faux artistes tout désir de prendre sur
leiu's heures de loisir pour se livrer à une occupation
intellectuelle. — Et combien l'art y gagnerait en
santé !
Goethe a dit (pielcjne part : or .1 force d'écrire on de
lire des liK'res. on devient soi-même un li\?re. » — Le
caractère factice, morbide, étiolé de notre art d'aujour-
d'hui vient de ce qu'il n'a plus de racines dans la
vie de la terre ; il n'est plus l'œuvre d'hommes vivants,
mais de fantômes d'hommes, d'ombres d'êtres, de
larves, nourries de mots, de couleurs de tableaux, de
10
INTRODUCTÏON
sons d'instruments de musique, d'extraits de sensa-
tions.— Combien de vrais artistes ont dû déjà, doivent
encore, pour ne pas vendre leur art, vivre d'un autre
métier intellectuel à côté de leur art ! Et combien ce
métier intellectuel est plus gênant pour l'imagination
créatrice, qu'un travail manuel, qui fatigue le corps,
mais laisse l'esprit plus libre !
Mais la beauté du travail artistique n'y perdra-
t-elle point ? L'art n'est-il pas exclusif? Accepte-t-il de
se partager avec quoi que ce soit ? Et n'a-t-il pas besoin
de l'entière propriété de ses journées, de toute la vie?
— Mais, je le demande à tout artiste de bonne foi :
« Produit-on beaucoup plus lorsqu'on a toute la journée
libre, que lorsqu'on n'a que deux heures par jour? »
J'ai souvent fait pour moi l'expérience du contraire. La
gêne n'est pas inutile à l'esprit. Une liberté trop grande
est mauvaise inspiratrice; elle porte la pensée à
l'apathie et à l'indifférence. L'homme a besoin d'ai-
guillons. Si sa vie n'était pas si courte, il ne se hâterait
pas tant de vivre. S'il se sent enfermé dans la limite
étroite des heures, il en agira avec plus de passion. Le
génie veut l'obstacle, et l'obstacle fait le génie. — Quant
aux talents, nous n'en avons que trop. Notre civilisation
pue de talents, d'ailleurs parfaitement inutiles, voire
parfaitement nuisibles. Quand la plus grande partie
d'entre eux disparaîtrait, quand il y aurait moins de
peintres, moins de musiciens, moins d'écrivains, moins
de critiques, moins de pianistes, moins de cabotins, et
moins de journalistes, — ce ne serait pas un grand mal,
mais un très grand bonheur. Et môme quand l'art y
perdrait en correction, en style, en perfection tech-
nique, je ne m'en soucierais guère s'il gagnait en énergie
Romain Rolland
morale et en santé. — Il y a des jours où je songe sans
aucune indignation à Tincendie de la bibliothèque
d'Alexandrie. Que nous fait ce passé mort qui nous
écrase, et cet échafaudage de sciences, d'arts, de
civihsations, entassés sur la vie ? Qui nous en débar-
rassera ?
ce La première science du monde est la science de
vivre de manière à faire le moins de mal possible et le
plus de bien possible. Le premier art du monde est l'art
de savoir éviter le mal et de produire le bien avec le
moins d'efforts possible. »
Romain Roldand
Nous avons conservé scrupuleusement l'orthographe
de la lettre, écrite en français par Tolstoy. J'espère
qu'on ne songera pas à sourire de quelques fautes de
style, mais qu'on trouvera dans ces gaucheries mêmes
quelque chose de touchant, à la pensée de ce vieux
grand homme, qui s'applique laborieusement pour
répondre, dans une langue étrangère, à un petit Fran-
çais dans la détresse. Pour moi, voici bien longtemps
que j'ai reçu cette lettre; mais j'en garde à celui qui
récrivit, aussi vive qu'au premier jour, ma reconnais-
sance de tout cœur pour sa bonté paternelle.
Romain Rolland
la lettre
4 octobre 1887
A monsieur Romain Rolland
Cher frère
J'ai reçu votre première lettre. Elle m'a touchée
le cœur. Je l'ai lue les Carmes aux yeux. J'avais
l'intention d'y répondre, mais je n'en ai pas eu le
temps, et d'autant plus, qu'outre la difficulté que
j'éprouve à écrire en français, il m'aurait fallu
écrire très longuement pour répondre à vos
questions, dont la plupart sont basées sur un ma-
lentendu.
Aux questions que vous faites : pourquoi le
travail manuel s'impose à nous comme lune des
conditions essentielles du çrai bonheur ? Faut-il se
prif^er volontairement de V activité intellectuelle des
sciences et des arts qui vous paraissent incompa-
tibles avec le travail manuel?
A ces questions j'ai répondu comme je l'ai pu
u.
Tolstqy
dans le livre intitulé Que faire? qui, à ce qu'on
m'a dit, a été traduit en français. Je nai jamais
envisagé le travail manuel comme un principe,
mais comme l'application la plus simple et naturelle
du principe moral, celle qui se présente la premièi*e
à tout homme sincère.
Le travail manuel dans notre société dépravée —
la société des gens dits civilisés — s'impose à nous
uniquement par la raison que le défiiut principal
de cette société a été, et est jusqu'à présent celui de
se libérer de ce travail et de profiter, sans lui rendre
la pareille, du travail des classes pauvres, igno-
rantes et malheureuses, qui sont esclaves, comme
les esclaves du vieux monde.
La première preuve de la sincérité des gens de
cette société, qui professent des principes chrétiens.
philosophi(|ues ou humanitaires, est de tâcher de
sortir autant que possible de cette contradiction.
Le moyen le plus simple et qui est toujours sous
main pour y parvenir, est le travail manuel qui
commence par les soins de sa propre personne.
Je ne croirai jamais à la sincérité des convictions
chrétiennes, philosophiques ou humanitaires, d'une
personne qui fait vider son pot de chambre par une
servante.
La formule morale la plus simple et courte, c'est
de se faire servir par les autres aussi peu que pos-
18
UNE LETTRE
sible, et de servir les autres autant que possible.
D'exiger des autres le moins possible et de leur
donner le plus possible.
Cette formule qui donne à notre existence un sens
raisonnable, et le bonheur qui s'en suit, résout en
même temps toutes les difficultés, de même que celle
qui se pose devant vous : la part qui doit être faite
à l'activité intellectuelle — la science — l'art.
Suivant ce principe, je ne suis heureux et content,
que quand, en agissant, j'ai la ferme conviction
d'être utile aux autres. — Le contentement de ceux'
pour lesquels j'agis, est un extra, un surcroît de
bonheur sur lequel je ne compte pas, et qui ne peut
influer sur le choix de mes actions. — Ma ferme con-
viction que ce que je fais n'est ni une chose inutile,
ni un mal, mais un bien pour les autres, est, à cause
de cela, la condition principale de mon bonheur.
Et c'est cela qui pousse involontairement (i) un
homme moral et sincère à préférer aux travaux
scientifiques et artistiques le ti-avail manuel : l'ou-
vrage que j'écris, pour lequel j'ai besoin du travail
des imprimeurs; la symphonie que je compose,
pour laquelle j'ai besoin des musiciens; les expé-
riences que je fais, pour lesquel j'ai besoin du
travail de ceux qui font les instruments de nos labo-
(1) Raturé . k Et voilà l'avantage qu'a sûrement un homme
moral... »
M)
Tolstoj'
ratoires; le tableau que je peins, pour lequel j'ai
besoin de ceux qui font les couleui'S et la toile : —
tous ces travaux peuvent être des choses utiles aux
hommes, mais peuvent être aussi — comme elles le
sont pour la plupart — des choses complètement
inutiles et même nuisibles. Et voilà que pendant
que je fais toutes ces choses dont l'utilité est fort
douteuse, et pour produire lesquelles je dois encore
faire travailler les autres, j'ai devant et autour de
moi des choses à faire sans fin, et qui toutes sont
indubitablement utiles aux autres, et pour produire
lesquelles je n'ai besoin de personne : — un fardeau
à porter, pour celui qui est fatigué, un champ à
labourer pour un propriétaire qui est malade; une
blessure à panser; mais sans parler de ces milliers
de choses à faire, qui nous entourent, qui n'ont
besoin de l'aide de personne, qui produisent un
contentement immédiat dans ceux pour le bien
desquels vous le faites : — planter un arbre, élever
un veau, nettoyer un puits — sont des actions indu-
bitablement utiles aux autres et qui ne peuvent ne
pas être préférées par un homme sincère aux occu-
pations douteuses qui, dans notre monde, sont
prêchées comme la vocation la plus haute et la plus
noble de rhomnie.
La vocation il'un prophète est une vocation haute
et noble. Mais nous savons ce que sont les prêtres
UNE LETTRE
qui se croient prophètes, uniquement parce que
c'est leur avantage, et qu'ils ont la possibilité de se
faire passer pour tels.
Un prophète n'est pas celui qui reçoit l'éducation
d'un prophète, mais celui qui a la conviction in-
time de ce qu'il est et doit, et ne peut ne pas être.
Cette conviction est rare et ne peut être éprouvée
que parles sacrifices qu'un homme fait à sa vocation.
De même pour la vraie science et l'art véritable.
Un Lulli, qui, à ses risques et périls, quitte le ser-
vice de la cuisine pour jouer du violon, par les
sacrifices qu'il fait, fait preuve de sa vocation. Mais
l'élève d'un Conservatoire, un étudiant, dont le seul
devoir est d'étudier ce qu'on leur enseigne, ne sont
même pas en état de faire preuve de leur vocation :
ils profitent simplement d'une position qui leur
parait avantageuse.
Le travail manuel est un devoir et un bonheur
pour tous; l'activité intellectuelle est une activité
exceptionnelle, qui ne devient un devoir et un bon-
heur que pour ceux qui ont cette vocation. La voca-
tion ne peut être connue et prouvée que par le
sacrifice que fait le savant ou l'artiste de son repos
et de son bien-être pour suivre sa vocation. Un
homme qui continue à remplir son devoir : celui
de soutenir sa vie par le travail de ses mains,
et, malgré cela, prends sur les heures de son
Tolstoy
repos et de son sommeil poiii' penser et produii*e
dans la sphère intellectuelle, fait preuve de sa voca-
tion. Celui qui se libère du devoir moral de chaque
homme, et. sous le prétexte de son goût pour les
sciences et les arts, s'arrange (i) une vie de parasite,
ne produira jamais que de la fausse science et du
faux art.
Les produits de la vraie science et du vrai art
sont les produits du sacrifice, mais pas de certain^^
avantages matériels.
Mais que deviennent les sciences et les arts ? —
Que de fois jai entendu cette question, faite par
des gens qui ne se souciaient ni des sciences, ni des
arts, et n'avaient même pas une idée un peu claire
de ce que c'était que les sciences et les arts ! On
dirait que ces gens n'ont rien tant à cœur que le
bien de l'humanité qui, d'après leur croyance, ne
j)eut être produit que par le développement de ce
qu'ils appellent des sciences et des arts.
Mais comment se trouve-t-il qu'il y ait des gens
assez fous, pour contester l'utilité des sciences et
des arts ? (12) Il y a des ouvriei's manuels, des ou-
vriers agriculteurs. I^ersonne ne s'est jamais avisé
de contester leur utilité, — et jamais ouvrier ne se
(1) Tolstoy a d'nborci écril : « s'arroge m.
(2) Batnré : m VA des gens encore plus drôles, qui croient de leur
devoir de les défendre. »
22
UNE LETTRE
mettra en tête de prouver l'utilité de son travail. Il
produit; son produit est nécessaire, et un bien pour
les autres. On en profite et personne ne doute de
son utilité. Et encore moins, personne ne la prouve.
Les ouvriers des arts et des sciences sont dans
les mêmes conditions. Comment se trouve-t-il qu'il
y ait des gens qui s'efforcent de tout leur pouvoir
de prouver leur utilité ?
La raison est que les véritables ouvriers des
sciences et des arts ne s'arrogent aucuns droits ; ils
donnent les produits de leur travail, ces produits
sont utiles, et ils n'ont aucun besoin de droits et
de preuves à leurs droits. Mais la grande majorité
de ceux qui se disent savants et artistes, savent
fort bien que ce qu'ils produisent ne vaut pas ce
qu'ils consomment ; et ce n'est qu'à cause de cela
qu'ils se donnent tant de peines (i), comme les prê-
tres de tous les temps, pour prouver que leur acti-
vité est indispensable au bien de l'humanité.
La science véritable et l'art véritable ont toujours
existé et existeront toujours comme tous les autres
modes de l'activité humaine, et il est impossible et
inutile de les contester ou de les prouver.
Le faux rôle que jouent dans notre société les
sciences et les arts provient de ce que les gens soi-
(1) Raturé : « Et ils se donnent toutes les pein«»s du monde. »
23
Tolstqy
disant civilisés, ayant à leur tête les savants et les
artistes, sont une caste privilégiée comme les
prêtres. Et cette caste a tous les défauts de toutes
les castes. Elle a le défaut de dégrader et de
rabaisser le principe en vertu duquel elle s'organise.
Au lieu d'une vraie religion, une fausse. Au lieu
d'une vraie science, une fausse. De même pour
l'art. — Elle a le défaut de peser sur les masses, et
pardessus cela, de les priver de ce qu'on (i) prétend
propager. Et le [)lus grand défaut — celui de la
contradiction consolante du principe qu'ils pro-
fessent avec leur manière d'agir.
En exceptant ceux qui soutiennent le principe
inepte de la science pour la science et de lart pour
l'art, les partisans de la civilisation sont obligés
d'affirmer que la science et l'art sont un grand
bien (2) pour l'humanité. En quoi consiste ce bien?
Quels sont les signes par lesquels on puisse
distinguer (3) le l)icii du mal ? Les partisans de la
science et de l'art [n] ont garde de répondre à ces
questions. Ils prétendent môme que la définition du
bien et du beau est impossible. (4) « Le bien en
général, disent-ils, le bien, le beau ne peut être
(1) Raturé : t de ce que ces pn-tros prétendent ».
(2) liatiiré : • sont indispciisiiblcs parce cpiils produis( lit le plll^
grand bien ».
(:i) c reconnaître »,
^ Raturé : c anti-scionliiique et anti-artistique ».
a4
UNE LETTRE
défini. » Mais ils mentent. De tout temps, l'huma-
nité n'a pas fait autre chose dans son progrès que
de définir le bien et le beau. Mais cette définition
ne leur convient pas ; elle démasque la futilité, si ce
n'est les eftets nuisibles, contraires au bien et au
beau de ce qu'ils appellent leurs sciences et leurs
arts. Le bien et le beau est défini depuis des siècles.
Les Brahmanes, les sages des Bouddistes, les sages
des Chinois, des Hébreux, des Égyptiens, les
stoïciens grecs l'ont défini, et l'Évangile l'a défini
de la manière la plus précise :
Tout ce qui réunit les hommes est le bien et le
beau, — tout ce qui les sépare est le mal et le laid.
Tout le monde connaît cette formule. Elle est
écrite dans notre cœur.
Le bien et le beau pour l'humanité est ce qui unit
les hommes. Eh bien, si les partisans des sciences
et des arts avaient en effet pour motif le bien de
l'humanité, ils n'auraient pas ignoré le bien de
l'homme, et ne l'ignorant pas, ils n'auraient cultivé
que les sciences et les arts qui mènent à ce but. Il
n'y aui'ait pas de sciences juridiques, de science
militaire, de science d'économie politique, ni de
finance, qui n'ont d'autre but que le bien-être de
certaines nations au détriment des autres. Si le bien
avait été en eflet le critérium de la science et des
arts, jamais les recherches des sciences positives,
ni
Tolstqy
complètement futiles par rapport au véritable bien
de l'humanité, n'auraient acquis Timportance
qu'elles ont ; (i) ni surtout les produits de nos arts,
bons pour tout au plus désennuyer les oisifs, («j)
La sagesse humaine ne consiste point dans le
savoir des choses. Car il y a une infinité de choses
qu'on peut savoir : et connaître le plus de choses
possible ne constitue pas la sagesse. La sagesse
humaine consiste à connaître Tordre des choses
qu'il est bon de savoir, — consiste à savoir ranger
ses connaissances d'après leur importance.
Or, de toutes les sciences que l'homme peut et
doit savoir, la principale, c'est la science de vivre
de manière à faire le moins de mal et le plus de
bien possible ; et de tous les arts, celui de savoir
éviter le mal et produire le bien avec le moins
d'efforts possible. Et voilà qu'il se trouve que parmi
tous les arts et les sciences qui prétendent servir au
bien de l'humanité, la première des sciences et le
premier des arts par leur importance non seule-
ment n'existent pas, mais sont exclus de la liste dos
sciences et des arts.
Ce qu'on appelle dans notre monde les sciences
et les arts ne sont qu'un immense hiimbiig, une
(1) Raturé : « celle iinportnncc <|iii n'a aucune explication p.
(2) Rature . « bons pour éniousliller les vieux dépravés, cl
pour, elc. ».
a6
UXE LETTRE
grande superstition dans laquelle nous tombons
ordinairement dès que nous nous affranchissons de
la vieille superstition de l'Eglise. Pour voir clair la
route que nous devons suivre, il faut commencer
par le commencement, — il faut relever le capu-
chon qui me tient chaud, mais qui me couvre la
vue. La tentation est grande. Nous naissons, — ou
bien par le travail, ou plutôt par une certaine
adresse intellectuelle, nous nous hissons sur les
marches de l'échelle, et nous nous trouvons parmi
les privilégiés, les prêtres de la civilisation, de la
Kultur, comme disent les Allemands ; et il faut,
comme pour un prêtre brahmane ou catholique,
beaucoup de sincérité et un grand amour élu vrai et
du bien pour mettre en doute les principes qui vous
donnent cette position avantageuse. Mais pour un
homme sérieux qui, comme vous, se pose la ques-
tion de la vie, — il n'y a pas de choix. Pour com-
mencer à voir clair, il faut qu'il s'affranchisse de la
superstition dans laquelU il se trouve, quoiqu'elle
lui soit avantageuse. C'est une condition sine qua
non. Il est inutile de discuter avec un homme qui
tient à une certaine croyance, ne fût-ce que sur un
seul point.
Si le champ du raisonnement n'est pas complète-
ment libre, il aura beau discuter, il aura beau
raisonner, il n'approchera pas d'un pas de la vérité.
Tolstoj'
Son point fixe arrêtera tous les raisonnements et
les faussera tous. Il y a la foi religieuse, il y a la foi
de notre civilisation. Elles sont tout à fait analo-
gues. Un catholique se dit : « Je puis raisonner,
mais pas au delà de ce que m'enseigne notre Écri-
ture et notre tradition, qui possèdent la vérité
entière et innnuable.» Un croyant de la civilisation
dit: «Mon raisonnement s'arrête devant les don-
nées de la civilisation : la science et l'art. Notre
science c'est la totalité du vrai savoir de l'homme.
Si elle ne possède pas encore toute la vérité, elle la
possédera. Notre art avec ses traditions classiques
est le seul art véritable. » — Les catholiques disent:
« Il existe hors de l'homme une chose en soi, comme
disent les Allemands : c'est l'Eglise. » Les gens de
notre monde disent :« II existe hors de l'homme
une chose en soi : la civilisation.» — 11 nous est
facile de voir les fautes de raisonnement des super-
stitions religieuses, parce que nous ne les partageons
pas. Mais un croyant religieux, un catholique
môme, est pleinement convaincu qu'il n'y a qu'une
seule vraie religion (i) — la sienne : et il lui paraît
même que la vérité de sa religion se prouve par le
raisonnement. De même pour nous, les croyants de
la civilisation : nous sommes pleinement convain-
(1) Ratura : a qu'une si'ulr vcrilé ".
28
UNE LETTRE
eus qu'il n'existe qu'une seule vraie civilisation, —
la nôtre (i) ; et il nous est presque impossible de
voir le manque de logique de tous nos raisonne-
ments, qui ne tendent qu'à prouver que de tous les
âges et de tous les peuples, il n'y a que notre âge et
les quelques millions d'hommes, habitant la pénin-
sule qu'on appelle l'Europe, qui se trouvent en
possession de la vraie civilisation, qui se compose
de vraies sciences et de vrais arts.
Pour connaître la vérité de la vie qui est telle-
ment simple, il ne faut pas quelque chose de positif :
— une philosophie, une science profonde; — il ne
faut qu'une qualité négative : — ne pas avoir de
superstition.
Il faut se mettre dans l'état d'un enfant, ou d'un
Descartes, se dire : — Je ne sais rien, je ne crois
rien, et je veux pas autre chose que connaître la
vérité de la vie, que je suis obligé de vivre.
Et la réponse est toute donnée depuis des siècles,
et est simple et claire.
Mon sentiment intérieur me dit qu'il me faut le
bien, le bonheur pour moi, pour moi seul. La
raison me dit : tous les hommes, tous les êtres
désirent la même chose. Tous les êtres qui sont
comme moi à la recherche de leur bonheur indivi-
(1) Raturé : « Mais quand c'est nous-mêmes (jui sommes enveloppés
clans notre croyance sui)erstitieusc à notre civilisation, etc. »
29
Tolstoy
duel vont m'écraser : — c'est clair. Je ne peux pas
posséder le bonheur que je désire ; mais la recherche
du bonheur, c'est ma vie. Ne pouvant posséder le
bonlieur, ne pas y tendre, ce n'est pas vivre.
Le raisonnement me dit que dans l'ordre du
monde où tous les êtres ne désirent que leur bien à
eux, moi, un être désirant la même chose, ne peux
avoir de bien : je ne peux vivre. — Mais malgré ce
raisonnement si clair, nous vivons et nous cher-
chons le Ijonheur. Nous nous disons : Je n'aurais pu
avoir le bien, être heureux, que dans le cas où tous
les autres êtres m'aimeraient plus qu'ils ne s'aiment
eux-mêmes. C'est une chose impossible. Mais mal-
gré cela, nous vivons tous; et toute notre activité,
notre recherche de la fortune, de la gloire, du
pouvoir, ne sont que des tentative^ de se faire
aimer par les autres plus qu'ils ne s'aiment eux-
mêmes. La fortune, la gloire, le pouvoir, nous
donnent les semblants de cet état de choses : et nous
sommes presque contents, nous oublions par mo-
ments que ce n'est qu'un semblant, mais non la
réalité. Tous les êtres s'aiment eux-mêmes plus
((u'ils no nous aiment, et le bonheur est ioipossible.
11 y a des gens. — et leur nondir»» jiugmente de jour
en jour, — qui, ne pouvant résoudre cette dilliculté,
se brûlent la cervelle, en se disant que la vie n'est
qu'une tromperie.
3o
UNE LETTRE
Et cependant, la solution du problème est plus
que simple, et s'impose de soi-même. Je ne peux
être heureux que s'il existe dans ce monde un ordre
tel que tous les êtres aiment les autres plus qu'ils
ne s'aiment eux-mêmes. Le monde entier serait
heureux, si les êtres ne s'aimaient pas eux-mêmes,
mais aimaient les autres.
Je suis un être humain, et la raison me donne la
loi du bonheur de tous les êtres. Il faut que je
suive la loi de ma raison, — que faime les autres
plus que je ne m'aime moi-même.
L'homme n'a qu'à faire ce raisonnement, pour
que la vie se présente à lui tout d'un coup sous un
tout autre aspect qu'elle ne se présentait aupara-
vant. Les êtres se détruisent; mais les êtres s'aiment
et s'entr'aident. La vie n'est pas soutenue par la
destruction, mais par la réciprocité (i) des êtres,
qui se traduit dans mon cœur par le sentiment de
l'amour. Depuis que j'ai pu entrevoir la marche du
monde, je vois que ce n'est que le principe de la
réciprocité qui produit le progrès de l'humanité.
Toute l'histoire n'est autre chose que la conception
de plus en plus claire et l'application de cet unique
principe de la solidarité de tous les êtres. Le
raisonnement se trouve corroboré par l'expérience
(1) Raturé : « la réciprocité de l'amour des êtres «;
3i
Tolstoj'
de l'histoire et par l'expérience personelle. Mais
outre le raisonnement, l'homme trouve la preuve
la plus convaincante de la vérité de ce rai-
sonnement dans son sentiment intime. Le plus
grand bonheur que l'homme connaisse, l'état le
plus libre, le plus heureux, est celui de l'abnégation
et de l'amour. La raison découvre à l'homme la
seule voie du bonheur possiI)lc. (^l h' scnliincnt l'y
pousse.
Si les idées (jue je tàclie de vous communiquer
ne vous paraissent pas claires, ne les jugez pas trop
sévèrement. J'espère que vous les lirez un jour
exposées d'une manière plus claire et précise. J'ai
voulu vous donner seulement une idée de ma ma-
nière de voir.
Léon Tolstoy
V
\^
Fini (Timprimer quatre mille exemplaires
le mardi 20 février igo2
à l'Imprimerie de Suresnes
(E. I*.vyi:n, adniinislraUur) —
(), rue du Pont
Nous mettons ce cahier dans le commerce; nous le
vendons un franc.
] 'Nous avons eu par les soins de Léon Deshairs une
photographie de Tolstoi et Gorki se promenant ensemble
à lasnaia Poliana. Cette photographie a été prise par
une des filles de Tolstoi. Elle a été communiquée à
Deshairs par le docteur Schlepianoff. Nous l'avons fait
reproduire à trois cents exemplaires. Nous la vendons
deux francs.
Nous avons donné le bon à tirer après corrections
pour quatre mille exemplaires de ce neuvième cahier le
samedi 22 février igo2.
UI8
Le Gérant : Chaulks Péguy
Ce cahier a élë composé et tiré au tarif d- •- .m>m i<>>^ <>viidiquét«
0 -
P
DIXIÈME CAHIER DE LA TROISIÈME SÉRIE
les Universités Populaires
1900-1901
I - PARIS ET BANLIEUE
CAHIERS DE LA QUINZAINE
paraissant vingt fois par an
PARIS
8, rue de la Sorbonne, au rez-de-chaussée
les U. P. Paris-Banlieue 1900-1901
3 5-
^3
Toute la copie de ce cahier nous a été fournie par la
Société des Universités Populaires.
En préparation
les Universités Populaires, i9oo-i()oi. — Départe-
ments. Un fort cahier d'au moins cent pages.
Gabriel Séailles
NTRODUCTION
Les notices que nous publions dans ce Bulletin ont
été rédigées par les secrétaires des U. P. qu'elles con-
cernent ; elles constituent par leur seule réunion un
document précieux sur le développement général des
U. P. et sur la vie propre de chacune d'elles.
Après l'inauguration brillante de la Coopération des
Idées, quand on vit surgir spontanément dans les divers
quartiers de Paris des groupements où se mêlaient les
noms de travailleurs manuels et de travailleurs intel-
lectuels, on put craindre qu'il n'y eût là qu'un engoue-
ment, une mode passagère. Les jours d'orage amènent
des éclosions soudaines de mouches bourdonnantes qui
disparaissent avec les derniers roulements du tonnerre.
Il n'en fut rien. Les gens à qui la peur pour un instant
donna l'illusion d'être généreux se retirent, ferment
leur bourse, remettent leur espoir dans la platitude qui
décourage l'insolence : on se passe d'eux. Les U. P. ont
continué de se multiplier à Paris, en province ; elles
ont duré et elles vivent. A l'inverse des patronages, que
créent et dirigent des bourgeois avisés ou bienfaisants,
beaucoup doivent leur naissance à des ouvriers qui
sollicitent les intellectuels de venir parmi eux et d'y
prendre la parole. Le besoin senti crée ainsi l'organe
qui doit le satisfaire et qu'il modifiera.
Il ne faut pas imaginer d'ailleurs que les U. P. soient
toutes conçues sur un type uniforme ; elles sont très
diverses, s'adaptent aux circonstances et au milieu,
3
Les Universités Populaires igoo-igoi
elles proportionnent leurs moyens d'action à leurs
ressources, aux exig-onces de ceux qui les fréquentenl;
les unes ont un local à elles où elles tiennent leurs
réunions et donnent leurs conférences ; les autres
reçoivent l'hospitalité de la Bourse du Travail, d'une
Coopérative, obtiennent la disposition d'une salle de
mairie, d'un préau d'école; il en est de nomades qui
se transportent dans la ville d'un faubourg à l'autre,
qui hors de la ville vont dans des villages voisins, dans
des centres ouvriers, étendant dans la mesure de leurs
forces le cercle de leur action. Ainsi, à considérer
les U. P. du dehors, dans leurs ressources, dans leur
organisation, dans leurs procédés, il n'est rien de i)lus
divers ; chacune naît de l'initiative de ses propres
membres; chacune est autonome, se donne ses lois,
s'adapte aux besoins de la région, au degré de culture
des habitants. Par elles quelque chose se fait en dehors
de l'Klat, sans son concours, sans son appui, sans la
tyrannie aussi d'une autorité centrale qui tend à tout
uniformiser.
Mais ces groupements multiples, dont chacun jouit
de sa pleine indépendance, qui semblent s'ignorer, ne
sont pas, à dire vrai, étrangers les uns aux autres ;
tous se sentent liés par un lien qui, pour être moral,
n'en est pas moins fort. Les U. P. de Paris et de la ban-
lieue ne sont pas fédérées, rattachées à un même organe
central (pii coordonnerait leur action ; mais elles se
connaissent et librement collaborent : chaque mois
leurs secrétaires se réunissent au siège de la société
des U. P., mettent en commun leurs expériences, dis-
cutent leurs intérêts, parfois prennent des décisions,
organisent une fête connue celle (pie nous donnons
I — PARIS ET BANLIEUE
le 2 mars en l'honneur de Victor Hugo. Par tout le pays,
de Lille à Marseille et à Montpellier, des amis inconnus
savent qu'ils travaillent à une même œuvre. Le senti-
ment de cette coopération soutient les courages. Dans
l'ordre des choses morales, on est tenté souvent de
désespérer; les fait immatériels échappent à la mesure;
chacun a la conscience de pouvoir bien peu, mais le
grand effort qu'il accomplit, le petit résultat qu'il obtient
se multiplie par des millions d'efforts et de résultats
semblables : l'avenir fera le total du bien réalisé.
L'U. P. n'est pas figée dans une forme invariable, elle
se modifie selon les besoins auxquels elle doit s'a-
dapter, elle est quelque chose de souple, de mobile
et de vivant; mais, quelque forme qu'elle revête, un
même esprit la crée et l'anime. Si elle vit, si elle résiste
aux causes de dissolution qui la menacent, — manque
de ressources, sectarisme, exploitation par les politi-
ciens, — c'est, comme je l'ai dit déjà, qu'elle n'est pas
seulement « l'extension universitaire )),une concurrence
aux cours d'adultes, des programmes, des cours, des
discours et des examens ; c'est qu'elle marque un
moment de l'évolution normale de notre démocratie,
c'est que, dans la pensée de l'ouvrier, elle doit aider à
la lin qui seule vraiment l'intéresse et le passionne, je
veux dire à son émancipation économique.
Il semble que le peuple se décide à sortir de la
période de l'attente et du rêve pour entrer dans celle de
la pensée claire et de l'action positive. Les travailleurs
appellent à eux ceux qui savent, parce qu'ils pressentent
dans la science une force dont ils ne peuvent se passer.
Les intellectuels répondent à cet appel. Ils vont au
peuple sincèrement, sans arrière-pensée, parce que,
Les Universités Populaires igoo-igoi
eux aussi, ont besoin de lui, parce qu'ils veulent lui
confler ce qu'ils ont de plus précieux, les biens sans
lesquels il ne vaudrait plus la peine de vivre. Ils voient
ce qu'il y a d'absurde et de monstrueux à entretenir de
parti-pris, au sein d'une société, une armée de barbares
qui peut l'emporter d'assaut dans un jour de fureur et
d'ivresse. Pour sauver de la civilisation ce qui pour
eux vraiment la constitue, tout ce que l'honnue a ajouté
d'humain à la nature, l'art, la science, la moralité, la
grande œuvre collective de tous ceux qui depuis des
siècles travaillent et pensent, ils la mettent sous la sau-
vegarde du peuple, en s'eCforçant de lui en donner l'in-
telligence et l'amour. Ainsi se scelle l'alliance du tra-
vail qui réussira sans doute un jour à subordonner les
forces qui l'exploitent et l'oppriment.
L'esprit des U. P. répond à ce qu'attendent d'elles
ceux qui les fréquentent, c'est un esprit positif et laïque.
La curiosité ne se porte pas d'abord sur l'inconnaissable.
On se refuse aux dogmes qui ne reposent que sur l'au-
torité de ceux qui les aflirmenl, on entend ne se sou-
mettre qu'à la raison; on exige des faits ou des preuves.
Le peuple découvre ce que Bacon proclama dès le
seizième siècle, que la science est puissance, qu'il faut
savoir pour prévoir et pour pouvoir. Il en vient à com-
prendre le danger de prendre ce qu'on désire pour ce
i\\n est, il voit que toute action sur la nature suppose
l'intelligence des lois nécessaires qui déterminent le
possible, et il demande à la science ce qu'elle seule
peut donner, la méthode qui permet d'accorder l'elTort
aux lois des choses. La nature est une machine redou-
table qui broie les ignorants et les maladroits, mais
qui porte ceux qui savent prendre la direction de ses
6
I — PARIS ET BANLIEUE
forces et les faire concourir dans le sens même où ils
veulent aller. L'ouvrier n'accumule pas des connais-
sances pour le plaisir ou pour la gloire, il demande à la
science une éducation de l'esprit et de la volonté, des
vertus intellectuelles, et des vérités qui éclairent la
route où il veut marcher; il ne sépare pas la pensée de
l'action.
L'U. P. n'est pas un accident, une fantaisie aimable de
bourgeois philanthropes, elle est l'œuvre des travailleurs
eux-mêmes, elle répond à une orientation nouvelle de
leur pensée. En même temps que les U. P., se multi-
plient les groupements corporatifs, les coopératives de
consommation, de production, toutes les œuvres de
solidarité sociale et d'émancipation réelle qui préparent
l'avenir au lieu de l'attendre passivement. Il semble
que l'ère des Apocalypses soit close, que l'on soit las
de faire lever l'image de la Jérusalem terrestre dans
le fracas des mots sonores, dans la fumée des pipes et
les vapeurs de l'alcool, au moment même où les corps
s'intoxiquent, où les nerfs se détraquent, où l'homme
détruit dans son intelligence et dans sa volonté les
instruments nécessaires de sa délivrance et justifie son
esclavage. Les travailleurs en ont assez d'attendre le
grand jour, où le Messie, qui s'appelle aujourd'hui la
Révolution, fera pour eux par un miracle soudain ce
qu'il n'auront pas su faire eux-mêmes ; ils découvrent
l'illusion de cette providence sans Dieu que l'on charge
de produire des effets sans cause. Ils veulent commen-
cer quelque chose, se mettre à l'œuvre sur des points
multiples, sérier les questions et les elforts ; ils cal-
culent leurs forces, ils tiennent compte des résistances ;
ils s'instruisent au contact des faits, ils apprennent que
Les Universités Populaires igoo-igoi
ces faits ont des lois qu'on ne viole pas impunément, et
ils veulent la science qui permet l'action efficace. D'ail-
leurs ils ne renient ni ne trahissent leur foi ancienne,
ils ne renoncent à aucune de leurs espérances, ils pas-
sent seulement du rêve à la science et à l'action, de
l'utopie à l'idéal, s'il est vrai que Tidéal soit l'idée con-
çue dans son rapport au possible, c'est-à-dire aux con-
ditions qui permettent de la réaliser.
Le peuple ne demande pas aux intellectuels un idéal
nouveau, il a un idéal, il y tient et il s'y tient ; il leur
demande une méthode et des niiiyens d'action. Grande
serait l'illusion de ceux qui iraient lui parler du besoin
de croire et d'espérer: il croit et il espère. Mais il
refuse de transporter désormais ses croyances et ses
espérances dans l'au-delà des paradis inaccessibles,
dont la vaine promesse a bercé sa misère, alors qu'il
désespérait d'y apporter d'autres remèdes. Sa foi le
laisse sur la terre ; c'est sur la terre qu'il veut agir,
c'est la vie présente qu'il veut meilleure et il met sa con-
fiance dans les progrès de la science et de la puissance
Immaines. Il se refuse à une prétendue unité des esi)rits,
achetée aux dépens du libre examen et de la raison
critique, fondée sur des dogmes qui échappant au con-
trôle de tous nos moyens de connaître ne peuvent être
que décrétés par mie autorité infaillible. 11 sait qu'on
sacrifie toutes les libertés dans la liberté de penser,
et il n'est pas tourmenté par la soif des béatitudes
éternelles qu'on lui oIVre généreusement. Habitué à ne
devoir qu'à lui-même son pain quotidien, il prend pour
sa part la làclie ([u'aucun Dieu ne s'est encore soucié
d'accomplir, la justice dans les rapports des hommes.
Pour accomi)lir cette tâche, il n';i (jue faire de théolo-
8
I — PARIS ET BANLIEUE
gie, de métaphysique, de foi aveugle, il a besoin d'une
intelligence lucide et d'une volonté ferme, des méthodes
et des connaissances qui permettent à l'homme de faire
concourir à ses fins les fatalités naturelles dont il ne se
libère qu'après les avoir rattachées à leurs causes. Le
peuple est défendu contre les prêcheurs de morales et
de religions mortes par sa foi vivante.
Les jeunes gens très sincères qui voient le salut de
notre société dans le retour aux vieux dogmes sont
des archéologues, des lettrés, ou mieux des artistes
émus qui s'enchantent de tout ce que ces dogmes ont
créé de beauté dans le passé, des prières, des hjTnnes,
des cathédrales, et plus encore des vies héroïques ou
charmantes, dont le souvenir se mêla dès leur enfance
à leurs pensées les plus hautes, à leurs sentiments les
plus purs. Il ressemblent à ces derniers païens qui ne
voyaient dans le crucifié qu'un dieu barbare, jaloux
de toute joie, ennemi de toute beauté, et qui suivaient
anxieux l'évanouissement des formes lumineuses qui
si longtemps avaient rayonné dans les vers des poètes
et les marbres des sculpteurs, Apollon, Zeus, Pallas
et la divine Aphrodite, dont le sourire reste mêlé aux
ondes légères qui baisèrent ses pieds nus à l'heure de
sa naissance. Mais rien de ce qui mérite de vivre ne
meurt entièrement. Le nom d'Apollon est demeuré sur
les lèvres du poète et le sculpteur cherche encore la
forme d'Aphrodite. 11 y a place pour le dieu de la
souffrance volontaire comme pour les dieux de la joie
bienfaisante dans le panthéon de la mémoire humaine.
Condamné au labeur précoce, au dur apprentissage
de la vie, le peuple n'a pas le loisir de se complaire
dans la vision d'mi passé, dont l'image lointaine, sim-
Les Uniçersités Populaires igoo-i goi
plifiée, embellie se prête sans résistance au caprice de
notre rêve. Il sait seulement que dans le passé le poids
de la socfété pesait plus lourdement encore sur les
épaules des pauvres gens, et son bon sens l'avertit que
les dogmes vieillis, afTaiblis par l'âge ne seront pas
capables de l'aire désormais ce qu'ils ont été impuissants
à faire, alors qu'ils régnaient souverainement. Enfermé
dans le présent par la vie qui le presse, il tourne son
regard non pas vers le passé, dont il n'a rien à attendre,
mais vers l'avenir qui est le possible, ce qui n'est point
encore, ce qui reste à faire. Moins chargé de souvenirs,
son esprit est plus accessible aux faits nouveaux, à ce
qu'il y a d'original et comme d'inédit dans la société
moderne ; il est sans théorie, il n'a d'enseignement que
celui du travail et de la vie ; le sentiment direct des
maux, dont il est le premier à souffrir, le porte à chercher
et à accueillir l'idée des réformes nécessaires. Il prend
les choses au point où elles sont ; il ne s'attarde pas à
sonder les intentions de Dieu, il accepte le monde, tel
qu'il lui est donné, pour la matière à lacjuolle il appli-
quera son intelligence et sa volonté. Sa morale n'est
pas d'obéir aux ordres d'un souverain céleste, elle est
l'action sur la terre, elle consiste à faire sa besogne
d'homme, en améliorant la société humaine. Son idéal
et sa foi se résument dans la volonté du règne de
la justice sur la terre.
Mais si la foi mystique, avec ses espérances intempo-
relles, peut s'enfermer dans la contemplation et la prière,
celui qui veut agir, modifier ce qui est, tôt ou tard
découvre (ju'il ne suflil pas d'annoncer qu'il va se
passer quelque chose et de se croiser les bras. Le verbe
de l'homme n'est pas créateur. Parler n'est point encore
lo
I — PARIS ET BANLIEUE
agir ; pour agir, il faut traduire son idéal en fins définies
et conçues dans leur rapport aux moyens qui permettent
de les réaliser. L'action positive suppose la science,
condition de la puissance. « Nous avons besoin d'hommes
conscients » est un des mots qu'on entend le plus
souvent répéter dans les U. P. Entendez que les choses
ne se font pas toutes seules, mais par l'intelligence et
par l'énergie des individus. La société n'est qu'une abs-
traction quand on la sépare des éléments vivants qui la
composent. L'individu doit agir sur lui-même et sur les
autres, créer les sentiments nouveaux sans lesquels la
société de demain ne sera qu'une forme inédite des
tyrannies anciennes. L'U. P. répond à cette conscience
de la nécessité de l'effort de chacun pour le salut de
tous. Elle vivra, elle se développera, si le socialisme,
en prenant ce mot au sens le plus large, cesse d'être
une philosophie générale de l'histoire, une théorie de la
nécessité, qui permet d'attendre le bien au lieu de le
faire, parce qu'il est déjà réel dans les lois de l'évolution
sociale ; s'il passe de la phase théorique et mystique à
la phase réaUste, positive et pratique ; s'il ne se borne
plus à la constitution de partis politiques, de sectes qui
se divisent, s'opposent et se déchirent ; s'il se résout
en œuvres multiples, reliées les unes aux autres, qui
fassent l'éducation morale et sociale de tous ceux qui
y collaborent, commençant tout à la fois la société
future et préparant des honunes capables et dignes de
la réaliser.
Gabriel Séailles
Les documents que Von va lire ne se rapportent quà
des Universités populaires de Paris et banlieue. Il est
naturel de classer ainsi, en un premier (groupe, les
U. P. parisiennes.
Les U. P. de Paris et banlieue diffèrent beaucoup
entre elles; elles présentent cependant de grandes ana-
logies aussi, étant nées et s' étant développées dans un
milieu défini sous Vinfluence de préoccupations intellec-
tuelles presque identiques.
On ne trouvera pas ci-après des renseignements
spéciau.x sur toutes les T. P. La Société des Universités
Populaires n'a reçu de notices que des U. P. qui dési-
raient faire connaître quelque particularité de leur
naissance récente, de leur développement, de leur situa-
tion. Et les notices publiées ici ont toutes été rédigées
en avril-mai igoi ; elles n'indiquent donc pas la situa-
tion actuelle, elles montre rit les résultats de F hiver
igoo-iQoi.
Pour se documenter sur les U. P., on demandera à la
Société des U. P. la brochure qu'elle a éditée directe-
ment et qui contient les notices pour l'hiver iSf^ff-
JQOO.
NOTICES
La Fraternelle, IIP arrondissement
avril 1901
Nous avons un local spécialement aflfecté à l'U. P. du
troisième; sa situation est assez bonne, puisque nous
sommes dans le quartier le plus populeux, et le plus avancé
du troisième arrondissement ; malheureusement, nous
sommes petitement logés, les loyers étant très chers, et nos
ressources, relativement minimes; malgré cela, grâce à
l'école libertaire qui nous sous-loue son local pour 600 francs
par an, nous arrivons à couvrir les frais de loyer, sans
trop de peine. L'administration a été réduite à sa plus
simple expression, c'est dire que s'il y a association, il n'y a
pas de statuts proprement dits, ceux qui existent n'ayant
qu'une valeur très minime; les membres actifs sont ceux qui
suivent régulièrement les conférences, et les membres adhé-
rents sont, en somme, ceux qui viennent quand ça leur plaît.
Ceux qui font partie du conseil appartiennent à la caté-
gorie des actifs, et nous nous sommes arrangés de telle façon
qu'il n'y a aucune autorité, aucune domination ; chacun a
sa fonction déterminée; à lui de se débrouiller, mais pas un
de ceux qui sont du conseil n'a de droit plus qu'un autre.
Les ressources normales sont constituées par les cotisa-
tions très régulières des membres actifs ; plusieurs d'entre
eux paient même au delà de leurs cotisations, sans être
taxés d'aucune façon; l'un se charge des frais de corres-
pondance, l'autre de l'achat de bibelots divers utiles à notre
travail; d'autres, enfin, exécutent gratuitement des travaux
de menuiserie, ou donnent des livres, etc., mais toutes ces
manifestations de la volonté d'hommes libres sont com-
prises dans les recettes extraordinaires ; nous voudrions
avoir plus encore de ressources anormales, cai* si la régularité
des premières nous rend de grands services, l'irrégularité
des autres est largement compensée par leur valeur réelle.
l3
Les Universités Populaires i goo-igoi
Les membres adhérents apportent une moyenne de
5o francs par mois (soit loo cotisations), les membres actifs
à peu i)rès autant; ce qui donne en somme loo francs
par mois d'assuré ; hélas I ils représentent la totalité de nos
dépenses.
Jusqu'à présent, nos conférences ont lieu les lundi, mer-
credi et vendredi de chaque semaine, d'une façon absolu-
ment réj^ulière. Nous avons pris de préférence ces trois
jours, parce qu'ils sont plus généralement goûtés des fa-
milles, et trois jours par semaine sullisent à satisfaire les
plus affamés de la science et de la littérature.
En dehors de ces conférences, nous organisons une fois
par mois une réunion amicale entre auditeurs et conféren-
ciers, — remarquable surtout eu ce que les conférenciers
n'y viennent jamais, ce que je comprends très bien.
Malgré l'absence des principaux intéressés, ces petites
réunions servent à justifier le titre de notre U. P.; on cause
de choses diverses, les familles apprennent à se connaître,
à s'apprécier; universitaires des deux sexes rivalisent d'en-
train, et généralement ces fêtes mensuelles se terminent
par un petit concert improvisé très réussi.
Nous ne nous en tenons pas là; nous organisons, chaque
mois, une soirée ou une matinée littéraire et musicale; la
première, fastueuse, eut lieu à la salle des fêtes de la
mairie du troisième arrondissement, une autre eut lieu à
l'ancien local de l'U. P., i4. rue de la Corderie, on y lut
la tragédie (VAndromaquey avec un talent et un mérite par-
faits. Enlin, au mois de mars dernier, la rue de Montmorency
voyait s'éclore une phalange nouvelle qui interpréta supé-
rieurement Iv liourf^eois gcntiUiommr ; cette série de succès
nous a encouragés, et nous préparons une autre soirée
pour le a8 avril avec TArf/cfe Jv^o de Georges (A)urteline;
divers chants, récits et morceaux de musi<iue compléteront
la soirée. Il me resl»' peu de place pour parler de nos projets
pour l'hiver prochain; cependant je liens à vous aflirmer
que nous cherchons de plus en plus à faire de l'U. P. un
centre intellectuel, un foyer d'éducation mutuelle et éman-
cipatrice. Les résultats obtenus jusqu'à ce jour nous indi-
quent que nous devons continuer dans la même voie.
i4
I — PARIS ET BANLIEUE
Il y a, cependant, une proposition toute personnelle que
je tiens à vous faire, et qui n'émane de personne, je veux
dire que j'en suis responsable. Étant essentiellement com-
muniste, et très épris de l'art social, je voudrais que chaque
citoyen apportât son quantum d'art à nos U. P. ; donc qu'il
fût fondé une sorte de musée social, dans un des locaux
d'U. P., où chacun apporterait quelque chose de beau et de
vraiment artistique, d'une façon anonyme, rien que pour
créer justement le musée social; et en excitant ainsi le sens
de l'esthétique chez chacun, peut-être pourrions-nous ar-
river à un très beau résultat. Ce serait, en somme, le
musée des U. P.
B.
Union Mouffetard, V^ arrondissement
L'Union Mouffetard est installée, 76, rue Moufifetard, dans
un local qui lui est spécialement affecté. Il comprend : une
grande salle pour les causeries ; une bibliothèque renfermant
plus de 2.000 volumes, des périodiques, des journaux; plu-
sieurs salles de dimensions moindres : salle de jeux, salle
des consultations médicales, salle réservée aux réunions de
groupes ou aux cours spéciaux. La somme annuelle néces-
saire au fonctionnement de l'œuvre est d'environ 5.ooo francs.
On peut estimer que les cotisations et les donations des
membres s'élèvent à 2.5oo francs environ. Les conférences
ont lieu tous les soirs. Le nombre des auditeurs est rare-
ment supérieur à i5o, sauf pour les soirées du dimanche
qui attirent un public beaucoup plus considérable. Du pre-
mier janvier au 20 avril 1901 on a compté 'j^b inscriptions;
le nombre des adhérents qui ont payé régulièrement leurs
cotisations mensuelles e^t de 38o à 4oo environ.
L'expérience d'une première année avait montré le peu
d'efûcacité des causeries isolées, sans lien, faites par des
conférenciers étrangers à la maison. Le Conseil d'adminis-
tration a réussi cette année à organiser un enseignement
méthodique dirigé par des professeurs de la Sorbonne et de
l'École normale, qui ont accepté les fonctions de délégués.
Chaque délégué a assuré le service hebdomadaire de son
i5
Les Universités Populaires i goo-i goi
groupe d'études, en collaboration avec un membre ouvrier.
Autant que i)ossLble les sujets appartenant à une science
déterminée, à un même ordre de recherches, ont été traités
à un jour fixé de la semaine. Nos auditeurs savaient, en ve-
nant, quel délégué ils allaient trouver, à quel grenre de dis-
cussion ou d'étude ils allaient participer. Ainsi ont pu se
former de précieux liens d'intimité et de confiance entre les
camarades qui enseignaient et ceux qui venaient régulière-
ment les entendre. Les idées n'ont pas été jetées au hasard
par des inconnus qu'on savait ne plus revoir, mais pré-
sentées avec suite et méthode, longuement disculées, ac-
cueillies ou repoussées avec réflexion et liberté.
Le lundi (délégué : François Simiand. agrégé de l'Univer-
sité) est consacré aux questions économiques et aux études
professionnelles. On y a traité des coopératives de pro-
duction et de consommation en France, en Angleterre, en
Belgique; des syndicats, de leur méthode, de leur orga-
nisation, de leur but. Plusieurs militants des syndicats,
particulièrement de la Fédération du Livre, ont fait des
exposés pratiques: la Fédération du Livre, les conseils de
prud'hommes, les marijucs syndicales, etc. Les leçons de
l'École socialiste sont venues, à partir de mars, compléter
et élargir ce programme.
Le mardi (délégué : A. Jardé, agrégé de l'Université) est
réservé à l'histoire politique de l'Kurope c»ntemporaine.
Le mercredi (délégué : Léon Deshairs, licencié es lettres)
est réservé à l'histoire de l'art. Les séances sont accom-
pagnées de projections. Signalons parmi les sujets traités :
architecture à Paris (7 causeries); la sculpture française au
dix-neuvième siècle (5 causeries); les fouilles de Mycènes
et de Troie. Tous les mois a lieu une promenade dans un
musée. Une soirée par mois est réservée à l'audition d'œuvres
musicales, précédée d'une brève causerie : une a été con-
sacrée à Schumann, une à Berlioz, une à Pierre Dupont.
Le jeudi (délégué : Louis Lapicque, maître de conférences
à la Sorbonne) est consacré ayx sciences physiques et natu-
relles, considérées dans leurs applications. Ces causeries
sont autant que possible accompagnées d'expériences. Si-
gnalons les sujets suivants : Comment doit-on se nourrir
16
I — PARIS ET BANLIEUE
(6 causeries) ; le cerveau et l'intelligence (3 causeries) ; ce
que nous devons au Soleil (2 causeries); l'homme et les
animaux, anatomie comparée (3 causeries).
Le vendredi, une série de conférences a été faite sous la
direction de Gustave Lanson, maître de conférences à la
Sorbonne. Elles traitaient des Maîtres de la conscience
moderne, c'est-à-dire des écrivains qui, depuis le seizième
siècle, ont le plus contribué à répandre les idées essen-
tielles qui forment notre conscience.
Le samedi (délégué : Frédéric Rauh, maître de confé-
rences à l'Ecole Normale) a été consacré à des questions
de morale sociale : Comment se faire une croyance sociale?
la justice sociale; le droit au produit intégral du travail;
le développement de la solidarité, etc.
Bien que l'Union se soit attachée à présenter des séries
de causeries coordonnées, faites pour laisser des notions
assez complètes et des souvenirs durables, elle n'a pas
négligé de tenir son public au courant des choses actuelles.
La loi sur les associations et les questions qui s'y rattaclient
(morale des Jésuites, les congrégations et l'enseignement),
les jugements du président Magnaud, la mission Foureau,
le coup d'État finlandais, la question du blanc de céruse,
ont été l'objet de causeries et de discussions.
Le dimanche est consacre à des soirées littéraires et mu-
sicales. Le programme en est inilniment varié. Nous y
relevons, par exemple : Philoctète, de Sophocle ; Orphée, de
Gluck; l'Article 33o et le Client sérieux, de Courtcline.
Ajoutons qu'un groupe de lecture dramatique s'est formé
parmi les membres de l'Union. Son développement assurera
aux soirées du dimanche des concours précieux et fidèles.
L'Union a fait plus et mieux que de fonder un enseigne-
ment. 11 n'y a pas à lUniversité Populaire des élèves et des
professeurs, mais des camarades qui discutent et vivent
ensemble. On a favorisé à l'intérieur de l'Union l'associa-
tion sous toutes ses formes. Des groupes très djvers se
sont constitués, groupes de camarades et d'amis unis par
la similitude des occupations et des goûts, attachés les uns
aux autres par la pratique journalière de la vie en com-
mun : groupes pour les soirées dramatiques et musicales,
n.
Les Uniçersités Populaires igoo-igoi
pour l'allemand, l'anglais, rescrime, pour les études pro-
fessionnelles et techniques. D'autres associations déjà for-
mées sont venues nous demander asile (groupe des Jeu-
nesses socialistes). Enfin, jugeant stérile l'œuvre d'éducation
démocratique qui s'adresse à l'homme et néglige l'enfant,
nous avons formé pour les enfants de nos camarades,
garçons et filles, un patronage du jeudi.
Notre local tend à devenir l'asile de toutes les œu>TCS de
propagande démocratique. La F'édération de la Jeunesse
laïque a donné dans nos salles plusieurs de ses confé-
rences; les sections de la Ligue des Droits de l'Homme du
cinquième arrondissement y sont venues s'organiser;
l'École socialiste, qui exerce en ce moment une action si
puissante, est venue s'installer dans notre maison. C'est
assez indiquer les tendances de l'Université Populaire.
L'assemblée générale du i6 décembre 1900 a voulu afiirmer
le caractère rigoureusement laïque de l'œuvre en émettant
le vœu suivant : a Dans aucun cas, le conseil d'administra-
tion ne pourra admettre à prendre la parole comme confé-
rencier un homme qui, professionnellement, est revêtu
d'un caractère confessionnel. » Elle a inscrit dans les
statuts la règle suivante : « Les exposés et les discussions
aj-ant lieu à l'Union seront libres et pourront porter sur
toutes les questions politiques et religieuses, à la condition
d'être placés sur le terrain rationnel et positif. » Elle a
entendu déclarer par là (pi'il n'y aurait pas de questions
réservées, et qu'elle réclamait le droit d'investigation ra-
tionnelle pour tous les problèmes.
L'Université Populaire du cinquième arrondissement
pense être ainsi restée fidèle au programme qu'elle s'était
tracé et à la mission qu'elle devait remplir. On peut consi-
dérer qu'aujourd'hui, au point de vue des idées directrices
autant que de l'organisation matérielle, elle est passée de
la phase des essais et des tâtonnements à celle de la
constitution définitive.
Les secrétaires
Ln et approuvé en séance du comité d'administration, le
ao avril icfoi.
18
PARIS ET BANLIEUE
Voltaire, Xle arrondissement
a^Til 1901
Sur l'initiative de quelques camarades, une première
réunion eut lieu le 19 mars dernier. Les journaux l'avaient
annoncée, et cette convocation groupa environ 60 personnes.
La fondation d'une U. P. dans le centre du XI' fut décidée
en principe, et une commission provisoire de i5 membres
nommée pour rédiger les Statuts, chercher le local, etc.
Après quelques réunions de cette commission, nous eûmes
une assemblée générale le 12 avril courant ; le nom
« Voltaire » fut adopté, les Statuts également; une com-
mission définitive fut nommée avec mandat d'organiser.
Nous avons trouvé un local, 140, rue Saint-Maur, assez bien
disposé pour nos réunions, car c'était précédemment un
temple maçonnique. Le loyer est de 820 francs par an,
payable par terme et d'avance, plus les impositions.
Nous sommes actuellement i3o membres inscrits, nos
ressources seront donc les cotisations de ces membres dont
nous allons tâcher par une active propagande d'augmenter
le nombre. Nous aurons aussi , espérons-nous, quelques
subventions, et les sacrifices que les plus aisés d'entre nous
pourront faire.
Débutant au commencement de la belle saison, il nous
sera difficile d'organiser sérieusement des conférences dans
notre local, mais en tout cas nous y ferons des lectures
suivies de causeries, et nous allons tâcher d'établir une
permanence pour qu'il soit ouvert tous les soirs, qu'il y ait
conférence ou non. En outre, nous allons essayer des
sorties du dimanche : conférences-concerts à la campagne.
Nous sommes trop nouvellement nés pour avoir des
projets bien arrêtés, mais nous espérons que notre bonne
volonté suppléera à notre inexpérience, et qu'à l'automne
prochain notre organisation nous permettra de faire
besogne utile.
Actuellement l'élément bourgeois domine plutôt dans nos
i3o membres (commerçants, industriels, docteurs, ingé-
nieurs, employés de commerce, voyageurs); le milieu où
19
Les Universités Populaires igoo-igoi
nous nous fondons va. pensons-nous, nous permettre d'y
associer largement rélcmcnt ouvrier manuel; c'est le but
de ru. P., et c'est indispensable à sa réussite.
Ceci ne peut encore être (ju'un simple avis de naissance.
L'enfant se porte bien, à nous de le faire vivre!
Diderot, XII' arrondissement
mai 1001
Au mois de novembre 1900, un appel fait à tous les
démocrates du douzième arrondissement, réunissait, dans
une salle de la rue Rondelet, une nombreuse assistance,
venue pour étudier la convenance et les moyens de fonder
une Université Populaire.
Dès le début de la réunion, on put voir que l'œuvre était
fondée, car l'unanimité des citoyens et citoyennes en
adopta le principe et, de plus, manifesta sa volonté de faire
vite et bien. Séance tenante, des statuts furent votés, un
Conseil d'administration fut nommé et la date de la soirée
d'ouverture lixée au dernier dimanche de novembre.
La première pensée de la jeune Université Populaire fut
d'être chez elle. Dans ce but, elle sous-loua, 8, rue Rondelet,
un local assez vaste pour contenir trois cents personnes, et
s'y installa immédiatement dans ses meubles. Des cotisa-
tions volontaires, des souscriptions, des dons, émanant
soit de particuliers, soit de sociétés démocrati({ues, lui
permirent non seulement d'acquérir le mobilier indispen-
sable, mais encore d'installer une véritable petite scène
avec décors, coulisses, etc., grùce à lajpielle il est offert
aux familles des adhérents des distractions hebdomatlaires
où elles peuvent trouver le repos des fatigues de la
semaine.
C'est dans ces détails matériels que se manifesta de
suite l'esprit des nouveaux a universitaires ». Chacun, en
effet, y mit du sien ; les frais, grâce à la collaboration
d'ouvriers volontaires, furent réduits à l'achat des matières
premières.
La soirée d'ouverture, où nul n'entra sans payer la
20
I — PARIS ET BANLIEUE
cotisation mensuelle, souleva un tel mouvement d'enthou-
siasme, que l'on dut refuser plus de cent çersonnes, et
qu'un grand nombre ayant pris leur carte ne purent péné-
trer dans la salle bondée.
Sous ces heureux auspices, la jeune Université se déve-
loppa ; maintenant, elle vit et assurera, par le recouvrement
de la cotisation de o franc 5o par mois, ses frais généraux,
lorsque, complètement connue, elle aura pu rassembler
autour d'elle tous ceux qui recherchent ce genre d'orga-
nisation.
Des conférences y sont données trois fois par semaine
(mardi, jeudi et samedi), par des savants, des philosophes
et des hommes de lettres.
Les soirées du dimanche sont occupées par des représen-
tations ou des concerts. On y donne, avec des pièces gaies,
des chefs-d'œuvre de la littérature classique et de la
musique. C'est, il faut l'avouer, une des causes de la réus-
site de l'Université. Les familles trouvent, dans ces soirées,
un élément de distraction très précieux pour elles, et un
plaisir qui, tout en étant peu coûteux, les éloigne de l'hor-
rible café-concert.
Une des causes du succès de la Société fut également son
caractère absolument démocratique. Tous les adhérents
participent à l'administration et à la gestion de l'Université.
Un Conseil d'administration, nommé pour un an, est, il est
vrai, chargé de la besogne matérielle, mais chaque mois,
dans une réunion générale, il rend compte de son mandat,
moral et financier. Cette action commune des administra-
teurs et des sociétaires crée entre eux des liens constants
et attache chacun davantage à l'œuvre pour laquelle chacun
travaille effectivement.
Lorsque la saison d'hiver reprendra, l'Université Popu-
laire Diderot espère pouvoir ajouter à son service de con-
férences et de fêtes, une bibliothèque avec salle de lecture
sur place et de travail, et d'autres services destinés à faci-
liter à tous l'acquisition des connaissances utiles pour
l'émancipation de la pensée.
Peut-être même certaines conférences, devenant pério-
diques, constitueront-elles un enseignement d'un caractère
ai
Les Universités Populaires i goo-igoi
véritablement universitaire, peut-être même des cours
seront-ils fondés, cours d'enseignement élémentaire ou pro-
fessionnel.
C'est le secret de l'avenir.
Quoi qu'il en soit, l'Université Populaire « Diderot ».
quoique jeune encore, a prouvé ce qu'il est possible de faire
avec de la volonté, lorsqu'on marche dans la voie du pro-
grès par la science et la raison.
Le Contrat Social, Université Populaire des quartiers
de Chaillol et de la Porte Daiiphine (XVI*")
avril 1901
La première préoccupation du Comité d'administration à
la fondation du Contrat Social, U. P. du seizième, fut non
seulement de répandre l'éducation et l'instruction supérieure
populaire chez les travailleurs des deux sexes, mais surtout
de réunir toutes les classes d'individus, qu'ils appartiennent
aux intellectuels ou aux manuels, alin d'étudier ensemble
tous les moyens pratiques, et de conquérir leur émanci-
pation par la justice et la vérité, les uns en enseignant ce
qu'ils tiennent de la science par leurs études antérieures,
les autres en faisant ressortir lîi valeur de leurs travaux
souvent méconnus, de leurs souffrances et de leurs misères;
de faire de celte façon œuvre utile, en concentrant toutes
les forces, et de participer à la création d'une société future,
fondée sur le travail.
Et comme il considérait que l'alcoolisme est un des
ennemis principaux du but à atteindre, il lui fallait un lieu
de rendez-vous autre que chez le marchand de vin ; il se
mit à l'œuvre, et il réussit, après bien des déceptions, à
louer à bail un hangar <|u'il agença de façon à pouvoir
faire des conf<'renc('s-eauseries ; il installa une petite scène
(pii lui permettait de donner des soirées ou matinées litté-
raires et artistiques.
Mais au prix de quels efforts est-il parvenu à ce résultat !
Chacun apporta sa part de labeur, soit au point dr vue
pécuniaire, soit au point de vue manuel.
I
I — PARIS ET BANLIEUE
Et l'on peut voir aujourd'hui au 12 de la rue Herran,
dans cet arrondissement que l'on dit pourri par le cléri-
calisme et le capital, un local affecté à une université popu-
laire, association autorisée, et gérée par un Comité d'admi-
nistration et deux sous-commissions, qui ont à charge,
l'une d'organiser les conférences des mercredis et vendredis
de chaque semaine, l'autre les soirées et matinées littéraires
et artistiques.
En outre une Bibliothèque composée de trois cents vo-
lumes est à la disposition des sociétaires, les jours de con-
férences.
Quant aux ressources du Contrat social, elles ont été
jusqu'à ce jour composées de dons, quêtes et cotisations
mensuelles; le Comité ne pourra bien les établir qu'à la
lin de cette année, attendu que notre association n'a
que six mois d'existence, et est encore à la période de
formation.
C'est pourquoi avant de songer aux projets pour l'hiver
prochain, le Comité se préoccupe de cet été. 11 ne croit
pas pouvoir établir l'année des U. P. comme l'année sco-
laire, c'est-à-dire d'octobre à juillet. Il croit très utile à
l'œuvre de profiter de la belle saison.
Il est certain que les travailleurs, par exemple du
bâtiment, s'ils ne chôment pas, font de toutes petites jour-
nées en hiver, et leur travail fait en plein air, à la pluie, à
la neige et au froid, ne leur donne pas à cœur de quitter
le soir leurs logis, où régnent souvent la misère et la faim,
si ce n'est les maladies.
Les travailleurs de l'atelier font des veillées, quittent
leur travail fort tard, et ne peuvent par conséquent assister
à nos réunions, ou alors nous leur demanderions beaucoup
trop, et leur dévouement à la cause ne peut aller jusqu'à
faire abnégation de leurs fatigues ou de leurs peines.
Le Comité espère que malgré l'habitude des intellectuels
de finir leurs travaux au mois de juillet pour rentrer en
vacances, et aller se reposer de leurs études, soit à la
campagne, soit aux bains de mer, que certains d'entre eux
rompront avec l'usage et viendront en été discuter avec
le travailleur beaucoup plus heureux, car les journées sont
23
Les Universités Populaires i goo-i (joi
longues, le soleil est chaud, et le chômage beaucoup moins
fréquent.
El c'est là que nous serons heureux de constater que les
intellectuels ont aussi bien la volonté pratique que l'énergie
de la parole.
F. I.
L'Éducation sociale de Montmartre
X\ IIl'^ arrondissement
avril 1901
La marche de notre U. P, qui a été créée en mars i^oti,
s'est poursuivie très régulièrement.
Le nombre de nos adlu'rents s'est notablement élevé, car
aux cartes personnelles sont venues se substituer peu à
peu des cartes de famille. C'est ainsi que l'U. P. comporte
aujourd'hui cent quarante cartes personnelles et cent vingt
cartes de famille. Si Ton compte que la carte de famille
correspond à au moins trois personnes, on peut dire (juc
cinq cents personnes participent tour à tour aux confé-
rences de ru. P.
Des conférences suivies ont été organisées; elles ont
parfaitement réussi, et nous persistons à penser que c'est
là la méthode qu'il y a lieu d'appliquer généralement dans
l'organisation des conférences.
Les conférences ont lieu les mardis, jeudis et samedis.
Tous les quinze jours, le samedi, la conférence est rem-
placée par une soirée musicale et littéraire.
Les lundis et vendredis ont lieu des cours de photogra-
phie et de sténographie aux(iuels viendra .s'ajouter bientôt
un cours de musicjue.
Quehiurs secti«)ns de syndicats ouvriers ont établi des
réunions hebdomadaires dans nos h>caux.
La bibliothèque est ouverte tous les soirs, sauf le
dimanche.
Nous avons organisé le mardi de clia(|ue semaine, l'après-
midi, des réunions consacrées à des questions intéressant
particulièrement les femmes. Les conférences, faites en
a4
I — PARIS ET BANLIEUE
général par des femmes, sont suivies de lectures et de
musique. La réunion se termine à l'heure où les enfants
sortent de l'école.
Les réunions de jour ont l'avantage de permettre l'accès
de ru. P. à des femmes, que leurs occupations de famille
retiennent le soir à la maison.
Elles resserrent les liens d'intimité qui unissent tous les
adhérents.
Nous n'avons rien à ajouter aux indications données
dans la notice de l'année dernière en ce qui concerne
l'organisation et les ressources de l'U. P.
Madame W.
La Maison commune, XIX*^ arrondissement
mai 1901
Notre U. P. doit sa naissance à la collaboration de quel-
ques ouvriers socialistes et de quelques bourgeois du
« modèle » qu'on a coutume d'appeler désormais des intel-
lectuels.
Pendant les hésitations et les lenteurs inséparables de
la création d'une œuvre que nous voulons forte et dura-
ble, nous eûmes la bonne fortune de rencontrer le concours
d'une œuvre d'enseignement du quartier.
Armés ainsi contre les difficultés matérielles et contre les
découragements passagers, nous pûmes réunir à notre
séance constitutive, qui eut lieu en octobre 1900, une qua-
rantaine de militants dont le dévouement ne s'est pas
démenti. De ce jour date l'organisation de l'U. P. dirigée
par un comité de quinze membres, moitié ouvriers, moitié
bourgeois. On vota les statuts, d'après le modèle proposé
par la Société des U. P. Enfin grâce aux dons que nous
avions recueillis, on put arrêter un local qui serait bien à
nous, une grande boutique de la rue Matins, tout proche
de la rue de Flandre.
Les travaux nécessaires furent faits pour l'approprier à
sa destination, et notre salle prit un aspect clair et gai
tout à fait engageant.
25
Les Universités Populaires igoo-igoi
Désirant faire de notre inauj,'uration une solennité
publique et... grandiose, nous décidâmes qu'elk' aurait lieu
non dans notre local que nous juirions trop étroit, mais
dans un préau d'école, et le 9 décembre, sous la présidence
de M. Louis Ilavet, nous eîimes la grande joie devoir plus
de mille personnes venir applaudir notre concert, qui fut
splendide, et l'exposé de notre programme fait d'une façon
magistrale par M. Havet.
Nos conférences commencèrent le lendemain rue Mathis,
et dès le mois de janvier elles devinrent quotidiennes. Cer-
taines furent très brillantes. Nos conférenciers abordent
tous les sujets: philosophie, histoire, littérature, écono-
mie politique ou science ; autant que possible nous les
orfi^anisons en séries. Nous avons aussi des cours réguliers
de dessin et de couture pour les jeunes tilles et les femmes,
de récitation pour les hommes.
Les samedis sont scrupuleusement réservés à des soirées
littéraires et musicales, organisées pour la plupart avec
nos propres ressources. Nous y sommes simultanément
acteurs, musiciens, metteurs en scène, régisseurs... etc. La
faveur du public a jusqu'ici récompensé nos efforts d'une
façon pres(|ue inespérée.
Le nombre de nos adhérents est resté à peu près de aôo,
dont 100 familles. Celui des auditeurs varie considérable-
ment suivant la nature des conférences. Les fêtes du
samedi seules remplissent régulièrement notre salle qui
contient environ aoo personnes.
Le dimanclie après-midi les enfants des membres peu-
vent venir s'amuser au patronage. L'été, on les conduira
faire des promenades. Nous avons organisé aussi pour les
grandes personnes des promenades instructives ou sim-
plement amusantes.
A la suite d'un incident rassemblée générale s'est pro-
noncée d'une façon formelle contre toute politique de parti.
La libre discussion des opinions a créé entre nous une
estime mutuelle, et le titre de « camarade ». échangé par
tous, traduit bien la cordialité des relations qui règne dans
notre U. T.
Madame T.
aO
I — PARIS ET BANLIEUE
Fondation Universitaire de Belleville
XIX® arrondissement
La F. U. B. n'est pas à proprement parler une U. P. :
Créée par un groupe d'étudiants, organisée d'ailleurs bien-
tôt par la collaboration progressive des adhérents ouvriers
— elle s'est proposé un double but : i" créer des relations
de camaraderie entre ceux qu'on est convenu d'appeler tra-
vailleurs manuels, travailleurs intellectuels ; 2' créer un
enseignement populaire universitaire, c'est-à-dire fondé sur
les principes mêmes de l'Université : études méthodiques et
recherches personnelles ; — collaboration du maître et de
l'élève. Toute l'organisation de la F. U, B. a été dès l'abord
conçue en vue de ce but ; il convient cependant de mettre
en relief deux organes qui, chacun de son côté, y répondent
plus particulièrement, et par suite constituent l'originalité
de la F. U. B. : les résidents et les groupes d'études.
On a parfois, en parlant de la F. U. B., méconnu l'utilité
des « résidents » et l'on s'est étonné de l'importance que
nous attachions à cette création. L'article 8 de nos statuts
dit en effet : « Le rouage le plus important de l'association,
le groupe des résidents, est formé soit par des étudiants qui
veulent se mettre au courant des questions ouvrières, soit
par des étudiants ou ouvriers étrangers qui désirent trou-
ver à Paris une amicale hospitalité, soit par des ouvriers
membres actifs de l'association depuis plus d'un an, admis
par le Comité exécutif, et voulant entreprendre un travail
déterminé. » Ce qui constitue la fonction de « résident »,
ce n'est pas le fait d'avoir sa chambre, « de coucher » à
la Fondation: cela, c'est une facilité donnée à l'étudiant
qui habite, comme il arrive le plus souvent, le centre de
Paris ; qu'il en profite ou non, peu importe ; il suflit qu'il
soit, — pendant le laps de temps qu'il s'est fixé, — présent
tous les soirs. Le résident est dabord au point de vue
matériel, administratif, une sorte de gérant chargé de veil-
ler au fonctionnement de l'association et à la bonne tenue
de toute la maison ; de contrôler les recettes de la buvette,
Les Universités Populaires igoo-igoi
la rentrée des cotisations, etc. Il doit d'autre part présenter
les conférenciers, pourvoir à leur remplacement quand ils
sont empêchés — ou au besoin les suppléer. Mais son prin-
cipal rôle est celui-là même qui répond au premier but de
la F. U. B., j'entends la formation de relations d'amitié
entre tous ses membres, et, comme il est naturel, plus spé-
cialement entre les deux éléments qui la composent, les
ouvriers et les étudiants. C'est lui en elTet qui « reçoit » les
nouveaux arrivants, leur fait visiter le local, les présente
aux camarades présents, les renseigne sur la vie et l'orga-
nisation de l'association.
a Le résident enlin est cette ligure connue et bien vite
amie, que nos camarades ouvriers retrouvent chaque soir,
que nos camarades étudiants connaissent pour la plupart.
Le résident va voir ceux de nos adhérents qui sont malades;
il rencontre les autres ici ou là, à l'heure des repas, dans
ses courses ; tel ou tel d'entre eux l'invite à venir causer
chez lui. Il est l'âme de notre association. » Depuis la
création de la F. U. B., les résidents se sont succédé
sans interruption. Tous ont emporté de leur séjour des
impressions durables; aucun n'a quitté sa chambre sans
une profonde émotion. Mais parmi eux l'un des plus atta-
chés à la Fondation est certainement un camarade t)uvrier
qui, sur la lecture d'un journal parlant de la F. U. B., était
venu de Londres, où il travaillait, chercher parmi nous une
solide éducation intellectuelle qui en lui donnant la possi-
bilité d'entrer dans le métier des lettres auquel il se sentait
destiné, lui permît de remplir le rùle social qu'il ambition-
nait. — Il devait trouver à la Fondation, outre des ami-
tiés profondes et sûres, le moyen, par la discussion sérieuse
et le contact incessant avec des lu)mmes d'éducations et de
vies très diverses, d'enrichir le fond de ses connaissances,
d'agrandir le champ de ses observations. Il est certes à
souhaiter que le fait se renouvelle; mais dùt-il rester
isolé, la F. U. B. aurait trouvé là une de ses meilleures
raisons d'être.
Groupes d'ctndcs. — Nous entendons par là la réunion un
jour lixe par semaine de tous les camarades qu'intéresse un
ordre particulier de (|iirstions. Les sujets sont passés en
I — PARIS ET BANLIEUE
revne méthodiquement suivant un pro^'amme fixé à
l'avance et discuté par chaque groupe dans sa première
séance. Quelques jours avant chaque réunion un résumé
autographié de la conférence est remis aux camarades,
ce qui permet aux auditeurs peu familiers avec l'ordre des
questions qu'on traite tel soir de suivre plus aisément
la conférence, et, à ceux qui ont déjà une certaine prépa-
ration, d'étudier la question au préalable, de faire quelques
lectures spéciales et d'apporter à la discussion qui suivra
l'exposé des arguments mûris. Les groupes d'études de la
F. U. B. correspondent en somme assez exactement à l'or-
ganisation des études supérieures, à la Faculté des lettres
par exemple, et surtout à l'École pratique des Hautes Études.
Il convient de noter ici que tous les groupes n'ont pas eu
le même succès. On peut en effet à ce point de vue les
classer ainsi : groupe d'études philosophiques, — écono-
miques, — artistiques, — historiques, — scientifiques, —
littéraires.
A côté des groupes d'études, il importe maintenant de
signaler une initiative cpii s'est produite cette année : un
groupe de camarades — six ou sept — conviennent de se
réunir une fois par semaine poui* étudier à fond, soit un
sujet qui les touche particulièrement mais qui est trop spé-
cial pour intéresser tous les membres de l'association et
rentrer dans le programme d'un groupe d'études, soit,
comme il est arrivé pour le groupe dont je parle, une
œuvre dont il était brièvement question et qui a été sim-
plement signalée dans une conférence.
Un groupe de ce genre n'a pas nécessairement une durée
permanente : il se dissout de lui-même quand il a achevé
l'étude en vue de laquelle il s'est constitué. Et c'est là très
exactement ce qui se passe dans ces « University's selt-
lements » qui ont servi de modèle à la F. U. B., et notam-
ment à Toynbee-IIall, où nous trouvons une « Toynbee
Elizabethan Society » (groupe pour l'étude de la littérature
du règne d'Elisabeth), une « Toynbee Shakespeare Society »
(groupe pour l'étude de Shakespeare), etc.
Conférences. — Un jour par semaine est réservé aux
conférences proprement dites , conférences d'actualité,
29
m.
Les Uniçersités Populaires igoo-igoi
récits de voyages, conférences de propagande, données par
diverses sociétés (Ligue contre la tuberculose — Société pour
l'arbitrage entre nations ; — contre le blanc de céruse, etc.)
Bibliothèque. — Environ 2.G00 volumes, — prêts du
premier avril au 3i décembre 1900 : y 3:2 volumes dont :
400 romans, 54 livres de philosophie, 5i de sociologie, 29 de
sciences; — la moyenne des prêts par mois est de ijS vo-
lumes.
Jeudis scolaires. — Fondés l'an passé par un de nos
camarades, réorganisés cette année sous la direction d'un
comité de dames membres actifs de l'association, ils réunis-
sent les enfants des adhérents moyennant une cotisation de
20 centimes par mois pour chacjue enfant; — des leçons de
lecture, de cliant, occupent l'après-midi; on apprend à faire
des fleurs en papier, on regarde des projections et... on
goûte. Les jeunes membres actifs sont au nombre de 09.
Groupe d'aide mutuelle. — (]e groupe a pour but de pro-
curer à ses membres un secours en cas de maladie : con-
stitué par des camarades au sein de l'association, il s'atimi-
nistre lui-même et possède naturellement un budget
indépendant. Crée le premier janvier 1901, il compte actuel-
lement 3" membres. Au début, pour constituer un fonds de
réserve les adhérents ont versé i franc par mois, puis la
cotisation a été abaissée à o franc 5o. Voici son bilan :
Rocotlos : cotisations Francs 93 50
Produit d'une tombola (îO j»
Total. . . . Francs l.%3 50
3 vcr.semenls ont étr faits : l'un de lo francs 5o, l'autre
de 02 francs ôo, le troisième de 3i francs .h) — ce ([ui fait
un total Ae ()^ francs .'îo.
Local. — La F. L^ H. e.st « chez elle » : une maison avec
jardin. Au rez-de-cliaussée : salle de conférences (i.-)o places)
buvette, une chambre de résident. Au premier : bibliothèque,
salle de lecture (revues, périodicpies divers), salle de réu-
nion. Au second, trois chambres, l'une contenant un billard,
les deux autres servant de chambres de résidents. Eniin
une salle de lliéàtre occupe une aile séparée.
'ÎO
J
I — PARIS ET BANLIEUE
Ressources financières. — Elles comprennent : I. Les
cotisations des membres actifs (0,00 par mois ou 6 francs par
an) encore insuffisantes malheureusement pour permettre à
la F. U. B. de vivre par elle-même. — II. Les cotisations de
membres honoraires, les unes fixes (minimum 10 francs),
les autres sous forme de dons. — III. La buvette, dont les
recettes jusqu'ici indépendantes et servant à organiser des
« thés », un peu luxueux, rentrent désormais dans la caisse
générale, et fournissent un boni de 5o francs en moyenne
par mois.
Projets. — Divers projets sont à l'étude ou en voie de
réalisation : I. Au point de vue intellectuel et social :
1° création de cours professionnels, pour les ou^Tiers méca-
niciens entre autres. 2° Organisation dans les salles de la
F. U. B. d'expositions artistiques grâce au concours déjà
assuré de grands artistes contemporains. 3° Pour la saison
d'été, excursions aux environs de Paris. — II. Au point de
vue de la propagande et du développement des ressources
financières : 1° Création d'un journal périodique, soit spécial
à la F. U. B., soit partagé avec d'autres U. P. et vendu aux
membres de la F. U B. 2" Développement de la buvette
dans le sens d'une coopérative de consommation.
Résultats acquis. — La F. U. B. dont l'élaboration
remonte à la fin de 1898 a ouvert ses portes le 5 no-
vembre 1899. Le 28 mai 1900, trop à l'étroit dans le petit
pavillon du i5i de la rue de Belleville, elle s'installe au 19,
dans le local actuel. Aujourd'hui, à la fin d'avril 1901, elle
compte 773 membres (dont 47» ouvriers, 181 étudiants et
122 membres honoraires) et 09 enfants. Deux réunions
importantes l'ont fait connaître à Belleville et au quartier
latin : l'une, organisée avec le concours d'artistes de la
Comédie-Française, de l'Opéra, de l'Opéra-Comique, de
l'Odéon, etc., et précédée d'une causerie de M. Chantavoine,
a réuni plus de 3oo Bellevillois. L'autre, dans ramphithéàtre
Descartes de la Sorbonne, a groupé 5oo étudiants qui, après
l'appel de notre camarade Ch. Charpentier exprimant avec
une simplicité noble et forte le sens de l'action que nous
prétendions exercer à Belleville, la grandeur des leçons
que nous y recueillions, ont applaudi l'allocution de
3i
Les Universités Populaires igoo-igoi
M. Ernest Lavisse disant, en des paroles que la plupart des
journaux ont reproduites, la « nécessité d'un progrès vers
la justice », et montrant la collaboration à la F. U. B. comme
un moyen d'y tendre efticacemcnt.
C'était là un précieux encouragement : il en est un
meilleur encore pour les membres de la F. U. B., c'est de
se savoir amis, de l'être devenus peu à peu, par le contact
incessant et la discussion loyale, de le devenir chaque jour
plus intimement. C'est là la raison de notre eonliancc en
l'avenir : la fondation universitaire vivra, parce qu'elle est
une maison de travail et d'amitié, et n'est que cela.
A. 1.
La Semaine, XX^ arrondissement
avril 1001
La Semaille fut inaugurée en juillet 1900 au préau de
l'École de la rue des Pyrénées (prés celle de Ménilmontant)
sous la présidence de M. Duclaux et avec le concours du
poète Maurice Bouchor. Elle est, je crois, la dernière née
de toutes les U. V. de Paris. Son noj'au fondamrntal était
composé (le mécaniciens. Depuis, le nombre des adhérents
étant de q3S, tons les corps de métiers sont à pen près repré-
sentés. De suite la Semaille s'installa, au i3 de la rue du
Cambodge, dans un local composé de deux pièces; celle
d'entrée réservée au bureau ainsi qu'à la bibliothèque
(contenant environ 800 volumes et brochures), et l'autre,
plus grande, servant de salle de conférences et de lieu de
réunion.
Notre université fonctionne sous la direction d'un secré-
taire assisté d'un sous-secrétaire ainsi (pie d'un trésorier.
Plus un conseil, composé de trente membres, se subdivisant
en commissions, s'occupant de l'administration. Malgré ça,
chaque membre a l'obligation morale de s'occuper des inté-
rêts communs, et par ses actes de contribuer au bon fonc-
tionnement de notre association.
Jusqu'à présent, sauf au début un don (^oo francs je
crois), la Semaille a pu subvenir à ses besoins par ses seules
32
I — PARIS ET BANLIEUE
ressources provenant des cotisations de ses membres à rai-
son de 0 franc 5o par personne et o franc ^5 par famille.
Nous n'avons pu jusqu'à ce jour donner à nos camarades
que trois conférences par semaine : les mardis, jeudis,
samedis. Ces conférences sont tour à tour historiques,
philosophiques, sociologiques, scientifiques. En plus, une
soirée de dimanche par mois est consacrée aux concerts
musicaux de M. de Solenière. Des matinées et des soirées
enfantines ou amicales réunissent souvent tous les cama-
rades.
Jusqu'ici, les difficultés de l'heure présente et le peu de
temps que nous pouvons consacrer à la Semaille ne nous
ont pas permis d'établir des projets pour l'hiver prochain.
Mais que les camarades se rassurent, nous tâcherons tou-
jours de faire mieux. Déjà nous organisons une petite
troupe théâtrale qui pourra bientôt divertir en instrui-
sant.'
Tout notre dévouement est acquis à cette œuvre qui
nous est chère, et de ne pas nous sentir seuls dans notre
marche vers l'émancipation nous donnera le courage pour
la mener à bien.
L'Émancipation de Vincennes, Yincennes
mai 1901
«L'Émancipation de Vincennes» a ouvert ses portes dans
une saison assez peu propice aux conférences, en plein
été, au mois de juillet 1900. Cette raison, jointe à ce que
nous nous trouvons dans un local maçonnique, n'a pas peu
contribué à nous faire végéter pendant quelques mois.
Bien qu'au début le nombre des cotisants s'élevât à cin-
quante environ, chaque samedi une dizaine d'auditeurs se
pressaient dans la salle qui précède le grand local de la
Loge où nous avons depuis donné des matinées.
La fête d'inauguration, qui eut lieu au mois de novembre,
a été un grand succès pour les idées avancées, succès auquel
il était assez difficile de s'attendre au milieu d'une popu-
lation cléricale et militariste comme celle de Vincennes.
33
Les Unii>ersités Populaires i goo-i goi
Depuis nous avons toujours été en augmentant, sauf pen-
dant la période de mauvais temps.
Nous avons dit que l'Émancipation de Vincennes se
réunit dans le même local que la Loge maçonnique; elle
en est cependant indépendante, ainsi que de tout autre
groupe politique de la région. Elle a été autorisée par le
préfet de police, un mois après son ouverture.
Pendant la saison d'hiver, les conférences ont eu lieu le
mercredi et le samedi soir; depuis la fêle d'inauguration
une matinée a été donnée régulièrement le deuxième
dimanche de chaque mois. N(ms avons eu aussi une visite
à l'Institut Pasteur, une conférence au Musée du Louvre,
enfin une visite à l'usine à gaz de Sainl-Mandé.
L'été, les conférences auront lieu le samedi soir seule-
ment.
Malgré le nombre croissant des adhérents, les cotisations
ne sullisent pas à assurer l'existence de l'Émancipation de
Vincennes. Une moyenne basée sur l'expérience des mois
écoulés nous permet de compter sur cent cotisations men-
suelles, c'est-à-dire sur une recette annuelle de 600 francs.
Comme les dépenses dépassent 1.000 francs, c'est donc qua-
rante francs qu'il nous faut retrouver chaque mois, soit par
subventions, soit par dons, ou encore en tâchant de réduire
les dépenses, soit en demandant un local à la munici-
palité, ce qui supprimerait les frais de loyer, de gaz et
de chauffage, soit en faisant les conférences moins fré-
quentes.
Mais ce n'est pas tout de vivre, il faut progresser. Nous
avons pour l'hiver prochain un projet de décentralisation
que pourraient adopter aussi nos camarades d'autres U. P.
de banlieue, — s'ils se trouvent, comme nous, au milieu
d'une population indifférente qu'il faudrait prescjue aller
chercher à domicile. Nous avons l'inlention. au lieu de
donner toutes nos conférences à Vincennes, d'en organiser
aussi dans le canton, à Saint-Mandé, à Fi>ntenay-sous-Bois.
Parmi 1rs camaratles qui assisteraient à ces réunions, il y
en aurait certainement qui s'intéresseraient à notre œuvre
et qui viendraient grossir le nombre de nos adhérents. C'est,
croyons-nous, une question à étudier.
34
I
I — PARIS ET BANLIEUE
Germinal, Nanterre
mai 1901
Ce que nous disions de « Germinal » au mois de juin
dernier, dans la notice parue dans le bulletin n° 2 de la
Société des U. P., n'a guère changé depuis; notre public
est presque exclusivement ouvrier et notre programme est
de faire œuvre d'éducation mutuelle, laïque et sociale.
Pourtant, depuis le mois de juin 1900, notre champ s'est
sensiblement étendu.
D'abord « Germinal » a organisé une grande fête cham-
pêtre à laquelle ont été conviées toutes les U. P. de Paris
et de la banlieue, et cette fête a eu un succès tel qu'il a
dépassé toutes nos espérances; ensuite, Nanterre a élu une
municipalité cléricale, militariste, nationaliste, et ces deux
causes réunies, succès de la fête et nomination de la nou-
velle municipalité, n'ont pas peu contribué à nous créer
des difficultés. Craignant, nous ne savons trop pourquoi,
notre réussite rapide à Nanterre, les Sœurs, qui tiennent
une école libre, louèrent cinq locaux vacants dans l'im-
meuble où se trouvait notre siège social, et parmi ces
locaux ce dernier : d'où notre expulsion.
Nous voilà donc sans domicile, et ne trouvant aucun
propriétaire consentant à nous louer. Ce n'est qu'après
deux mois de recherches que nous réussîmes enlin à trou-
ver une maison entière qu'on nous loua pour la somme
annuelle de 600 francs.
Ce local se composait d'un rez-de-chaussée de trois pièces
et une cuisine, et d'un premier étage de quatre pièces. Un
petit jardin d'agrément devant, un grand jardin derrière,
enfin un sous-sol de plain pied avec le jardin de derrière
complétaient l'immeuble.
Un camarade sous-loua le premier étage pour lui et sa
famille, et nous pûmes ainsi nous établir d'une façon
jusqu'à un certain point coopérative; noire camarade bé-
néficiant d'un loyer très modeste pour l'emplacement dont
il disposait, et nous, ayant l'avantage d'avoir quelqu'un à
demeuie qui put entretenir le local, et dont la femme
Les Universités Populaires i goo-jgoi
voulût bien s'occïiper du service de la hibliolhèque et du
prêt à domicile.
De deux des pièces du rez-de-chaussée nous fimcs une
salle de conférences en abattant la cloison; la troisième
nous sert de bibliothèque. Enfin, nous espérons sous peu
utiliser le sous-sol pour y créer une buvette de tempé-
rance; nous comptons dès les beaux jours pouvoir disposer
dans le jardin des jeux de boules, quilles, tonneau, etc.
Nous avons actuellement i35 membres ou familles adhé-
rents, dont 5o membres actifs.
Nos conférences ont lieu deux fois par semaine et sont
suivies par un public régulier de 3o à 4© camarades. Ce
nombre monte quelquefois à Go ou 80 quand les sujets
traités intéressent plus particulièrement notre public. Sur
ce nombre nous avons un bon tiers de public féminin.
Enûn, deux fois par mois, nous donnons des matinées
musicales et littéraires qui sont très suivies; tous les di-
manches soir ont lieu des veillées familiales auxquelles
chacun contribue, soit par une lecture, soit par une
chanson.
Nous organisons en ce moment des cours de dessin et de
.solfège gratuits pour les membres et enfants des mend)res
de ru. P., et sous peu nous aurons des concerts-confé-
rences sur l'histoire de la musicjue.
Ce qui, à notre avis, est des plus intéressants, c'est linli-
mité des rapports qui se sont créés entre « Germinal » et
« la Ruche », société coopérative de consommation de Nan-
lerre. Outre le ferme appui matériel et nu)ral «jue nous
prêtent les camarades administrateurs de a la Huche », ces
derniers se sont encore adressés à nous pour l'organisation
de leur matinée annuelle, ce (jui leur a permis de suppri-
mer (juel(]ues-uns <le leurs numéros genre café-concert, peu
faits pour développer les goûts et les sentiments du public,
et de les renq>lacer par (piehiues beaux vers dits par Mau-
rice Bouchor, une conférence du camarade Charles
Guieysse, et une piécette de Courteline jouée par les cama-
rades de « Germinal ».
Le côté qui laisse certainement le plus à désirer de notre
l>elil groupement, c'est le point de vue budgétaire, car nos
36
1 — PARIS ET BANLIEUE
frais d'installation et l'augmentation de nos frais de loyer
sont durs à couvrir, mais nous avons hon espoir et bonne
confiance et sommes persuadés qu'avec ces deux facteurs
on arrive à tout.
L'Idée, Puteaux
mai 1901
L'Université Populaire de Puteaux s'est constituée au mois
de novembre 1900, date à laquelle le développement de ces
institutions était déjà' très prononcé.
Quelques camarades s'étaient entretenus à ce sujet, et
l'avis était général que la création d'une U. P. à Puteaux
avait toutes chances d'aboutir à un bon résultat.
Une grande réunion fut organisée dans la salle des Fêtes
de la Revendication, Société coopérative de' consommation,
pour recevoir les adhésions. Sans donner les résultats que
nous étions en droit d'espérer, nous recueillîmes néan-
moins une trentaine d'adhérents. C'était, à notre avis, plus
que suffisant, et l'U. P. était fondée avec cette nuance, tou-
tefois, que nous étions, comme les vagabonds, sans domi-
cile connu, les lois fondamentales de la propriété ne nous
permettant pas de considérer comme tel la salle à manger
qu'un de nos camarades voulait bien nous prêter et qui,
d'ailleurs, était notoirement insuffisante. Enfin, après
avoir fouillé dans tout Puteaux, nous finîmes par décou-
vrir un hangar à charbon qui nous parut faire merveilleu-
sement notre affaire, vu la modicité du prix de location.
Après lui avoir fait subir de nombreux lavages et i)assé
quatre couches de chaux sur les murs, nous nous y instal-
lâmes et nous y sommes encore, avec l'espérance d'en
sortir le plus rapidement possible. Nous sommes aujour-
d'hui 125 adhérents et ce chiffre va en progressant graduel-
lement.
Nos ressources financières se composent purement et
simplement de nos cotisations, notre U. P. ne comprenant
jusqu'ici que des ouvriers; les quelques éléments bour-
geois qui peuvent exister à Puteaux sont d'un cléricalisme
bon teint.
Toutefois, nous sommes convaincus que nous pouvons
37
Les Unwer sites Populaires igoo-igoi
vi\Te, étant donnée l'agglomération ouvrière à Puteaux, par
le nombre d'adhérents. Mais, pour cela, il est indispensable
que nous trouvions un local convenable où nous pourrons
donner des fétos et matinées le dimanche après-midi, pour
attirer à nous les dames et les enfants. Au sujet de ces
derniers, l'institution d'un patronage laïque par TU. P.
nous paraît strictement nécessaire.
En résumé, nous regardons l'avenir avec coniiance. L'es-
prit dominant dans l'U. P. est très large ; on y discute
toutes les questions, et des opinions bien des fois contra-
dictoires sont émises sans se départir de la plus entière
courtoisie et avec la volonté d'arriver à s'entendre.
Nous sommes d'ailleurs tous convaincus que parmi les
organisations existantes, seules, les Universités Populaires,
dégagées de toutes coteries politiques et de tout sectarisme,
peuvent préparer des hommes véritablement dignes de la
cité libre et juste de l'avenir.
La Vérité, Lcvallois-Pcrret
Admirateurs fervents de l'œuvre des U. P., conscients du
bien qu'elles peuvent faire dans nos milieux travailleurs
et pensant qu'il n'y avait pas de raison pour que Levallois-
Perret restât en deliors de ce beau mouvement de progrès
social créé dans la grande cité parisienne, entre quelques
camarades que les événements de ces dernières années
avaient fait se connaître et s'estimer, nous avons fondé en
mars 190*) la Vérité.
La longue période électorale qui survint peu tle temps
après retarda beaucoup noire première organisation, si
bien (pi'en été étant encore trop peu nombreux pour solli-
citer le concours de conférenciers, nous fîmes appel aux
amis de bonne volonté, et à tour de rôle, pour intéresser
la séance, une causerie était faite par l'un d'eux, toujours
très écoutée, et motivant même parfois un échange d'idées
général. Kn automne, après notre belle matinée d'inaugu-
ration, à laquelle assistaient plus de sept cents personnes,
bon noml)re d'adhésions nous furent acquises et, de plus,
:i8
I — PARIS ET BANLIEUE
nous étant fait connaître d'un bon public, nous commen-
çâmes, après annonces faites, la série de nos conférences
hebdomadaires, étant alors assurés du précieux concours
des hommes qui se sont dévoués à la cause de l'enseigne-
ment populaire.
Depuis cette époque, la moyenne d'auditeurs à nos
séances a varié de quarante à quatre-vingts.
Nous fonctionnons donc normalement, et même légale-
ment.
L'impossibilité de trouver jusqu'à présent dans les prix
possibles pour nous un local à notre convenance, nous
oblige à rester encore pour quelque temps les locataires
du café Moderne, où nous avons, il est vrai, une belle salle
à notre disposition pour les jours qui nous conviennent.
Nos cotisations sont fixées à 5o centimes par membre et
par mois, ou 75 centimes par famille.
Nous sommes cent vingt inscrits mais nous ne pouvons
guère compter que sur quatre-vingts pour la régularité du
paiement.
Voilà donc l'état de nos ressources; si elles ne sont pas
élevées, du moins elles suffisent présentement à couvrir
nos frak.
Nous n'avons jusqu'à présent qu'un jour de conférence
par semaine, le mercredi. Nous devons nous réunir en
assemblée générale tous les deux mois. Puis nous organi-
sons des matinées littéraires et musicales, le plus artistiques
possible et absolument gratuites, en adoptant toutefois le
système de quête, qui est très bien reçu, et couvre un peu
nos frais. Ces matinées ont un succès très grand : trois
cents personnes assistaient à la dernière.
Les résultats obtenus jusqu'à présent et l'accueil fait à
notre œuvre dans certain milieu, nous permettent d'espérer
une certaine réussite dans l'avenir, surtout si nous savons
déployer l'action désirable pour cela. Aussi avons-nous
l'intention de redonner une grande fête en automne dans
le nouvel immeuble de l'Alliance des Travailleurs, société
coopérative de Levallois-Perret.
Puis nous désirons donner un second jour de conférence
dans la semaine, quand même nous devrions rester où nous
39
Les Universités Populaires igoo-igoi
sommes actuellement, mais nous espérons bien d'ici là
trouver un local, ce qui nous permettrait de nous installer
chez nous et d'atteindre par cela même le but que nous
poursuivons tous, qui est, nous croyons, d'offrir à nos amis
un lieu de réunion oii l'on trouve le bon enseignement qui
réconforte la raison, et la saine distraction si nécessaire à
la détente et au repos de l'esprit.
L'Avenir, Colombes
avril 1901
Nous regrettons inliniment que les idées de solidarité et
d'humanité ne suscitent pas dans l'élément laïque des
dévouements cl des générosités semblables à ceux dont
bénéficie l'élément religieux. Notre section en sait
quelque chose, malheureusement, car notre fonds social est
si pauvre que nous ne savons comment nous ferons pour
entreprendre la campagne de l'hiver prochain. Mais il n'y a
que la foi qui sauve, disent les chrétiens, et comme nous
avons la ferme volonté de travailler quand même pour le
développement intellectuel de nos concitoyens, nous irons
jusqu'aux derniers efforts humainement possibles.
Mais cela sera dur! Notre commune est certainement une
des plus réfractaires aux idées de solidarité, étant habitée
en grande partie par des employés, dont vous devez
connaître la marque distinctive, qui est le j'm'enfoulisme le
plus invétéré.
Mais il est inutile que je m'étende plus longuement
sur ce sujet.
Les locaux publics de la commune étant peu nombreux
et fort chers de location, nous avons été obligés de nous
conliner dans la salle de la Loge maçonnique de la Garenne.
C'est fort regrettable, attendu que nous voulions, lors de
notre création, donner nos c«>nférences sur tous les points
de la commune dont le territoire est très grand, ce qui,
du reste, croyons-nous, est une des causes de notre peu de
succès jusqu'à ce jour.
D'autre part nous ne pouvons faire aussi bien que nous
le voudrions afin d'attirer un plus grand nombre d'au-
to
I PARIS ET BANLIEUE
diteurs, nos ressources ne consistant uniquement que dans
les cotisations de o franc 5o que nous versent, plus ou moins
régulièrement, les quelque soixante adhérents que nous
sommes parvenus à recruter avec tant de peine que nous
ne pensons pas voir ce nombre augmenter beaucoup.
D'où il résulte qu'ayant peu d'argent nous ne pouvons
multiplier les conférences gratuites, lesquelles, la semaine,
sont presque totalement délaissées par la population, ce
qui nous oblige à faire surtout des fêtes familiales, le
dimanche, lesquelles tout en nous couvrant presque des
frais qu'elles occasionnent, nous donnent au moins la
satisfaction d'avoir du monde. Cet auditoire est, il est vrai,
composé en grande partie d'indifférents, venus pour
s'amuser plutôt que pour s'instruire, mais que l'éloquence
de nos conférenciers parvient tout de même à secouer de
leur torpeur en les obligeant à réfléchir sur des questions
qui peuvent développer chez eux des sentiments qu'ils
ignorent encore.
En somme, depuis notre fondation (novembre 1900) jus-
qu'au 12 mai prochain, nous aurons eu douze réunions,
dont huit fêtes familiales !
Nous ne vous cacherons pas que nous ne sommes pas
enthousiasmés plus que cela de ces fêtes qui finiraient par
faire considérer notre U. P. comme une société lyrique, ce
à quoi nous ne tenons pas du tout! Si le concert est quel-
quefois obligatoire, surtout le dimanche, nous voudrions
pourtant arriver à en bannir les gaudrioles de café-concert,
en intéressant notre public par des interprétations abso-
lument littéraires, accompagnées de bonne et belle mu-
sique.
Pour arriver à ce résultat, absolument nécessaire, il faut
qu'on nous aide à recruter de bons et dévoués artistes volon-
taires, qui viendraient dans notre commune réveiller l'âme
de nos concitoyens, en interprétant quelques-unes de ces
belles poésies qui prédisposent à comprendre et à aimer la
vie en la voulant rendre meilleure à tous.
IV.
LA QUESTION BUDGÉTAIRE
Les principales difficultés que rencontrent les U. P.
de Paris sont d'ordre budgétaire. Ces mêmes difficultés
sont moindres dans la banlieue, et beaucoup moindres
dans les départements.
Il est utile de les signaler en publiant la note ci-après
d'Edouard Dujardin, qui a rempli les fonctions de
secrétaire adjoint de la Société des Universités popu-
laires depuis sa fondation, et qui connaît bien la
question.
VU. P. parisienne a besoin pour vivre d'un budget qui
peut A'arier entre 2.000 et 4'^^c*<^ francs selon l'importance
de son local et le prix des loyers dans le «juarlier où elle
est installée.
Pour la réalisation de celte somme, elle dispose aujour-
d'hui des cotisations de ses membres, des dons et des
subventions. Dons et subventions deviendront de moins
en moins fréquents, et il apparaît clairement que d'ici
quehpie temps. l'U. P. ne devra plus compter pour vivre
rjue sur ses propres forces.
La cotisation ordinaire commune à presque tontes les U. P.
est de 5o centimes par mois ; ce qui indique pour un budget
minimum de a.otM francs une moyenne de 'Uxi à 15o cotisants
par mois. 11 est nécessaire de remarquer que pendant la
période qui va de juin à octobre la vie de ITI. P. est
prescpie suspendue. Les recettes de ce fait sont moins impor-
tantes. On ne comprendrait pas bien cette diminution dans
les recettes si je n'ajoutais que contrairement à toutes les
habitudes de la vie journalière, l'adhérent à l'U.iP. vient
bii-mcrae verser sa cotisation. Ce système est daftgereux,
en ce sens qu'il permet l'accumulation des cotisations en
retard, et éloigne ainsi de l'U. P. des travailleurs qui à la
42
I — PARIS ET BANLIEUE
rigueur peuvent verser 5o centimes ou i franc, mais ne
peuvent débourser 2 francs 5o ou 3 francs d'un seul coup.
La perception de la cotisation peut-elle se faire autrement,
à domicile par exemple? je ne le crois pas, avec l'orga-
nisation actuelle.
Pourtant on a vu telle U. P. de banlieue, à la veille de
payer un terme, sans un sou en caisse, réaliser la somme
en quelques jours en établissant la perception à domicile
des cotisations arriérées.
C'est là une précieuse indication qu'on aurait tort de
négliger.
Mais la cotisation à l'U. P. est une dépense qui n'est point
encore prévue au budget familial. Il me semble bien difficile
de présenter à la ménagère un reçu de cotisation pour une
œuvre dont elle ignore le fonctionnement, à laquelle
surtout elle ne voit pas de but immédiat. Qu'on ne se
méprenne pas sur le sens de ce que j'écris ; j'entends dire
par là, que la ménagère n'a pas toujours le temps de
fréquenter l'U. P., quand elle travaille au dehors, et
surtout si le ménage a des enfants. Qu'a-t-on fait poui
elle ? les conférences pour la plus grande partie ne sont
pas de nature à l'intéresser. En réalité peut-être ne pouvait-
on rien faire. On a créé des cartes de famille : je ne sais pas
si elles ont été beaucoup utilisées en dehors des matinées
du dimanche.
C'est la lutte pour la vie. L'organisation de l'enseigne-
ment dans l'U. P. a absorbé toutes les forces vives. Les
plus actifs parmi les membres ont été tour à tour secrétaires
de l'association. On a choisi le caissier parmi les plus
pondérés, car c'est ainsi qu'on se représente ordinairement
un bon trésorier. N'a-t-on pas fait le contraire de ce qu'il
fallait faire ?
On s'est préoccupé à différentes reprises de la manière
dont ru. P. vivrait matériellement dans l'avenir.
Il est apparu qu'elle avait à sa disposition un certain
nombre de moyens. Par exemple : le rattachement de
ru. P. à une coopérative de consommation ; la fondation
d'une coopérative par les membres de l'U. P. ; l'organisation
43
Les Universités Populaires igoo-igoi
de matinées littéraires ou musicales du dimanclie, payantes,
et dont le produit serait versé dans la caisse de l'U. P.; en
dernier lieu on a songé à l'augmentation de la cotisation.
Je ne crois pas qu'il faille rechercher une solution type
applicable à toutes les U. P. Ceci a été maintes fois répété:
une U. P. ne ressemble pas à une autre U. P. ; qui
connaît une U. P., ne connaît pas toutes les U. P.
Une U. P. a pu obtenir d'une coopérative de son quartier,
dont certains membres étaient communs aux deux groupe-
ments, une subvention annuelle renouvelable. Ce serait
une grande faute pour cette U. P. si elle tablait ses pré-
visions budgétaires sur le renouvellement annuel de cette
subvention. La répartition du boni dans les coopératives est
à la merci de l'assemblée générale des coopérateurs. La
subvention ne peut être légalement accordée que par
l'assemblée générale. L'assemblée générale subit la loi de
la majorité. La majorité n'a pas toujours raison.
Je comprendrais mieux un grou[)ement de coopérateurs
adhérant à une U. P. qui fonctionnerait au sein même de
la coopérative, chacun abandonnant à la caisse de l'U. P.
sa part de ristourne. Je m'étonne que dans les coopératives,
où les avis sont si partagés, celte solution n'ait pas encore
été mise en pratique.
Une certaine U. P. s'est constituée au sein même d'une
coopérative ; les membres nouveaux ont adhéré aux deux
associations. La coopérative qui végétait a, de ce fait, con-
sidérablement augmenté son chiffre d'affaires. La coopéra-
tive reconnaissante abrite l'U. P. ; elle tient gracieusement
un local à la disposition de celle-ci, lui enlevant par cela
même tout souci matériel. Voilà, ce me semble, un excel-
lent exemple.
Les membres de l'U. P. peuvent-ils fonder la coopérative
qui doit leur fournir les moyens de faire vivre l'U. P.?
C'est, à mon avis, la solution la plus dillicile à réaliser.
L'U. P. ne possède pas, en général, d'adhérents ayant le
temps de s'occuper d'une coopérative de consommation. Un
administrateur de coopérative doit être bon administra-
teur, bon comptable, bon épicier. Puis la fondation d'une
coopérative réclame une mise de fonds considérable :
44
I — PARIS ET BANLIEUE
loyers d'avance, agencement d'un local, marchandises à
emmagasiner. Quelques billets de mille francs sont vite
absorbés. On a pu voir des coopératives se fonder avec
beaucoup moins d'argent en caisse, vivant tout simplement
sur le crédit qui leur a été accordé par certains fournis-
seurs, celui qui fournissait le vin, par exemple; mais elles
se livraient ainsi à ces fournisseurs qui les tenaient pour
longtemps.
L'organisation par l'U. P. de matinées payantes, outre
qu'elle détruit complètement l'ancienne conception morale
de ru. P., offre d'autres inconvénients. Peut-on espérer
toujours trouver des artistes bénévoles? On aura la res-
source de créer au sein de l'U. P. un groupe artistique,
mais il est à craindre qu'on ne se lasse bien vite d'écouter
des camarades, pleins de bonne volonté, dont le répertoire
est limité et insuffisant.
Il reste à examiner la possibilité d'une augmentation
de la cotisation. J'ai déjà dit que cette augmentation me
semblait devoir être défavorablement accueillie avec le
système actuel. 11 faudrait porter de o franc 5o à i franc,
et plus, la cotisation mensuelle, être assuré d'une moyenne
de cent à cent cinquante cotisants, ce qui représente
actuellement deux à trois cents inscrits, car à l'U. P. la
moyenne des défections est considérable.
Il faut à tout prix limiter ces défections. Il faut à tout
prix que la cotisation de l'U. P. puisse être inscrite au bud-
get familial.
Pour cela il faut offrir à la femme d'autres avantages que
les avantages intellectuels, dont elle ne peut, quant à
présent, qu'imparfaitement profiter.
Or, nous venons de recevoir à la Société des U. P. une
lettre d'un membre d'U. P. dont voici le passage essentiel :
« ... Les U. P. sont maintenant créées, elles vivent et
vivront longtemps j'ose l'espérer.
« Néanmoins, afin d'assurer un noyau, recueillir de nou-
velles adhésions, et maintenir le chiffre de ses membres,
ne pensez-vous pas qu'il faudrait créer à coté une œuvre
nouvelle, qui en serait le complément, en assurerait la vie ?
45
Les Universités Populaires i goo-igoi
« Les membres des U. P. sont en majorité des petits
emploj'és ou des ouvriers.
« Leurs appointements sont modestes, et pour subvenir
aux ditrérents besoins de la vie de Paris, chacun sait qu'il
faut quelquefois faire des sacrilices.
« Quand par malheur la maladie entre au foyer, c'est
souvent la misère et toutes ses conséquences.
« On n'a pas été prévoyant, par négligence si ce n'est par
ignorance, on ne s'est pas allilié à une société de secours
mutuels, et dans les moments douloureux et dilTiciles, on
se trouve seul pour lutter contre l'adversité.
« Ne pensez-vous pas qu'il y aurait là une question à
étudier ?
« Ne pourrait-on pas établir une société de secours mu-
tuels, entre les membres actifs des U. P.?... »
Peut-être pourrait-on créer tout au moins dans VV. P. une
caisse de secours médicaux et pharmaceutiques dont pro-
literait l'adhérent et toute sa famille.
Ainsi il serait possible de faire recouvrer à domicile les
cotisations; on limiterait les défections au minimum
possible; on intéresserait la femme au bon fonctionnenu-nt
de l'association.
La cotisation serait portée à i franc 5o ou 2 francs, dont
la moitié sulhrait pour la caisse de secours, et dont l'autre
moitié assurcfait \c foncf ioniiciiitMit d»* VV. P.
Ldouard Dujardin
LISTE DES U. P. DE PARIS ET BANLIEUE
à la date du j^'" mars igo2
Paris
Le Réveil des P^ et IP, 14, rue Marie-Stuart.
La Fraternelle du IIP, 6, rue de Montmorency.
L'Aube du IV^, 24, rue du Bourg-Tibourg.
Union Mouffetard, 76, rue MomTetard.
L Égalité du VIP, salle Rousselet, 21, rue Cler.
L'Égalité des IX^ et X^, 4^» rue Richer.
UU. P. du X^, io3, quai de Valmy.
L'Idéal social du X^, 5, rue de l' Hôpital-Saint-Louis.
La Coopération des Idées, 107, faubourg Saint- Antoine.
Voltaire du XP, 140, rue Saint-Maur.
Diderot du XIP, 8, rue Rondelet.
Solidarité du XIIP, 4, rue Véronèse.
Union du XIV^, 5, rue Texel.
L'Émancipation du XV^, 38, rue de l'Église.
L'Aurore du AT/^, 61, rue Boileau.
Le Contrat social du XVP, 12, rue Herran.
L'Aube sociale du XV IP, 8, rue des Apennins.
Le Foyer du Peuple du XV IP, 8, place Boulnois.
L'U. P. des Batignolles, 71 bis, rue de La Condamine.
L'Éducation sociale de Montmartre, 3et5,rueJules-Jouy.
L'Enseignement mutuel du XV IIP, 41 > rue de la
Chapelle.
La Maison commune du XIX^, 27, rue Mathis.
La Fondation universitaire de Belleville, 19, rue do
Belleville.
La Semaille du A'A'^, 78, rue des Partants.
47
Banlieue
Alfortville et Maisons-Alfort : L'Idée, G bis, rue des
Camélias, à Alfortville.
AuGENTEUiL : LU. P., boulevard lléloïse (ancieune
mairie).
AsNiÈREs : Floréal. 17, rue de la Station.
Bezons : Fructidor, maison Dubuisson, 7, quai de
Seine.
Ciiarextox : UFssor. 29, rue de Paris.
Choisy-le-Roi : U Éducation mutuelle, 36, rue de Vitrj'.
Clichy : L'U. P., 82, rue de Paris.
Colombes : L'Avenir, salle de l'Etoile, ^i, boulevard de
la République, à la Garenne.
Levallois-Peruet : La Vérité, 40, rue Rivay.
Les Lilas : Le Progrès social, 4> rue Bernard.
Meudon : chez M. Guichard, 4. ï'UO Lavoisier.
MoNTREuiL-sous-Bois : Soirées ouvrières, i5, rue des
Ecoles.
MoxTRouGE : L Effort, 33, rue du Marché.
Nantkrre : Germinal, 3^, rue Sadi-Carnot.
Saint-Ouex : VU. P., chez M. Lamotte, 8, rue Raspail.
PuTEAUx : Uldée, i5, rue Parmentier.
Versailles : L" Institut populaire. 10, rue Colberl.
Villeneuve-Salnt-Georges : L" 1-kiucation m.utuelle,
chez M. Bedeaux, 11, rue de Crosne.
Vlncexnes : L'Émancipation. 3. rue de l' Eglise.
Le Gérant : Charles Pkguy
Ce cahier a c^tt- composé et tiré au tarif des ouvriers syndiqués
lupMiMKRiB UE St'BESNEs (E. I'ayen. administrateur), 9. rue Uu Pont. — :>642
û
2
Nous mettons ce cahier dans le commerce: nous le
vendons un franc.
Pour la propagande nous en vendons
six exemplaires pour cinq francs
douze exemplaires pour huit francs
vingt exemplaires pour douze francs.
Nous avons donné le bon à tirer après corrections
pour quatre m,ille exemplaires de ce dixième cahier le
jeudi 2 y février igo'j.
CIRCUï:ATF ^^ MO^J^CF^APH
AP Cahiers de la quinzaine
20
C15
sér.3
no 5-10
PLEASE DO NOT REMOVE
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UNIVERSITY OF TORONTO LIBRARY